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De la crise sanitaire à la décroissance?

De la crise sanitaire à la décroissance?

SOMMAIRE DU DOSSIER

Avec certains effets bénéfiques à court terme pour l’environnement et un bousculement de nos modes de vie, le confinement interroge: vivons-nous une forme de «décroissance»? Notre hypothèse est que non, les aspirations du mouvement de la décroissance sont très éloignées des moyens déployés et des conséquences de cette crise. Elle représente cependant une opportunité pour repenser notre  économie, bien que la transition vers la décroissance n’ait rien de naturel et n’épargnera pas la nécessité d’une lutte.

Afin d’enrayer la propagation exponentielle du nouveau coronavirus, les gouvernements à travers le monde ont imposé abruptement un confinement à plus de la moitié de la population mondiale. Une part importante des activités considérées comme «non essentielles» a subitement été mise à l’arrêt ou enduré des restrictions, tandis que les soignant·e·s se trouvaient en première ligne pour traiter et sauver les personnes atteintes du Covid-19.

Alors que l’économie retient son souffle en l’attente d’une reprise, la nature, elle, donne l’impression de prendre une bouffée d’air. On observe une diminution à court terme inédite des émissions de gaz à effet de serre, la pollution atmosphérique a drastiquement diminué dans les villes, la faune et la flore profitent de la tranquillité offerte par les humains confinés pour se redéployer. De plus, des mesures attendues depuis longtemps par les tenant·e·s de modes de vie plus durables sont passées du statut de mirage à celui de réalisation concrète en un temps record. Ainsi des centres urbains bannissent la voiture et l’on assiste à la création massive de pistes cyclables. Avec le confinement, certain·e·s consommateur·trice·s se sont mis·e·s à la cuisine et au jardinage, posent de nouveaux choix de consommation. On observe en Wallonie et ailleurs une explosion de la consommation d’alimentation «durable». Pour autant, peut-on affirmer que cette crise ait jeté les prémisses de ce que certain·e·s militant·e·s appellent la «décroissance»? Arrêtons tout de suite le suspense, notre hypothèse est «non».

Crise sanitaire et décroissance, pas le même combat

Contrairement à ce que le terme peut laisser croire, la «décroissance» ne constitue nullement un synonyme d’une «croissance négative» des activités économiques. Cette dernière est mieux désignée par le terme de récession. La récession diminue indéniablement la pression de nos économies sur l’environnement, mais à court terme seulement, jusqu’à une reprise, et au prix de conséquences sociales insupportables.

À l’inverse, la transition appelée de ses vœux par le mouvement de la décroissance suppose un processus volontaire, négocié démocratiquement et socialement équitable de réduction de l’échelle de nos économies, jusqu’à respecter les limites biophysiques de la planète[1]. Or avec la crise actuelle, on assiste à un accroissement des inégalités. Des études montrent par exemple que les minorités sont en moyenne plus durement touchées par la crise[2], alors que les plus riches sont encore plus riches depuis le début du confinement[3]. Ensuite, la réduction des activités économiques peut difficilement être qualifiée de volontaire. De plus, les décisions sur les restrictions des activités sont prises en fonction de l’impératif sanitaire plutôt que par de larges délibérations démocratiques sur l’avenir de notre société. Enfin, les gouvernements n’utilisent pas aujourd’hui particulièrement les indicateurs environnementaux comme boussole pour gérer la crise économique.

Rien ne laisse présager une reconfiguration du logiciel au cœur de la machine économique. Ainsi, il est peu probable que les plans de relance, même «verts», qui vont être adoptés prochainement par les gouvernements sortent du techno-optimisme, c’est-à-dire de l’idée qu’on pourra réduire suffisamment nos émissions de gaz à effet de serre à l’aide de technologies vertes et de réformes à la marge. Or comme indiqué précédemment dans ce dossier, une large littérature scientifique montre que cette hypothèse demeure hautement improbable. Par conséquent, la décroissance rejette la viabilité d’une «croissance verte» et conclut à la nécessité d’une diminution de l’activité économique pour résoudre les problèmes environnementaux, et singulièrement la question climatique. Mais pas n’importe comment.

Quels objectifs pour la décroissance?

Le mouvement de la décroissance remet en question une idéologie de la croissance, du «toujours plus», sous-jacente au néolibéralisme et nécessaire au capitalisme. En parallèle, les «décroissant·e·s» expérimentent d’autres pratiques de consommation et de production, et le mouvement s’attache à développer une vision alternative de la société. Cette vision est résumée par Giorgos Kallis, professeur à l’Universitat Autònoma de Barcelona et figure du mouvement, en neuf principes: fin de l’exploitation, démocratie directe, production localisée, partage et récupération des biens communs, attention portée aux liens sociaux, non-accumulation, soins, diversité, et enfin la démarchandisation des terres, du travail et de la valeur. Les initiatives qui préfigurent une société de décroissance incluent par exemple les circuits courts, les éco-villages, les coopératives citoyennes d’énergie – bien que celles-ci ne se réclament pas nécessairement de la décroissance. Mais seules, les micro-initiatives ne peuvent s’étendre significativement et transformer la société à large échelle. La décroissance met en avant également la nécessité d’actions systémiques. La réduction collective du temps de travail, le revenu de base, la réduction de la publicité, la lutte contre l’obsolescence programmée, l’investissement dans une mobilité durable et la taxation des transports polluants, la réforme de la monnaie, la transformation de la finance font partie des politiques souvent défendues par les partisan·e·s de la décroissance.

Bien que le terme «décroissance» possède une connotation négative pour une partie de la population, certains de ses principes sous-jacents rencontrent une large adhésion. Par exemple, selon une enquête publiée dans Challenges le 3 octobre 2019, 54% des Français estiment que «changer fondamentalement notre mode de vie, nos déplacements et réduire drastiquement notre consommation» constitue le moyen le plus efficace pour solutionner les problèmes environnementaux actuels et futurs.

La crise, une opportunité qui n’économisera pas la nécessité d’une lutte

La crise sanitaire nous offre un moment privilégié pour repenser nos sociétés. Elle nous rappelle brutalement que nos économies ne vivent pas «hors sol», mais sont pleinement inscrites dans un monde où humains et non-humains se trouvent interdépendants. Elle pointe du doigt la fragilité du capitalisme mondialisé, où un virus qui fait irruption à un endroit du globe peut mettre à terre des économies de l’autre côté de la planète en quelques semaines. Selon Serge Latouche, un des principaux penseurs de la décroissance, seul un choc peut permettre à la société de se ressaisir, ce qui est parfois considéré au sein du mouvement comme un aveu d’échec.

Malgré toutes ses conséquences dramatiques, la crise aura permis à certaines idées que l’on retrouve dans le discours décroissant d’émerger dans le débat public. Ainsi un embryon de réflexion a été mené sur ce qui constitue une activité «essentielle»: l’accès à la santé et à l’alimentation s’imposent ainsi comme deux besoins vitaux, qui valent l’arrêt d’autres activités. En France, la «relocalisation» a réalisé une percée dans le langage des dirigeant·e·s. Mais les appels à un changement radical de système n’ont jusque-là pas beaucoup retenti. Cette situation illustre l’inertie importante dans les rapports de force au sein de la société. Les résistances du système économique basé sur la croissance restent tenaces. Pour le comprendre, il faut considérer l’État non pas comme une entité monolithique, mais comme un ensemble de relations qui résultent de l’interaction de multiples acteur·trice·s aux intérêts contradictoires. Il est ainsi notamment un terrain de lutte entre celles et ceux qui souhaitent un retour dès que possible «à la normale», à la croissance, et les partisan·e·s d’une transition radicale vers une économie respectueuse des limites biophysiques de la planète – ces dernier·e·s ayant une influence nettement moins importante sur l’action publique.

Dès lors, la décroissance est-elle condamnée à rester une utopie? Sans bouleversement des rapports de force au sein de la société, probablement. Mais ce qui est institué peut être destitué. Des réflexions doivent être poursuivies: quels sont les institutions et rapports à transformer, suivant quelles stratégies, à travers quelle coalition d’acteur·trice·s, avec quels moyens? Les militant·e·s de la décroissance, toujours plus nombreux·ses à travers le monde, s’emparent activement de ces questions, même confiné·e·s. Chaque contrainte peut être surmontée ou disparaître, et la décroissance pourrait figurer au premier plan à l’avenir. Enfin, gardons à l’esprit que de nombreuses idées aujourd’hui largement acceptées étaient autrefois considérées comme radicales et irréalisables.

Julien Vastenaekels, Doctorant au Centre d’études du développement durable de l’ULB

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SOMMAIRE DU DOSSIER: Enjeux environnementaux: un modèle de société à réinventer


[1] Schneider, F., Kallis, G., & Martinez-Alier, J. (2010). Crisis or opportunity? Economic degrowth for social equity and ecological sustainability. Introduction to this special issue. Journal of Cleaner Production, 18, 511–518.

[2] «Covid-19 et minorités: un non-dit français». Mediapart. 15 mai 2020. www.mediapart.fr/journal/france/150520/ covid-19-et-minorites-un-non-dit-francais

[3] Institute for Policies Studies (2020). Billionaire Bonanza 2020: Wealth Windfalls, Tumbling Taxes, and Pandemic Profiteers. https://ips-dc.org/ billionaire-bonanza-2020/


Les 9 principes de la décroissance[1]

  • fin de l’exploitation;
  • démocratie directe;
  • production localisée;
  • partage et récupération des biens communs;
  • attention portée aux liens sociaux;
  • non-accumulation;
  • soins;
  • diversité;
  • démarchandisation des terres, du travail et de la valeur.

[1] Par Giorgos Kallis, professeur à l’Universitat Autònoma de Barcelona.