Pourquoi les jeunes décrochent des études supérieures ?

Jeudi 22 janvier 2026

Jeune déprimé
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Un étudiant sur cinq abandonne sa première année dans l'enseignement supérieur. Une fausse route collective qui coûte autant à la collectivité qu’aux jeunes. Alors que se durcissent les conditions de finançabilité et que le minerval augmente, ces décrochages interrogent. Problème d'orientation ou fracture sociale ? Alice en est à sa troisième tentative. Son parcours éclaire les rouages d'un système qui transforme la quête d'une voie en course d'obstacles.

Le 1er décembre 2024, à neuf heures du matin, Alice pousse la porte du secrétariat de l’IHECS. Les yeux cernés, elle tient entre ses mains le document d'abandon daté du 30 novembre. Signé dans la nuit. « Bonjour, mon papier date du 30, j'abandonne, au revoir. » Ça passe de justesse.

Dehors, Bruxelles est grise. Alice sort avec dans la poitrine quelque chose qui ressemble à du soulagement, mais qui a le goût amer de l'échec. Elle vient d'abandonner sa première année d’études supérieures. Selon un rapport de l'OCDE, cette décision est prise par plus d’un étudiant de la Fédération Wallonie-Bruxelles sur cinq au cours de leur première année. Pour aider à mieux comprendre ce phénomène, Alice a accepté de livrer son parcours académique. Quand elle se confie, elle joue avec ses bagues, celles qu'elle fabrique elle-même. Artiste dans l'âme, elle se rêve maintenant autrice. Une vocation qui succède à l’événementiel puis à la mode. Ses mots sont déjà affinés, comme les perles qu'elle enfile à ses colliers : « Se dire qu'on va se réveiller un matin et savoir exactement ce qu'on veut faire le reste de notre vie, c'est le concept le plus débile de l'histoire. »

« Choisir mes études, ce n'était pas juste une question de discipline. La vraie question, c'était : vais-je trouver ma place dans la société ? » Alice, 19 ans.

Première tentative

En 2024, Alice termine ses secondaires à l'Institut Technique René Cartigny, en section infographie. « Je n'ai vraiment pas réfléchi à ce que j’allais faire jusqu'à juin de ma 6e année », se remémore-t-elle. En classe, aucune animation n’est organisée. « On ne m'a pas donné les outils pour me décider, moi je ne suis pas allée les chercher non plus. »

« Et toi, tu vas faire quoi l'année prochaine ? » À peine entonné, le refrain commence déjà à agacer. Cette dernière année est compliquée. La distance entre son domicile et son école la force à se réveiller aux aurores, mais l'aube n'apporte jamais vraiment la lumière. Une histoire d'amour compliquée, l’apparition de crises d'angoisse et de chutes de tension à répétition s’empilent à la prise de conscience de son trouble de l'attention. Encore en pleine recherche sur elle-même, il lui faut trouver sa voie. « Choisir mes études, ce n'était pas juste une question de discipline. La vraie question, c'était : vais-je trouver ma place dans la société ? »

À la dernière minute, elle penche pour la communication avec dans le viseur un master en événementiel. Elle adore organiser des choses, comme son exposition de fin d'année qu'elle raconte avec des étoiles dans les yeux. Pour le sociologue Joël Girès, observateur des inégalités sociales dans l’enseignement supérieur, Alice n’est pas un cas singulier : « Les établissements déjà en difficulté scolaire sont aussi ceux qui délaissent le plus l'orientation. Ces élèves font face à une double injustice. » Alice sort d’une école à indice socioéconomique faible, qui n’a pu lui fournir cette préparation. « Dans un système où tout semble accessible, le choc sera brutal, poursuit le sociologue. Le mirage de la liberté est total : toutes les portes s'ouvrent, mais combien peuvent vraiment en franchir le seuil ? »

Le choc de l'auditoire

Premier jour dans le supérieur. L'auditoire déborde. Anxieuse, Alice peine à trouver sa place parmi les centaines d'étudiant·es. « Je tremblais, j'avais des bouffées de chaleur, je devenais rouge », se souvient-elle. Le deuxième jour, elle arrive en retard et reste plantée devant l'auditoire, incapable d'entrer.

Elle persiste, se force à dépasser ses peurs. Mais les cours ne l'intéressent pas. Alice voulait l’émulation de l'événementiel, elle marine dans des cours de philosophie, d’économie, de droit. Les grands amphithéâtres plongent ses premières journées d’automne dans une grisaille impersonnelle.

Mikaël De Clercq, professeur invité à l’UCLouvain et expert sur la réussite étudiante pour l’Académie de recherche et d’enseignement supérieur est spécialisé dans la transition entre l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur. Le fossé qui se creuse entre le métier rêvé et l’expérience concrète, il le qualifie de « choc de la transition » : « On voit des étudiants très bien positionnés sur leurs aspirations professionnelles, mais totalement démunis face à la réalité concrète de leurs études. Ils ont fantasmé l'enseignement supérieur, la réalité est tout autre. »

Pour l’éviter, le chercheur préconise d’aller dans les auditoires pour s’y faire une idée plus précise du programme. « Tous ces éléments doivent peser dans la balance autant que l'objectif professionnel. Sinon, la motivation s'effondre face à des années de cours déconnectés de ses aspirations. » Il synthétise une transition réussie vers le supérieur en trois piliers : les compétences adaptées, une motivation robuste, et des attentes réalistes.

« Quand on présente aux jeunes une société vouée au chaos climatique, à la récession, à la précarité, difficile de se projeter. Or,la transition vers le supérieur exige précisément qu'ils se positionnent comme futurs adultes et définissent leur place dans la société. Dans un monde sans horizon, c'est de plus en plus compliqué. » Mikaël De Clercq, expert sur la réussite étudiante pour l’Académie de recherche et d’enseignement supérieur.

Génération fantôme

29 novembre 2024. Alice fête l’anniversaire d’une amie. Entre deux bières, le hasard amène la conversation sur l'abandon des cours. Deux amis lui déballent avoir arrêté leurs études de droit. La confidence produit un déclic et autorise Alice à envisager d'arrêter son année à l’HIECS. Le décret paysage, qui impose une date limite au 1er décembre pour que l'abandon ne compte pas comme échec, accélère tout. In extremis, elle arrive à officialiser son abandon. « Au lieu de pouvoir prendre le temps, j'ai dû me dépêcher. »

Des cas comme celui d'Alice et de ses amis, Mikaël De Clercq en observe de plus en plus depuis le COVID. Il parle d'une « crise d'assiduité » : les auditoires se vident, les étudiant·es fantômes se multiplient. « Quand on présente aux jeunes une société vouée au chaos climatique, à la récession, à la précarité, difficile de se projeter. Or,la transition vers le supérieur exige précisément qu'ils se positionnent comme futurs adultes et définissent leur place dans la société. Dans un monde sans horizon, c'est de plus en plus compliqué. »

Mariane Frenay, doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation de l’UCLouvain, y voit une transformation de la représentation qu'ont les élèves de leurs études : « Aujourd'hui, tous les jeunes ne se définissent plus d'abord comme étudiants. Ils se voient comme jeunes qui font des études, certes, mais continuent à s'investir dans plein d'autres sphères de leur vie. »

Halte : dans le creux des rails

Décembre 2024. Après avoir triomphé du sprint administratif, Alice ne fait plus « rien ». Ou plutôt, elle fait tout ce qui la nourrit. Elle passe ses journées seule : ses parents travaillent, son frère est en Australie. « Je faisais beaucoup de bijoux. J'écrivais, je dessinais. » Un temps à soi, pour prendre soin d'elle.

Depuis une année, elle travaille comme étudiante pour Mini-Europe. Un job qui la passionne : « être payée pour peindre, c’est le rêve ». Pour conserver son statut qui lui donne accès à son travail, elle écume le site de la Cité des Métiers pour trouver des formations en promotion sociale. De février à juin, elle jonglera entre des cours d’informatique, de gestion et de néerlandais. À cela s’ajoutent les scouts et Mini-Europe, un week-end sur deux. Le rythme lui convient : des cours du soir, des petites classes d’une vingtaine de personnes et l’absence de pression matinale.

Deuxième tentative

Été 2025. Alice part en camps scouts. Entre tentes et feux de camp, elle continue à se chercher. Elle voulait faire théâtre, mais les dates d'inscription aux examens d'entrée sont déjà passées. Fin août, elle trouve une piste : stylisme à la Haute École Francisco Ferrer.

Septembre arrive. Les petites classes remplacent les amphithéâtres bondés. De la pratique, du concret. Après l'Ihecs, c'est un soulagement. Mais dès les premières semaines, une petite voix se fait entendre. Les cours défilent trop vite. Le projet de décembre ne l'accroche pas. Elle hésite. Septembre s'écoule, puis octobre. La petite voix enfle. « Je savais que si je restais, j'allais rater. » Mais comment l'annoncer autour d'elle ? Changer encore ? Elle se force à tenir, à franchir chaque matin les portes de l'école.

Dernière semaine avant la date limite. Alice est coincée. Un deuil familial assombrit davantage ce moment déjà difficile. Finalement, elle saute le pas : Langues romanes. Elle refait toutes les démarches administratives. L'UCLouvain Saint-Louis Bruxelles lui réclame « les mêmes papiers cinq fois ». Encore une fois, ça passe de justesse.

Troisième tentative

En décembre, elle assiste à ses premiers cours en langues et lettres modernes, orientation anglais-français. Vingt-neuf étudiants. Maintenant, Alice a un plan. Sept ans, pas cinq. Trois ans de bachelier, puis un an en Irlande. Ensuite, un master en écriture créative. Puis l'agrégation, « comme ça j'ai l'assurance de pouvoir me trouver un job ». Parce que son objectif, elle le connaît maintenant : « Scénariste, écrivaine. » Pas pour le théâtre forcément, peut-être pour le cinéma, « ou juste les romans ». Elle ne sait pas encore. « Je me dis que je saurai d'ici 3 ans. »

Épilogue

Dehors, Bruxelles s'agite. Alice fait tourner son bracelet entre ses doigts. Dans quelques jours, le blocus. Dans quelques semaines, les examens. Pour elle, pas de doute : mieux vaut ce libre choix que l'assignation à une voie unique des générations précédentes.

Alice ne regrette pas son parcours : « C'est en faisant ce que j'ai fait que je me suis rendu compte qu'il y a des trucs que je n'aime pas, des trucs qui me conviennent. » Mais les angoisses, le sentiment d'échec, la déception envers elle-même : « ça aurait été mieux sans tout ça ».

Avec du recul, les réorientations d'Alice ressemblent moins à des abandons qu'à des formes de persévérance. Pourtant, dans un système qui punit financièrement chaque faux pas, chercher sa voie devient un luxe. Le minerval vient de bondir de 400 euros en un an, une hausse de 43 % qui le rappelle brutalement : plus le statut socioéconomique est faible, moins on peut se permettre d'errer. La question n'est plus de savoir si Alice trouvera sa voie. Mais combien d'autres resteront coincé·es dans le labyrinthe.

La massification universitaire, une démocratisation en trompe-l'œil

Entre 2014 et 2021, le nombre d'étudiants inscrits à l’Université libre de Bruxelles a bondi de 30 %. Mais cette « démocratisation » cache une réalité plus complexe : de plus en plus de jeunes s'orientent vers l'université par défaut, poussés par un marché du travail qui exige désormais un diplôme supérieur pour des emplois autrefois accessibles sans. À tâche égale, les diplômes induisent des rémunérations différentes : difficile, dans ce contexte, de ne pas viser l'université.

« L'université n'est pas devenue plus démocratique, décrypte le sociologue Joël Girès.  Elle a juste ouvert ses portes à davantage d'étudiants issus de milieux modestes, sans leur donner les moyens de réussir. L’institution universitaire contribue ainsi à transformer les inégalités sociales en inégalités académiques. »

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Dans son enquête menée auprès de plus de 3 000 étudiant·es de l'ULB, le chercheur établit une corrélation implacable : plus les privations matérielles sont importantes, plus les résultats académiques chutent. L'écart de moyenne atteint 3,8 points entre les étudiant·es ne déclarant aucune privation (13,1/20) et ceux en subissant au moins cinq (9,3/20). Mais la reproduction des inégalités ne s'arrête pas là : Joël Girès identifie également un phénomène proprement ethnoracial, où à niveau socio-économique égal, des disparités persistent.

Le décret paysage : éliminer plus vite

Depuis la réforme du décret Paysage intervenue en 2021, un étudiant n'est plus finançable s'il ne valide pas ses 60 premiers crédits en deux ans (trois en cas de réorientation), son bachelier en cinq ans et son master en quatre ans. 6.141 étudiants et étudiantes universitaires, déclarés non finançables pour l'année 2025-2026, ont fait une demande de réinscription : 4.514 en bachelier et 1.627 en master.

Pour Joël Girès, cette logique de durcissement est contre-productive : « Les statistiques démontrent que l'échec académique est déjà fortement déterminé par l'origine socio-économique des étudiants. Loin de favoriser une meilleure orientation ou de stimuler la réussite, ces mesures auront pour effet d'accélérer le processus d'élimination des publics les plus fragilisés. »

Dessin du parcours académique sous contrainte
Personne volant dans le ciel

fév 2026

éduquer

198

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