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«L’école est en pleine évolution mais ce n’est pas le moment pour une révolution!»

«L’école est en pleine évolution mais ce n’est pas le moment pour une révolution!»

SOMMAIRE DU DOSSIER

Bruno Humbeeck est psychopédagogue et auteur de plusieurs publications dans le domaine de la prévention des violences scolaires et familiales. «L’obligation scolaire et la démocratisation de l’école doivent constituer le fil conducteur de toutes les innovations pédagogiques à venir. Il faut mettre en place des dispositifs qui accrochent 100 % des familles. Ne laisser personne en chemin, c’est ce qui doit guider toutes les innovations techniques à venir».

Éduquer: Depuis un an, l’école vit au rythme des mesures sanitaires. D’abord fermée durant le premier confinement, elle ouvre ensuite ses portes mais de manière limitée et réaménagée: port du masque, désinfection, enseignement hybride pour les élèves des 2e et 3e degrés dans le secondaire et tou·te·s les étudiant·e·s du supérieur, etc. Depuis quelques semaines, on s’inquiète des répercussions sur la santé mentale des plus jeunes. Vous qui les rencontrez régulièrement en consultation, comment ont-ils/elles vécu cette dernière année?

Bruno Humbeeck: Lors du déconfinement et du retour à l’école en juin 2020, j’ai été fortement choqué de voir que les médias relayaient la parole de tous ces enfants qui étaient contents de retourner à l’école et de retrouver du lien social, etc. Dans mon travail autour de la gestion du harcèlement scolaire, je reçois beaucoup d’enfants victimes de harcèlement. Je peux vous dire que j’avais face à moi, tous ceux qui avaient été soulagés quand l’école s’est arrêtée parce que, pour eux, l’école est un lieu de souffrance. Quand l’école s’est remise en mouvement en septembre, j’ai vu tous ces nouveaux rendez-vous se prendre parce que cette anxiété était, elle aussi, de retour. Ce qui me semble important à l’avenir, c’est de ne pas décréter par exemple, que l’école est importante pour tous ou que tout le monde est heureux de revenir à l’école, ce n’est pas vrai. Il y a une minorité forte d’élèves qui souffrent à l’école et qui ont été soulagés quand elle a fermé.

C’est le moment de sortir les bouées, les canoés, tout ce qui est possible pour récupérer celles et ceux qui sont à l’eau. C’est à l’ensemble de la communauté scolaire de se mobiliser pour ces enfants et ces familles et pas juste à l’école.

Éduquer: Au début de la crise sanitaire, on s’est particulièrement inquiété pour la continuité des apprentissages, tant du côté des politiques, que des enseignant·e·s et des parents. Aujourd’hui, beaucoup d’élèves ont disparu des radars de l’école. Comment parvenir à les raccrocher?

B.H.: Pour ces élèves qui disparaissent des paysages de l’école, il ne s’agit plus de décrochage mais bien de «décramponnage». Ces élèves ne viennent plus, on n’a plus de traces. C’est une fracture qui n’est pas numérique, c’est une fracture sociale qui s’inscrit sur une fracture pédagogique d’enseignement. Ces élèves sont revenus en septembre après le premier confinement en ayant accumulé un retard pédagogique qui, en soi, n’était pas grave, mais qui est devenu grave puisqu’ils ont rapidement déduit qu’ils ne comprenaient plus rien, qu’ils étaient perdus et donc, ils ont renoncé à l’école.

Il faut mettre en place maintenant des dispositifs d’accompagnement qui vont permettre à ces élèves-là d’obtenir plus de soutien. C’est impératif de le faire pour qu’ils puissent reprendre leur place dans le bateau scolaire.

C’est le moment de sortir les bouées, les canoés, tout ce qui est possible pour récupérer celles et ceux qui sont à l’eau. C’est à l’ensemble de la communauté scolaire de se mobiliser pour ces enfants et ces familles et pas juste à l’école. Et c’est vrai aussi pour ces étudiants du supérieur qui sont en train de se demander ce qu’ils ont eu comme année, puisqu’ils ont eu des cours de moindre qualité, c’est incontestable, et que tout a été fait sans qu’il n’y ait de communauté scolaire. Les communautés d’étudiants n’ont pas été en mesure de s’entraider et n’ont pas été accompagnées. Le problème dans le secondaire, c’est que c’est aux adultes d’accompagner la création de ces mouvements collectifs d’élèves sans quoi ils durent un petit temps puis ils s’éteignent. Il faut donc soutenir, légitimer, rendre visibles et accessibles toutes ces initiatives de soutien aux élèves en secondaire sinon ce qui va se produire, et on le voit déjà en partie, c’est que le privé va venir s’emparer d’un marché nouveau, celui des élèves en rupture.

Éduquer: à partir du 19 avril, tous les élèves du secondaire reprendront les cours à 100% en présentiel. Qu’est-il possible de mettre en place à ce stade de l’année pour renouer le contact avec les jeunes?

B.H.: Un enseignement à prendre de la crise sanitaire, c’est que l’école ne doit pas être séparée de sa communauté éducative. C’est au secteur associatif, de l’aide aux personnes et de l’aide à la Jeunesse d’endosser ce rôle essentiel. Il faut stimuler les systèmes de solidarité, articuler l’aide à la Jeunesse et l’enseignement, augmenter les moyens avec une véritable intention politique. Les AMO, les PMS, les CPAS même, toutes ces structures doivent pouvoir à un moment donné, reprendre le contact avec toutes ces familles pour retisser le lien scolaire. On ne peut se contenter de dire aux directions de faire le maximum pour faire revenir tout le monde. C’est insuffisant et les écoles n’ont pas ce rôle. L’école doit tenir compte de ce qui est vécu actuellement pour apprendre sur ses manières d’enseigner et pour ce faire, les enseignants doivent être accompagnés.

Les enseignants ne doivent pas être isolés les uns des autres, ce qui vaut pour les élèves vaut pour eux aussi, mais ils doivent pouvoir s’organiser, échanger des bonnes pratiques et être accompagnés et soutenus.

Éduquer: Un des enjeux ressentis comme «essentiels» pour l’école, c’est celui de la place du numérique. Les enseignant·e·s, tous comme les élèves, ne sont pas égaux face aux technologies et à leur utilisation. Quels sont les risques selon vous de cet engouement autour du numérique?

B.H.: On est dans une mutation accélérée qui donne l’apparence d’une révolution et en cela, elle déstabilise beaucoup, et de nombreuses personnes; alors on se doit de réfléchir et d’accompagner au mieux ces changements. Ce qu’il faut maintenant, c’est une intention politique, c’est évident et je la perçois dans la communication du cabinet de la Ministre Caroline Désir. Il faut une mobilisation des acteurs, il faut s’arrêter pour prendre le temps de penser à ces manières de faire. J’ai vu des enseignants filmer 2 à 3 heures de cours parce qu’ils voulaient être dans la même temporalité qu’en présentiel et bien, ceux-là, ils ont foncé droit dans le mur. Il faut apprendre de ces nouvelles façons de fonctionner; à partir de ce moment-là, l’évolution pédagogique peut être intéressante pour tout le monde. Certains veulent aller trop vite. Ce n’est pas le moment de faire la révolution des TICS, les technologies de l’information et de la communication, en louant l’ordinateur comme étant la panacée. Non, l’ordinateur est un média. Il est de qualité quand il est bien utilisé et il peut être nuisible quand il est utilisé de manière inadéquate.

On ne peut pas demander aux enseignants d’être spontanément les champions du numérique. À présent, il faut les soutenir dans cette évolution-là, en tous cas au niveau technique, et les accompagner au niveau pédagogique.

Éduquer: Quels autres enseignements peut-on tirer de la pandémie? Quelles sont les choses concrètes à mettre en place rapidement?

B.H.: Dans notre société, il y a une structure qui enseigne et qu’on appelle l’école. Elle est en principe obligatoire pour toutes et tous, et de la même façon, elle est en principe accessible à chacun et chacune. L’obligation scolaire et la démocratisation de l’école doivent constituer le fil conducteur de toutes les innovations pédagogiques à venir. Il ne faut pas les perdre de vue quand on innove sans quoi on perdra en route des élèves qui n’en profiteront pas.

La pandémie nous a forcé à faire des demi-classes et ce n’est peut-être pas une mauvaise chose car les groupes de 30 à 40 élèves cela n’a aucun sens. Sur le plan pédagogique, c’est uniquement utile pour prêcher. C’est un héritage du XVIIe siècle: à l’époque, il s’agissait essentiellement de convertir les élèves en petits catholiques ou en petits protestants. Pour enseigner, ce sont des plus petits groupes qu’il faut mettre en place, des classes avec une douzaine d’élèves. Par ailleurs, cela permettrait aux enseignants de passer moins de temps à essayer d’obtenir de la discipline pour rendre leur cours possible. Ce sont ces enseignements-là que l’on doit pouvoir prendre.

Quand l’enseignement était simultané, on voyait tout de suite un enseignement mutuel se mettre en place, c’est-à-dire des élèves qui s’apprennent les choses les uns les autres, de l’entraide, du tutorat, des moments de réflexion ensemble, etc. Tout cela a été très fortement mis à mal ces derniers mois.

La question, ce n’est pas simplement celle d’être en présentiel ou en distanciel, c’est que les communautés d’élèves se sont très peu et très mal regroupées. Mais c’est aux adultes de les mettre en place. Regrouper les élèves pour parler d’une matière et s’interroger ensemble, c’est là que le déficit est le plus important. C’est essentiel de réorganiser des communautés d’élèves pour qu’ils travaillent ensemble, y compris de manière virtuelle.

Il faut travailler ensemble autour d’un objet d’apprentissage plutôt que de mettre l’enseignant systématiquement au centre de tout comme si c’était lui qui détenait la matière et qui la donnait. C’est aux élèves de travailler la matière entre eux. Il faut qu’on puisse stimuler ces façons d’être ensemble auprès des jeunes et que l’enseignant accepte d’être interpellé par ses élèves, parce que lui aussi a des choses à apprendre d’eux. Ce sont ces manières de faire de la pédagogie qui doivent retrouver de la force.

Maud Baccichet, secteur communication

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« Pédagogies douces en période de confinement », Bruno Humbeeck, Édition Mols, 2020

Les textes rassemblés dans ce livre traitent des questions que se posent les enseignant·e·s, les parents et les éducateurs·trices sur la manière d’aborder le retour à l’école. Plus que jamais, les  pédagogies douces proposent des approches et des solutions très utiles aux professeurs et dont profiteront les élèves.

« Les leçons de la pandémie. Réinventer l’école? », Bruno Humbeeck. Édition: Deboeck-Vanin, 2020

L’auteur propose ici une réflexion sur le confinement, le déconfinement et leurs conséquences sur le
système scolaire et la manière dont celui-ci est amené à se réinventer. L’ouvrage donne aux enseignant·e·s et acteurs/actrices pédagogiques des pistes concrètes pour repenser leurs pratiques à la lumière de cette crise sanitaire inédite.


Sommaire du dossier: Quelle école après la crise?