Actualité: Coronavirus - Confinement

« La pandémie, l’école et moi » Journal d’équipes éducatives confinées

« La pandémie, l’école et moi » Journal d’équipes éducatives confinées

SOMMAIRE DU DOSSIER

«  Coronavirus », « confinement », « quarantaine », « distanciation sociale », voilà bien des mots qui sont apparus soudainement et qui ont envahi notre quotidien. La diffusion du Coronavirus a subitement impacté nos vies à l’échelle planétaire. Aux quatre coins du globe, des mesures sont prises pour freiner sa propagation. Parmi les décisions choisies par les gouvernements ici et ailleurs, la fermeture des écoles n’a pas manqué de susciter l’émoi.

De l’annonce de la suspension à sa gestion sur le terrain, cet article propose un retour sur images à travers les réactions des équipes éducatives et les questionnements suscités par l’arrêt soudain des institutions scolaires au sein du pays. A l’heure où se répand une nouvelle pratique : le journal de confinement, pourquoi ne pas découvrir celui des institutions scolaires ?

Une suspension des cours… et déjà des premières interrogations

Jeudi 12 mars 2020 restera sans doute une date marquante de notre histoire. Ce soir-là, la Première ministre Sophie Wilmès a annoncé que les écoles suspendaient leurs cours à partir du lundi 16 mars. Toutes et tous rivé·e·s devant les informations, équipes éducatives, parents et enfants entendent la décision, et un florilège de premières interrogations abondent : que va-t-il se passer ? Comment allons-nous gérer ce bouleversement ? Tou·te·s s’inquiètent et s’affairent à penser l’organisation pour le lendemain dans l’attente de précisions sur les modalités pratiques qu’implique cette décision.

Dans l’attente de la circulaire, organisant la suspension des cours et l’accueil des élèves, transmise par la Ministre de l’Education en Fédération Wallonie-Bruxelles, Caroline Désir, des interrogations et craintes émergent de partout.

Leila, enseignante maternelle exprime : « En tant qu’instit’, ce qui m’a fait peur, c’est de me dire que ces enfants vont s’ennuyer à la maison. Ils vont être beaucoup devant la tv. Ça va être catastrophique. » Leila estime que sa plus grande peur est liée à la progression des enfants et à toutes les compétences déjà acquises au cours de la première partie de l’année : « En début d’année, septembre-octobre, tu sues. Quand tu es en première maternelle, tu sues parce que tu dois leur apprendre beaucoup de choses. Il y a des enfants qui n’ont pas été à la crèche, ils sont restés à la maison. Ils n’ont pas l’habitude d’être assis, d’écouter ce que madame raconte, d’écouter une histoire, de comprendre les règles de l’école et d’un groupe, ou de faire une activité bien spécifique. Donc tu te dis tout ça, tout ce que j’ai mis en place ben malheureusement ils vont l’avoir oublié. »

Vincent, professeur de mathématique dans le secondaire souligne que sa 1re crainte n’a pas été la matière : « J’ai peur pour mes ados, comment vont-ils vivre tout ce flot d’informations anxiogènes, cette absence de relations sociales en live, certains vont sans doute être touchés de près ou de loin par ce virus. L’adolescence, c’est un moment charnière et déjà difficile à vivre, mais là, loin de tous leurs repères, sans leurs potes, à part en chat, j’ai peur de comment on va les récupérer affectivement et mentalement parlant. Moi, j’ai vécu les grandes grèves en 90 et en 96. Alors oui pendant des mois on n’a pas eu cours, mais au final on s’en est sorti. Alors la matière, les apprentissages scolaires ce n’est vraiment pas la priorité face au fait de rester en vie. »

Ces peurs et interrogations sont partagées par beaucoup. Elles font émerger de nombreuses réalités que les enseignant·e·s maternelles, primaires comme secondaires expriment : « J’ai peur qu’on les mette juste devant les écrans, peur pour leur progression, peur pour leur santé mentale. Et puis souvent chez nous ce sont des enfants qui vivent dans des conditions difficiles, qui n’ont pas de jardin, qui sont à 4 ou 5 dans un petit appartement. Ils ne l’ont pas choisi non plus. C’est un peu triste. » Malgré l’ambiance particulière qui règne au sein des écoles par cette annonce, les équipes éducatives se mobilisent. Les heures qui suivront s’annoncent décisives et avec elles émerge un élan de solidarité considérable.

Les heures d’après… tous pour un, un pour tous

Les inquiétudes suscitées par l’épidémie de Coronavirus et la fermeture des écoles en Belgique amènent, dans son lot de malheurs, de nombreuses marques de solidarité. Les équipes éducatives se mobilisent pour faire face à cette crise.

Donovan, instituteur primaire affirme : « Dès mon arrivée à l’école ce matin-là, j’ai senti que les choses allaient être inédites. Toutes ces petites préoccupations qu’on pouvait parfois rencontrer dans nos quotidiens scolaires nous semblaient tout à coup futiles devant l’ampleur de ce qu’on était en train de vivre. Soudain, cette collègue qui nous agace par son extrême tendance à tout voir en noir devient celle que l’on veut en priorité rassurer. En fait, tout nous parait dérisoire mais en même temps tellement significatif… Ces habitudes qui font notre quotidien à l’école, ces petites maladresses d’élèves ou de collègues… Tout prend sens pour nous rappeler ô combien le fonctionnement d’une école, c’est avant tout de l’humain. Notre priorité devient, plus que jamais, celle de protéger l’humain, celui qui est en nous et en l’autre. »  

Il n’y a plus une hiérarchie qui prend des décisions d’un côté, des enseignant·e·s qui suivent des règles de l’autre et puis finalement des élèves au bout de la chaîne : ces strates hiérarchiques qui pouvaient parfois se dessiner, de manière consciente ou non, volontaire ou involontaire, tombaient progressivement

Comme cet enseignant, beaucoup d’autres témoignent des élans de solidarité qui ont eu lieu au sein des écoles. La salle de prof est devenue le sas de décompression, un endroit de partage et de recherche de soutien par excellence : « Nous sommes tous arrivés une heure plus tôt à l’école (le vendredi 13 mars ndlr). Tous déboussolés par ce qui se passait mais tous animés par un esprit de solidarité. Très rapidement réunis dans la salle des profs, mais éloignés pour maintenir ‘the social distancing’, nos discussions allaient bon train sur la suite des événements. Chacun de nous exprimait ses craintes et, tous ensemble, nous nous sommes mis à rechercher des pistes qui permettraient à nos élèves de comprendre ce qui se passait sans les mettre dans une atmosphère de panique et leur permettre de trouver à l’école un lieu de réconfort, avant le confinement complet. »

Le moment historique et inédit qui se produit fait naître de nouvelles dynamiques. Soudain, l’objectif devenait plus que jamais le suivant : le bien-être du collectif. Il n’y a plus une hiérarchie qui prend des décisions d’un côté, des enseignant·e·s qui suivent des règles de l’autre et puis finalement des élèves au bout de la chaîne : ces strates hiérarchiques qui pouvaient parfois se dessiner, de manière consciente ou non, volontaire ou involontaire, tombaient progressivement. Ne persistait que le point commun à tous ces « maillons de la chaîne » : être humain et vouloir préserver cette humanité.  

Les jours d’après… quand le coronavirus remet en question nos pratiques

L’apparition d’une crise sanitaire telle que nous la connaissons actuellement est le reflet de bien des dysfonctionnements de notre monde. Le champ de l’éducation et l’enseignement n’a évidemment pas échappé aux flots de remises en question de ses pratiques et modèles de pensée.

Ces remises en question n’ont pas manqué de susciter le débat dans les médias et sur les réseaux sociaux : travail à distance, inégalités scolaires, évaluation, relations aux familles et à l’école… de nombreuses facettes du métier d’enseignant·e/d’élève et du rôle assigné à l’école se sont, plus que jamais, vues propulser sous les feux des projecteurs.

La fonction des chef·fe·s d’établissement a d’ailleurs été déterminante dans la gestion des bouleversements des premières heures de l’annonce, aux jours qui ont suivi.

Vanessa confie : « Je m’en souviendrai de cette crise. Les heures qui ont suivi l’annonce de la suspension des leçons ont été sportives et particulièrement éprouvantes pour les directions. Il a fallu gérer mes propres angoisses d’humain, celles de mon personnel mais également celles de tous nos élèves et de leurs parents. Notre souci était de permettre un fonctionnement qui lèse le moins possible. Nous nous sommes évidemment interrogés sur l’accueil de nos élèves dont les familles sont en première ligne de la gestion de cette crise sanitaire, mais aussi des leviers d’action possibles pour le reste de nos élèves. La volonté qui nous a aussi animés était de quand même pouvoir permettre aux membres de l’équipe de se retrouver dans les fonctionnements que nous souhaitions mettre en place. »

Face au caractère inédit et généralisé de la situation, de nombreuses réalités déjà bien présentes apparaissent de manière plus marquée : les situations dans lesquelles vivent et évoluent les élèves accueillis au sein de nos écoles, les inégalités prégnantes de notre système, la place majeure accordée à l’évaluation et les types de relations entretenues avec les familles. Des prises de conscience plus profondes semblent apparaître au fil des jours et sont relayées par enseignant·e·s et directions : « Cette crise du Covid-19 nous a fait nous rendre compte que nos relations aux familles se limitaient au strict cadre de la présence à l’école et tournaient davantage autour des apprentissages (ou des failles dans l’apprentissage surtout) que de l’humain. Nos moyens de contacts n’étaient pas toujours à jour mais, le journal de classe étant habituellement notre principal moyen de communication, il a fallu cette crise pour l’apercevoir, même si la crise des attentats avait déjà mis en lumière le peu de moyens de communication mis en place, autre que le journal de classe ou la farde d’avis. Aussi, nous avons beaucoup été amenés à réfléchir sur nos pratiques, la valeur que l’on accordait à un potentiel travail à distance ou aux potentielles futures évaluations. » Toutes ces questions qui ont chahuté la sphère éducative mises en lumière et relayées par les médias ont été vivement ressenties parmi les acteurs et actrices du monde enseignant.

Les semaines d’après : Des questions…. et des solutions teintées de créativité

Alors que bien des questionnements ont envahi l’École, la nécessité de trouver des « solutions » s’est très vite fait ressentir. Pour cela, les initiatives des équipes n’ont pas manqué. Un petit tour d’horizon des propositions amène à se rendre compte des potentialités humaines à rebondir devant les obstacles :

Sandra, titulaire de 3e primaire s’étonne encore de constater comment la crise du Covid19 a solidement remis en question le rapport avec ses élèves et leurs familles : « Je travaille dans une école à indice socio-économique très très bas et donc je me suis demandée comment j’allais entretenir le contact avec mes élèves. En effet, lors de l’élaboration du plan de pilotage, on s’était déjà rendu compte que plus de la moitié des parents de notre école n’avait pas d’adresse mail. Moi, je voulais surtout savoir s’ils allaient bien et leur donner de mes nouvelles aussi, que nous puissions garder ce lien indéfectible qui nous unit. Après plein de moments d’hésitation parce qu’en envoyant quand même un mail, je créais des injustices au sein de mes propres élèves, j’ai décidé d’appeler chaque parent et de parler avec eux et avec mes élèves. Ça m’a pris trois jours, mais quel bonheur. Jamais, je n’aurais imaginé faire ça et avoir autant de facilités à discuter avec tout un chacun. Les parents comme les enfants m’ont renvoyé tant de positif, ça m’a remonté le moral dans cette sinistrose ambiante du Coronavirus ».

Jean-François, enseignant en secondaire, explique que très rapidement, tous les profs de son école ont décidé de faire une vidéo pour leurs élèves. « Je dois avouer que j’ai été bluffé, je sais qu’on est une équipe qui s’entend bien, qui est motivée, mais là ça a dépassé toutes mes espérances. En une journée, par échange de mails, Facetime entre collègues, échanges Whatsapp, etc., nous avons réussi à nous mettre tous d’accord sur la trame de notre séquence vidéo avec comme seul et unique objectif : montrer à nos élèves qu’on tient à eux, prendre de leurs nouvelles et les sensibiliser (encore une fois notre visée éducative et pédagogique) à rester chez eux. Chaque prof a tourné une séquence de +/- 30 secondes chez lui avec des panneaux avec des messages pour nos élèves, le tout en essayant d’être original. Même les moins doués en informatique ou autre s’y sont mis, avec l’aide de leurs collègues et le résultat global après montage des 120 séquences et choix de musique de fond, était juste extraordinaire ! Nous sommes encore davantage qu’avant une équipe solidaire ».

C’est trop, tu vois les profs chez eux, avec leur famille, ils se sont cassé la tête pour faire un truc sympa, original et en plus avec de la bonne musique. Franchement, ils doivent beaucoup nous aimer pour faire ça

Théo, 13 ans, élève dans l’école de Jean-François, nous raconte son étonnement quand il a vu la vidéo YouTube sur le site de l’école : « C’est trop, tu vois les profs chez eux, avec leur famille, ils se sont cassé la tête pour faire un truc sympa, original et en plus avec de la bonne musique. Franchement, ils doivent beaucoup nous aimer pour faire ça, on découvre leur intimité en quelque sorte, leurs enfants, la déco de leur salon ou leur jardin, plus jamais je ne les verrai pareil qu’avant. Même les profs que j’aimais moins, là, après avoir vu ce qu’ils ont fait pour nous, ça me donne un autre regard sur eux. Et puis, pour eux aussi c’est compliqué le confinement et ça, ça rassure, ça les rend plus humains ».  

Valérie, titulaire de 1re primaire a pour sa part décider d’envoyer une carte postale à chacun de ses élèves avec leur photo de classe et un petit message personnalisé : « Je voulais que ce soit personnalisé et sympa. Au départ, j’avais pensé à une lettre mais ils sont en 1re donc c’est encore un peu compliqué. Du coup quand j’ai reçu un mail pour l’application Bpost, je n’ai plus hésité. J’ai envoyé une carte personnalisée à chaque élève et j’ai mis mon adresse en dessous s’ils veulent m’envoyer l’un ou l’autre dessin. J’en ai déjà reçu quelques-uns et ça me touche vraiment ».

Un premier mois de confinement qui s’achève et un bilan empli d’espoir

Face à l’adversité, l’humain réagit comme il peut, avec les ressources qu’il a. Mais il a, c’est indéniable, une capacité d’adaptation et de résilience remarquable.

Les élans de solidarité entre enseignant·e·s, directions, personnel administratif et logistique dans les écoles pour organiser l’accueil des enfants dont les parents travaillent dans des secteurs essentiels, en sont un des exemples les plus frappants. La masse d’enseignant·e·s qui se sont proposés comme volontaires pour venir également pendant les vacances de Pâques, des directions qui ont pris part de manière active aux tournantes organisées dans leur école, les petites attentions en tout genre entre tous, tout ceci nous réconforte quant à la dose d’humanité plus qu’importante qui existe au sein des institutions scolaires. En un temps record, tout s’est organisé, par la volonté collective des équipes.

… selon moi, après cette crise,  l’enseignant sera reconnu à sa plus juste valeur par davantage de citoyens. Les parents qui, confinés et éventuellement en télétravail, ont essayé de faire travailler leurs enfants se sont bien rendu compte de la difficulté de l’acte d’enseigner et que cela nécessite des connaissances pédagogiques et didactiques

Sophie, conseillère pédagogique, pense pour sa part que cette crise va changer les choses à tout jamais : « Cette crise c’est une opportunité : une opportunité de changer nos habitudes, de changer notre regard. Dans le domaine plus précis de l’école, selon moi, après cette crise,  l’enseignant sera reconnu à sa plus juste valeur par davantage de citoyens. Les parents qui, confinés et éventuellement en télétravail, ont essayé de faire travailler leurs enfants se sont bien rendu compte de la difficulté de l’acte d’enseigner et que cela nécessite des connaissances pédagogiques et didactiques. Non, tout le monde ne s’improvise pas prof. De plus, le mot équipe ne sera plus simplement un concept à mettre en place mais va revêtir un sens bien plus profond, ancré dans une réalité partagée par l’ensemble des acteurs d’une école, qui se sont serré les coudes, ont fait preuve, d’empathie, de solidarité et d’une volonté extrême pour mener au mieux la mission qui est la leur. Enfin, la relation des enseignants avec les parents sera marquée, j’en suis certaine, par d’avantages d’échanges et pas uniquement sur ‘de la matière’ et par une plus grande variété de canaux de communication ».

Cette crise sanitaire met en lumière la question des métiers liés au public. Le service public, tellement galvaudé, reprend ici toutes ses lettres de noblesse. Au niveau des écoles, cela repose toute une série de questions essentielles : celles de la relation à l’apprenant·e, des contenus pédagogiques, des limites de l’apprentissage en ligne, de la place de l’enseignant·e au sein de la société, de la dimension profondément humaine de ce métier et de manière encore plus large celles finalement des missions de l’école.

 

Frédérique Biesemans et Amina Talhaoui

Illustration: Abdel de Bruxelles

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