Actualité: Coronavirus - Confinement, Inégalités sociales

La classe à la maison. Une question de classe / Ecoles confinées, inégalités renforcées

La classe à la maison. Une question de classe / Ecoles confinées, inégalités renforcées

SOMMAIRE DU DOSSIER

L’école à la maison prolonge et génère des inégalités. Car chaque enfant/adolescent.e, étudiant.e, n’a pas « un bureau à soi », le matériel adéquat et les mêmes possibilités d’accompagnement.
120 kilomètres séparent mon bureau de leur salle à manger. Derrière l’écran, une famille liégeoise recomposée comme la Belgique en compte beaucoup, rassemblée pour raconter son nouveau quotidien où la maison est devenue du jour au lendemain le lieu de travail des parents et l’école des enfants. Une semaine sur deux, Pierre et Isabelle s’occupent de quatre enfants/adolescent·e·s, entre 7 et 17 ans. Et en ces temps de confinement, cela a demandé certains aménagements.

« Avant que les enfants et les ados n’arrivent, on a fait un planning, explique Isabelle. A six, si tout le monde prend son déj’ à des heures différentes, ça peut vite devenir la foire ». 

Elle occupe le poste de responsable des bibliothèques de la ville de Liège. Il enseigne en haute école. Pendant ce confinement, tous deux télé-travaillent à temps plein. Difficile donc de se libérer quelques heures au tableau noir « maison » depuis la fermeture des écoles. « On mise sur la confiance. Ils sont autonomes. On a aussi décidé de remplacer des moments d’école par des moments de cuisine, de jardinage, autant de façon d’apprendre aussi », expliquent les parents adeptes des pédagogies actives, qui, ils insistent, s’estiment privilégiés : « On a une grande maison, un jardin et plusieurs ordinateurs ! ».

Une « chambre à soi ». Une chance que tous les enfants n’ont pas, contraints alors de faire leurs devoirs dans la cuisine, sur un coin de table.

Ce qui est bien nécessaire, car les deux aîné·e·s de la famille reçoivent leurs travaux via mail, exclusivement. « J’ai galéré au début, je suis nulle en informatique », explique Faustine, en 4e secondaire. « Il a fallu être derrière », ajoute sa maman. Mais depuis sa connexion au monde virtuel rétablie, Faustine n’éprouve pas de difficulté à avoir école à la maison : « On reçoit des mails des profs, certains envoient des interros. Sans ordi tu t’en sors pas… ». Et l’ado de confier satisfaite : « J’ai un bureau à moi, ça aide… ».

Une « chambre à soi ». Une chance que tous les enfants n’ont pas, contraints alors de faire leurs devoirs dans la cuisine, sur un coin de table. Comme l’explique le sociologue Bernard Lahire, dans un ouvrage collectif sorti récemment consacré aux inégalités de classe chez les enfants, il y a, chez les enfants, deux réalités : la réalité augmentée et la réalité diminuée. Les enfants disposant de ressources résidentielles, langagières, culturelles, corporelles, etc. ont accès à « à toutes les extensions de soi possibles, à toutes les formes d’augmentation de sa réalité ou de son pouvoir sur la réalité »« Inversement, écrit-il, pour celles et ceux qui cumulent les ‘handicaps’ et les manques de ressources, c’est toute la vie qui se restreint. Le temps de vie qui se raccourcit, l’espace qui se réduit, le temps de repos ou de loisirs qui s’amenuise, le confort qui diminue, l’horizon mental et sensible qui se referme, et finalement la maîtrise du monde et d’autrui qui s’affaiblit ou disparaît ». En période de confinement, et sans plus d’accès à l’espace extérieur qu’est l’école, le monde se resserre pour tout le monde. Et encore bien plus pour les enfants dont l’espace était déjà restreint.

Explosion des inégalités 

« Bien avant cette crise, on savait que l’école à la maison était très inégalitaire. Aujourd’hui, le retour forcé de l’école à la maison risque de faire exploser ces inégalités. Pour apprendre à domicile, il faut un cadre matériel, du calme, un environnement serein. Et tous les enfants ne sont pas égaux par rapport à ça. Ensuite, on observe aussi une inégalité de disponibilité des parents : il y a des parents en congé, d’autres qui continuent à travailler dans les secteurs essentiels, d’autres en télétravail. Même si l’éducation des enfants est la priorité n°1 des parents, les parents ne sont pas tous armés de la même manière », explique Maxime Michiels, chargé d’études à la Ligue des Familles qui alerte sur le danger du burn out parental. C’est pourquoi la Ligue des Familles a lancé une pétition pour exiger un « congé spécifique » pour les parents, « qui pourrait aussi être pris à temps partiel, particulièrement pour les parents avec enfants de moins de 12 ans et les parents d’enfants à besoins spécifiques », accessible tant aux salarié·e·s qu’aux fonctionnaires et aux indépendant·e·s.

« Il faudra aussi tenir compte, en cette période compliquée, des difficultés financières qui vont toucher tant les parents que les étudiants. Et les deuils qui risquent aussi de toucher certaines familles », ajoute Pierre Étienne, le papa liégeois de la famille que nous avons « rencontré » qui est également professeur en haute école. « Le rôle du professeur aujourd’hui est d’accompagner et de soutenir, défend-t-il. Mais cela demande une disponibilité totale dans un contexte de télétravail où la frontière privé-public disparaît. Les inégalités existent entre les profs aussi ! ». 

Fracture numérique et sociale 

« On a été interpellés par des parents complètement démunis par rapport aux travaux scolaires », raconte Hélène Godard, assistante sociale dans une AMO à Ciney. Ni une ni deux, une collègue s’est improvisée facteur. « On reçoit plein de mails, on imprime les documents et on les dépose dans les boîtes aux lettres. La fracture numérique est flagrante dans notre (télé)travail quotidien puisque sans imprimante et ordinateur, les obstacles se multiplient. Si on les ajoute à des carences pédagogiques, intellectuelles et/ou des difficultés familiales, cela devient vite un casse-tête pour les familles plus précarisées». Et si certains profs ne donnent que quelques pages, d’autres ont la main bien plus lourde, « parfois 200 pages ! », explique Hélène. « Les écoles pourraient passer un petit coup de fil, voir si tout va bien », suggère-t-elle.

Les nouvelles matières et les évaluations sont interdites, afin, par exemple, de ne pas pénaliser un enfant par un zéro pointé car il n’a pas d’ordinateur.

Dans sa circulaire, la Ministre francophone de l’Éducation, Caroline Désir, autorise mais n’oblige pas les écoles à donner du travail. Remédiation et révisions sont à privilégier. Les nouvelles matières et les évaluations sont interdites, afin, par exemple, de ne pas pénaliser un enfant par un zéro pointé car il n’a pas d’ordinateur.

De nombreux parents se plaignent pourtant de la surcharge. Dans les faits, certain·e·s directeur·trice·s semblent n’en faire qu’à leur tête. « J’ai entendu des histoires de directeurs qui surveillent que les professeurs se connectent, et par conséquent des profs qui mettent une pression monstre sur les élèves », explique Elisa Groppi, députée à la Communauté française, responsable enseignement au PTB et mère de famille, qui avoue : « Moi-même, je n’arrive pas à suivre ma fille en primaire. J’ai les capacités mais pas le temps, alors on se limite à une feuille par jour ». L’occasion aussi de déculpabiliser les parents craintifs de « mal faire ».

D’après les premiers résultats de l’enquête du Comité des élèves francophones, « près d’un enfant sur deux reçoit de la nouvelle matière », apprend-on dans une carte blanche publiée ce 1er avril dans La Libre.

Le stress de l’évaluation 

A l’heure où nous écrivons cet article, nous ne savons pas encore quand l’école va reprendre. Et dans quelles conditions. Rien n’a encore été décidé concernant les évaluations. « J’ai de nombreux copains et copines qui comptaient sur les examens pour faire remonter leur moyenne et passer leur année », raconte Faustine.

« J’entends des élèves en difficulté  très inquiets pour leur année, rapporte Elisa Groppi, et des professeurs aussi qui ont peur pour leurs élèves ou qui craignent de ne pas boucler le programme ». « Je ne sais pas ce qui nous attend en termes d’évaluation. Je crois que nous allons passer à une approche plus individualisée, en tenant compte des cas spécifiques d’étudiants », avance Pierre Etienne. Une façon de veiller à ce que la majorité « qui va bien » n’écrase pas la minorité qui galère. « Cette approche au cas par cas sera complexe par rapport à la question de l’équité », ajoute le professeur, très soucieux de l’avenir qui attend l’enseignement…

Sur les réseaux sociaux, chambre d’écho de l’intimité des familles en quotidien, les témoignages de parents débordés – et des appels à « calmer le jeu » – se multiplient.

Fermer le robinet

Sur les réseaux sociaux, chambre d’écho de l’intimité des familles au quotidien, les témoignages de parents débordés – et des appels à « calmer le jeu » – se multiplient. « Au risque de me répéter: que tous les parents se mettent en grève de travaux scolaires, merde! », écrit un papa énervé. (…) Il faut exiger qu’il n’y ait pas de conseil de classe en juin, que tout le monde passe dans l’année supérieure. On aura tous le même retard, exactement comme lors des rentrées qui suivent les années de grève ».

« Il faut fermer le robinet. L’école ne doit pas se rendre complice des inégalités », abonde Maxime Michiels. « Il faut aussi rappeler qu’il y a une pénurie de professeurs depuis plusieurs années, certain·e·s élèves n’ont pas cours pendant des mois… Dédramatisons le problème et ne surchargeons pas les enfants ».

Ce n’est pas l’option prise par la Flandre… Ben Weyts (N-VA), ministre de l’Enseignement, entend bien rappeler que confinement ne rime pas avec vacances. Il a annoncé fin mars que les écoles flamandes devaient se mettre au « preteaching » pour de nouvelles matières après les vacances de Pâques, si les écoles ne rouvraient pas. « Il est important de garder les étudiants occupés. Sinon, nos jeunes apprendront aussi peu, ce qui nuit à la qualité de l’enseignement », a déclaré le ministre. Un point de vue qui fait écho également à la possibilité évoquée par certains de « rattraper le temps perdu » pendant les vacances scolaires. « Si on décide d’avancer dans la matière parce que le confinement se prolonge, il faudra adapter le retour à l’école par des révisions et de la remédiation en tenant compte des jeunes de milieux populaires, propose Elisa Groppi. Et la matière non vue avec les enseignants ne pourra certainement pas être évaluée».

Manon Legrand, journaliste

Illustration: Abdel de Bruxelles

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