Métiers en pénurie : et si le problème n'était pas la formation ?

Jeudi 15 janvier 2026

Jeune passant sur une passerelle qui se brise
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Se former à un métier en pénurie ne garantit ni insertion rapide ni stabilité professionnelle. C'est ce que révèle une étude de l’IWEPS qui a suivi pendant cinq ans des milliers de jeunes sortis de l'enseignement qualifiant wallon. Seul un tiers d'entre eux travaillent encore dans leur secteur de formation. Pour les chercheurs, cette réalité suggère de dépasser la seule logique de formation et d'interroger les conditions de travail dans ces métiers.

« Formez-vous aux métiers en pénurie et vous trouverez du travail. » Ce discours, martelé depuis des années aux jeunes et aux demandeurs d'emploi, est au cœur des politiques d'insertion professionnelle. Alors que le contexte social se durcit, cette promesse mérite d'être interrogée. Depuis le 1er janvier 2026, près de 19 000 Belges ont perdu leur droit aux allocations de chômage. D'ici juillet, la réforme touchera 185 000 bénéficiaires. L'objectif du gouvernement fédéral est clair : remettre un maximum de personnes au travail. Le droit aux allocations est désormais limité à deux ans maximum, après avoir travaillé l'équivalent d'un an sur les trois dernières années. Dans ce climat de pression accrue, la formation vers les métiers en pénurie reste toujours présentée comme la solution miracle.

Métiers en pénurie : s'il suffisait de former ?

Pourtant, une étude menée par l'Institut wallon de l'évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS) vient bousculer cette logique. Claire Dujardin et Bernard Conter, respectivement docteure en sciences géographiques et docteur en sciences politiques, ont suivi pendant cinq ans les trajectoires de près de 7 700 jeunes sortis en 2014 de l'enseignement secondaire qualifiant en Wallonie. Leur constat est chiffré : se former à un métier en pénurie ne garantit ni insertion plus rapide ni plus de stabilité professionnelle. Cinq ans après leur sortie de l'école, seulement un tiers de ces jeunes travaillent encore dans les secteurs pour lesquels ils ont été formés. Un résultat qui interroge certaines pratiques d'orientation, encore largement basées sur l'adéquation entre formation et besoins du marché.

Pour les deux chercheurs, les difficultés de recrutement évoquées par les entreprises depuis le début des années 2000 ne s'expliquent pas uniquement par le manque de main-d'œuvre qualifiée. Les solutions politiques, souvent formulées en termes d'orientation, de formation ou de contrainte envers les demandeurs d'emploi, négligeraient un aspect considérable : les conditions de travail dans ces secteurs. Leur étude, « Métiers en pénurie : s'il suffisait de former ? », suggère un renversement du regard en déplaçant la responsabilité de l'insertion professionnelle des seuls demandeurs d'emploi vers les employeurs eux-mêmes.

« Contrairement aux attentes, avoir suivi une formation à un métier en pénurie n'offre pas d'avantage significatif par rapport à d’autres cursus. Le délai moyen d'insertion reste d'environ un an, tant pour les jeunes formés à un métier en tension que pour les autres. », Claire Dujardin, docteure en sciences géographiques.

Éduquer : Votre étude bouscule le discours qu'on tient souvent aux élèves : « Oriente-toi vers un métier en pénurie et tu trouveras facilement du travail ». Qu'est-ce que vos résultats révèlent ?

Claire Dujardin : Nos résultats nous ont d'abord étonnés. Nous avons suivi environ 7 700 élèves sortant de l'enseignement qualifiant en 2014, via les données de la Banque Carrefour de la Sécurité sociale, pendant cinq ans. Un tiers d'entre eux avait suivi une formation identifiée comme menant à un métier en tension. Or, contrairement aux attentes, avoir suivi une formation à un métier en pénurie n'offre pas d'avantage significatif par rapport à d’autres cursus. Le délai moyen d'insertion reste d'environ un an, tant pour les jeunes formés à un métier en tension que pour les autres.

Éduquer : Un an pour trouver un emploi dans un secteur en pénurie, c'est très long...

CD : Pour identifier les raisons précises, il faudrait mener des entretiens qualitatifs. Mais ce que notre étude met en évidence, c'est que le problème ne se situe pas uniquement du côté de la formation. Nos données poussent à s'interroger sur les méthodes de recrutement et sur les exigences posées par les employeurs. Et surtout sur les conditions de travail elles-mêmes. Dans ces secteurs en pénurie, la part de temps partiel est importante, les perspectives d'évolution de carrière sont parfois limitées, les horaires sont difficiles – souvent de nuit ou le week-end – et les salaires se situent dans le bas de la distribution.

« Penser pleinement l'efficacité de l'accès à l'emploi implique d'interroger les conditions de travail de ces métiers. Il faut les réfléchir à l'aune de leur pénibilité et des conditions de leur exercice, de plus en plus flexibilisées. », Bernard Conter, docteur en sciences politiques.

Éduquer : Le problème ne serait donc pas le manque de candidats formés, mais l'attractivité des emplois eux-mêmes ?

Bernard Conter : Penser pleinement l'efficacité de l'accès à l'emploi implique d'interroger les conditions de travail de ces métiers. Il faut les réfléchir à l'aune de leur pénibilité et des conditions de leur exercice, de plus en plus flexibilisées. Ce qui relève de ce que la littérature scientifique qualifie d'employeurabilité.

Éduquer : Pouvez-vous développer cette notion ?

BC : L'employeurabilité prend le contre-pied de l'employabilité. Pendant des années, on nous a parlé d'employabilité comme relevant de la responsabilité des individus de prendre en main leur insertion dans l'emploi. Le problème de cette notion, c'est qu'elle ne met l'accent que sur l'individu. Elle suppose que s'il n'est pas à l'emploi, c'est parce qu'il n'a pas consenti tous les efforts nécessaires. Or, si on parle de marché du travail, c'est bien qu'il doit y avoir une rencontre entre une offre et une demande. Pour qu'il y ait rencontre, il faut que les deux parties marchent l'une vers l'autre. Sinon, on ne parle pas de rencontre, mais de course-poursuite, ce qui correspond assez bien à la situation des chômeurs aujourd'hui.

Éduquer : Concrètement, il y a combien d'emplois disponibles en Wallonie ?

BC : Les statistiques régionales recensent plus de 260 000 demandeurs d'emploi inoccupés. Simultanément, le portail électronique du Forem répertorie approximativement 23 000 offres d'emploi actives sur le territoire de la Wallonie, dont seulement 5 000 correspondent à des contrats à durée indéterminée. Le différentiel quantitatif est considérable. Le discours politique évoquant une abondance d'opportunités professionnelles ne trouve pas de validation empirique.

Éduquer : Comment expliquer que le discours politique continue de privilégier la formation plutôt que l'employeurabilité ?

CD : Cette stratégie s'inscrit effectivement dans la ligne directrice des politiques publiques actuelles : l'accent est mis sur le développement des compétences et la responsabilisation des demandeurs d'emploi via des dispositifs de formation. Toutefois, il existe une dimension symétrique insuffisamment investie : la responsabilité des employeurs dans l'amélioration structurelle des conditions d'emploi. Cette amélioration doit concerner l'ensemble des secteurs à dominante technique et manuelle, avec une attention particulière portée aux primo-entrants sur le marché du travail.

Éduquer : Quelles transformations organisationnelles les employeurs devraient-ils opérer pour atténuer ces tensions ?

BC : Premièrement, une clarification rigoureuse des profils recherchés s'impose. La systématisation d'exigences telles que « 2 à 5 années d'expérience professionnelle » dans les offres d'emploi crée mécaniquement une barrière à l'entrée pour les diplômés de 18 ans issus du secondaire qualifiant. Deuxièmement, l'optimisation des canaux de recrutement est nécessaire. Il est paradoxal de constater que certains employeurs contournent les services publics de l'emploi, puis expriment des difficultés de recrutement. Troisièmement, une réflexion approfondie sur les conditions d'emploi effectives doit être menée : quel niveau de flexibilité temporelle est requis ? Quelle est la pénibilité objective du poste ? Quelle structure de rémunération est proposée ? Ces paramètres constituent les déterminants fondamentaux de l'attractivité professionnelle.

Éduquer : Au regard de ces constats, quel positionnement l'institution scolaire devrait-elle adopter pour optimiser l'insertion professionnelle des jeunes ?

BC : Il convient de rappeler que l'institution scolaire ne possède pas de capacité productive d'emplois. Le système éducatif n'exerce aucune influence sur le volume de postes disponibles dans l'économie. Les partenariats école-entreprise présentent certes un intérêt, mais ne peuvent reposer sur un présupposé erroné : celui qu'un diplômé qualifié exercera nécessairement et durablement le métier pour lequel il a été formé. La mission éducative pourrait privilégier le développement de compétences transversales : capacités de résolution de problèmes, d'analyse situationnelle, d'adaptation. Plus le spectre de compétences sera diversifié – incluant non seulement des aptitudes techniques, mais également des capacités en calcul, expression linguistique, interactions sociales, réflexion critique – plus les individus disposeront de ressources pour naviguer dans un marché du travail en mutation. L'objectif pédagogique ne saurait se limiter à former des opérateurs spécialisés dans des tâches techniques circonscrites. La préparation à un métier doit englober une compréhension systémique : organisation du travail, modalités de flexibilité, structure salariale, et pas uniquement la maîtrise d'un geste technique. Un métier constitue un ensemble d'actes techniques inscrits dans des temporalités sociales spécifiques, conventionnelles ou atypiques.

Métiers en pénurie : s’il suffisait de former?!

Publication: Métiers en pénurie : s’il suffisait de former?!

Ce numéro de Décryptage s’appuie sur les données du Cadastre des Parcours Éducatifs et Post-Éducatifs (CPEPE). Il analyse, sur une période de cinq ans, les trajectoires de près de 7 700 jeunes ayant quitté l’enseignement secondaire qualifiant en Wallonie en 2014.

Les résultats mettent en lumière plusieurs constats marquants :

  • Contrairement aux attentes, les formations aux métiers dits « en tension » n’offrent pas nécessairement une insertion plus rapide ni plus stable sur le marché du travail.
  • Les premiers emplois sont souvent précaires : intérim, temps partiel, bas salaires.
  • Les inégalités de genre sont marquées : les femmes diplômées de ces filières connaissent une insertion plus lente, davantage de discontinuité et une qualité d’emploi inférieure à celle des hommes.
  • Cinq ans après leur sortie, seul un tiers des diplômés semble encore travailler dans le secteur correspondant à leur formation initiale.

Ces constats invitent à repenser les politiques de lutte contre les pénuries de main-d’œuvre en dépassant la seule logique de volume de formation. Il est urgent de questionner les conditions de travail et d’emploi dans les secteurs concernés, et de renforcer l’ « employeurabilité » : la capacité des entreprises à attirer, stabiliser et valoriser leur main-d’œuvre.

Texte: iweps.be

Publication à lire sur le site de l’IWEPS:  https://www.iweps.be/publication/metiers-en-penurie-sil-suffisait-de-former/

Personne volant dans le ciel

fév 2026

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