Conseiller l’orientation : accompagner sans imposer

Jeudi 22 janvier 2026

Jeune tirant dans une cible avec un arc à flèches
Photo de Annie Spratt sur Unsplash
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Entre influences familiales, pressions sociales et méconnaissance du monde professionnel, les adolescent·es peinent souvent à se projeter dans un avenir. Des conseillères d'orientation développent des méthodes pour aider ces jeunes à construire leur propre chemin. Immersion dans un accompagnement qui mise sur l'autonomie plutôt que sur la prescription.

Katy Latran déploie sur une grande feuille l'arbre généalogique professionnel d'une adolescente de 14 ans. Trois générations de femmes sans activité professionnelle. Comment se projeter dans un métier quand aucun modèle familial n'existe ? Cette scène illustre l'un des défis majeurs de l'orientation scolaire : aider des jeunes à construire leur avenir professionnel lorsque les repères font défaut.

« S'orienter, c'est trouver l'équilibre entre la connaissance de soi et la découverte des possibilités qui s'offrent »

Créer le pont entre connaissance de soi et découverte du monde professionnel

S'orienter, c'est trouver l'équilibre entre la connaissance de soi et la découverte des possibilités qui s'offrent. C’est ainsi que Florence Pinte, coordinatrice du service Orientation d’Infor Jeunes Bruxelles, définit sa mission : « Notre rôle, c'est de faire le pont entre ces deux aspects. »

Bien qu'elle insiste sur la diversité des profils, la psychologue de formation accepte de décrire un parcours type. À partir de 15 ans, les jeunes sont aiguillés vers le service d'orientation sur conseil des Centres psycho-médico-sociaux, de leurs parents ou des CPAS. La première rencontre vise à établir un lien de confiance, condition sine qua non d'un accompagnement efficace. « Le premier rendez-vous consiste à demander à la personne de décrire son parcours, ce qu'elle aime et ce qu'elle fait en dehors de l'école. Notre rôle est de poser des questions ouvertes pour qu'elle se sente à l'aise et puisse s'exprimer librement, tout en exposant notre méthodologie. » Les échanges peuvent toucher à l'intime, mais le jeune reste libre de ses réponses. Après cette phase d'introduction, l'objectif est de l'amener à devenir acteur de ses propres choix.

« Le travail consiste à aider à faire des choix en fonction de qui l'on est véritablement, et non de qui l'on croit devoir être »

Cartographier l'ancrage familial et identifier les forces

Jeune femme tenant une loupe devant son oeil
Photo de Houcine Ncib sur Unsplash

Comme Florence Pinte, Katy Latran a développé une méthodologie rigoureuse. Travaillant pour le Service de Prévention du Décrochage scolaire de Bruxelles (asbl Bravvo), elle accompagne des jeunes Bruxellois, souvent issus de milieux défavorisés. Son processus s'étale sur quatre à cinq séances d'une heure et demie et commence par le parcours du jeune : « Il s'agit de prendre conscience de son ancrage familial, de ses racines, de ce qui pourrait influencer les choix, même de manière inconsciente. »

Après la trajectoire de vie, la question du projet parental est posée au jeune. Qu’est-ce qu’il pense que ses parents voudraient qu’il devienne ? « Il n'est pas nécessaire de le vérifier auprès des parents. C'est ce que la personne a interprété qui est agissant en elle. ». Cette projection peut alourdir les choix de manière silencieuse. L'exercice se poursuit avec l'élaboration d'une ligne de vie retraçant les moments marquants du parcours scolaire, les passions, les événements familiaux. « Avec les adolescents, quand on construit cette ligne de vie, énormément de matière émerge. Ils expriment davantage parce qu'ils disposent d'un support visuel ».

Des outils issus de la psychologie positive sont ensuite mobilisés : cartes sur les forces personnelles, questionnaire sur les intelligences multiples. Le travail consiste à aider à faire des choix en fonction de qui l'on est véritablement, et non de qui l'on croit devoir être. L'approche des intelligences multiples permet de renverser le regard porté sur soi. « L'école valorise deux formes d'intelligence, alors qu'il en existe huit. Ce qui peut paraître arbitraire », souligne Katy Latran. De quoi revaloriser des jeunes qui se considèrent comme de « mauvais élèves » alors qu'ils excellent dans des domaines non reconnus par l'institution scolaire.

Des outils pour élargir le champ des possibles

Un des outils de prédilection de Katy Latran s'appelle Explorama. Quarante-huit planches comportant chacune quatre images représentant des environnements de travail. Non pas des métiers précis, mais des univers. « On ne pose pas la question du métier. Où est-ce que je me sentirais bien pour travailler ? Cela enlève la pression du "il faut faire des études générales". »

Du côté d'Infor Jeunes Bruxelles, Florence Pinte propose également un dispositif d'orientation expérientielle. Pendant deux jours, les jeunes testent leurs intérêts : monter un meuble pour évaluer l'intérêt manuel, se mettre dans la peau d'une agence de publicité pour le créatif, programmer des robots pour le scientifique. Au-delà des outils individuels, le travail passe aussi par des exercices collectifs. Son équipe a développé un jeu sous forme d'assis-debout : l’animateur·ice énonce les critères d'un métier mystère, et dès qu'un critère ne correspond pas aux attentes d'un jeune, celui-ci s'assoit et ne peut plus se relever. Certain·es découvrent avec surprise être restés debout pour un métier auquel ils n'avaient jamais pensé.

« Elles accompagnent des choix dans un système qui peut avoir déjà choisi pour les jeunes. C'est dans cet étroit espace entre contraintes et possibilités que leur métier prend tout son sens »

Déconstruire les évidences

Ce travail de déconstruction a toute son importance devant l’emprise des réseaux sociaux. Sur TikTok et Instagram, les jeunes sont exposés à un discours centré autour du luxe et l'argent rapide. Ces influences numériques s’ajoutent à la tentation de se tourner vers l'intelligence artificielle pour obtenir des réponses rapides. Face à ces raccourcis, Florence Pinte souligne la dimension irremplaçable de l'accompagnement humain : « Nous nous adaptons vraiment à chaque personne. Nous arrivons à identifier ce dont le jeune a besoin, sans qu'il ait besoin de le formuler explicitement ».

Face à un adolescent de 17 ans qui aspire à devenir footballeur professionnel, Katy Latran ne brise pas le rêve. « Je l'interroge : qu'est-ce que tu mets en place pour y arriver ? Qu'est-ce qu'il faudrait ? Et si ça ne fonctionne pas, réfléchissons à un plan B. L'idée n'est pas de lui dire qu'il n'y arrivera pas ».

Mais au-delà de ces influences, la réalité sociale imprime aussi sa marque dans le chemin de l’orientation. Le public de Nota Bene en témoigne. « Nous accueillons plutôt des jeunes issus de milieux défavorisés. Beaucoup sont orientés par le CPAS », explique Katy Latran. Des familles qui ne maîtrisent pas toujours le français, perdues dans la complexité du système belge. « Il y a des moments où nous faisons appel aux juristes de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour démêler les situations ».

Ici encore plus qu’ailleurs, le rôle des parents s'avère décisif. « Quand les parents soutiennent ce processus, généralement il aboutit », constate Florence Pinte, qui travaille elle aussi prioritairement avec des jeunes issus de milieux défavorisés.

L'engagement des deux professionnelles ne voile pas leur lucidité : leur travail se heurte parfois à des réalités structurelles qui dépassent les bonnes volontés individuelles. Elles accompagnent des choix dans un système qui peut avoir déjà choisi pour les jeunes. C'est dans cet étroit espace entre contraintes et possibilités que leur métier prend tout son sens.

Jeune discutant avec une adulte
Vitaly Gariev sur Unsplash 

Apprendre à se poser les bonnes questions

Florence Pinte et Katy Latran partagent une même éthique professionnelle, qu'elles érigent en credo : ne jamais donner leur avis personnel. « Ça peut parfois être difficile », confie Florence Pinte. Le jeune reste l'expert de sa propre vie. « C'est lui qui se connaît le mieux. Nous, on est une béquille ».

Leur objectif n'est pas d'imposer un « bon choix », mais de permettre un choix éclairé. Si un jeune opte pour un métier parce qu'il rapporte de l'argent et que son but est d'aider sa famille, c'est légitime. L'essentiel est qu'il comprenne les raisons de son choix.

Certains reviennent pour remercier, parfois avec des chocolats. Ces signes de reconnaissance témoignent de la valeur d'un accompagnement qui mise sur l'autonomie. Car l'objectif n'a jamais été de leur donner des réponses toutes faites. « Aujourd'hui, les gens se réorientent en permanence », rappelle Florence Pinte. Comme ces jeunes sans modèle familial qui repartent avec la conviction de pouvoir écrire leur propre histoire, tous ont appris quelque chose d'essentiel : non pas la bonne réponse, mais comment se poser les bonnes questions.

Personne volant dans le ciel

fév 2026

éduquer

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