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La continuité des apprentissages: une sanction pédagogique?

La continuité des apprentissages: une sanction pédagogique?

SOMMAIRE DU DOSSIER

Depuis l’annonce de la fermeture des écoles à travers le pays, certaines voix se sont fait entendre afin d’alerter des dangers d’une augmentation des «violences pédagogiques» envers les enfants. En effet, les mesures, à priori louables, prises par la Ministre Désir afin d’assurer une continuité des apprentissages, ne cachent elles pas un risque d’aggravation des inégalités entre élèves, déjà très présentes en temps normal?

Afin d’être au plus proche de la réalité de terrain, nous avons interviewé Laurence Baud’huin, enseignante primaire à l’école Emile André à Bruxelles, ainsi que Jean-Pierre Coenen, Président de la Ligue des Droits de l’Enfant et enseignant, pour rédiger cet article. Vous pouvez consulter leur interviews complètes en cliquant ici:

Interview de Laurence Baud’huin

Interview de Jean-Pierre Coenen

Le système scolaire belge, inégalitaire

Le système scolaire belge, inégalitaire Ce n’est pas nouveau, les enquêtes PISA nous alertent chaque année: le système scolaire belge, toutes communautés confondues, reste fondamentalement inégalitaire et cette inégalité est avant tout sociale: l’origine sociale des élèves déterminerait leurs chances de réussite scolaire. Selon Laurence Baud’huin, enseignante primaire à l’école Émile André à Bruxelles, «Le système scolaire belge donne une grande liberté d’action aux écoles, ce qui a pour conséquences que certaines écoles ont un fonctionnement qui creuse plus profondément les inégalités sociales, tandis que d’autres font tout ce qui est en leur pouvoir pour les résorber».

Face à cette réalité, bon nombre d’écoles restent effectivement soucieuses de mettre en place des mesures permettant d’offrir à tous les élèves un accueil de qualité malgré les difficultés rencontrées par les familles. Dès lors, comment assurer une continuité des apprentissages de qualité aux enfants, une fois ceux-ci sortis du contexte scolaire, à l’intérieur même de la sphère privée? Comment faire en sorte que cette parenthèse scolaire liée au confinement ne soit pas une sanction pédagogique pour les élèves les plus défavorisés?

Assurer la continuité des apprentissages

Afin de remédier à la suspension des cours dans les écoles et d’assurer une continuité des apprentissages, la Ministre de l’Éducation Caroline Désir a rapidement précisé, par circulaire interposée[1] , que «des travaux à domicile peuvent être prévus (…) mais que ceux-ci, dans un souci d’assurer une égalité devant les apprentissages, ne peuvent en aucune manière porter sur des apprentissages qui n’ont pas été abordés préalablement en classe [et qu’ils] doivent s’inscrire dans une logique de remédiation-consolidation-dépassement.» Par ailleurs, «Si l’enseignant recourt à des modalités d’apprentissage en ligne, il doit impérativement s’assurer que chaque élève du groupe-classe dispose du matériel et du soutien pour s’y consacrer dans des conditions optimales». Selon Laurence Baud’huin, «… c’est une circulaire qui laisse une très grande liberté aux écoles. Et celles-ci réagissent selon leurs convictions pédagogiques. Cela créé clairement des gestions très différentes selon les établissements!». En effet, très rapidement, la liberté laissée aux écoles quant au travail à domicile a pris des formes très différentes en fonction des établissements scolaires, certains bombardant les enfants de devoirs, d’autres préférant alléger leurs demandes avec un suivi pédagogique moins contraignant.

« … cela va être la course pour rattraper le temps perdu. La matière va défiler comme elle n’a jamais défilé. Avec, évidemment, tout un lot d’élèves fragilisés qui décrocheront. » (Jean-Pierre Coenen)

La frénésie du travail à domicile

Dès lors, sous de bonnes intentions, le travail scolaire à domicile a mis en évidence les inégalités socio-économiques entre familles. De fait, chaque enfant ne dispose pas d’un espace de travail, des outils, d’une connexion internet ou encore d’une présence parentale permettant d’assurer un suivi pédagogique optimal. Comme le souligne Jean-Pierre Coenen, «Toutes les familles ne sont déjà pas égales face à l’école, il est évident qu’elles ne sont pas égales face au confinement. Les familles socialement favorisées vivent mieux ce passage que les autres… Selon les conditions de vie, la ‘classe à la maison’ est plus facile à vivre.»

Au-delà de l’aspect économique, un autre point d’ancrage se situe au niveau culturel. Pour Laurence Baud’huin, «… dans les familles plus aisées, l’accès aux contenus stimulants, de qualité, est plus facile, à la fois techniquement (plusieurs ordinateurs connectés dans certaines familles contre les seuls smartphones des parents à partager entre eux et leurs enfants dans d’autres), et culturellement…»

Le travail à domicile contribue alors à creuser plus encore les inégalités entre les enfants issus de familles aux revenus moyens ou aisés et les familles aux revenus modestes. L’école à la maison a donc ses limites.

Les enfants aux besoins spécifiques, une situation périlleuse

Les enfants aux besoins spécifiques, qu’ils suivent leur cursus dans l’enseignement spécialisé[2] ou ordinaire, demandent une attention et un suivi adaptés. Parmi ces enfants, certains sont porteurs de déficiences lourdes nécessitant une vigilance et une attention accrue. Sans école, bon nombre de parents d’enfants porteurs d’un handicap se trouvent démunis et fragilisés. Pour ces familles, l’école n’est pas seulement un lieu d’apprentissage mais un partenaire essentiel du quotidien. Cet éloignement du monde scolaire peut alors générer une détresse importante des familles et la question de la continuité des apprentissages peut sembler bien périlleuse, voire impossible, dans un enseignement où chaque progrès peut se perdre en très peu de temps.

Selon Jean-Pierre Coenen, «Les enfants avec une déficience intellectuelle, par exemple, sont privés d’apprentissages. Ce n’est pas à la maison qu’ils peuvent faire des apprentissages scolaires. La vie est déjà assez difficile pour eux et en confinement, elle l’est d’autant plus. Ils ne progresseront donc plus. Les enfants avec un/ des ‘dys’, quant à eux, sont probablement laissés à eux-mêmes face à une masse de travaux à domicile qu’ils ne peuvent pas gérer. Ils ont besoin d’aide au quotidien en classe, il est évident que nombre d’entre eux ne bénéficieront pas de cette aide à la maison

De leur côté, les enseignant·e·s n’ont pas toujours les moyens d’assurer le suivi de ces élèves et sont parfois désarmé·e·s, comme en témoigne Laurence Baud’huin: «Nous, enseignants mais aussi logopèdes, psychomotriciennes… reprendrons le travail là où nous l’avons laissé, voilà tout! Néanmoins, il reste une petite proportion d’élèves dont je n’ai pas de nouvelles, malgré mes tentatives de contacter les parents. Je ne sais pas comment ils vivent la crise, je ne sais pas s’ils vont bien: pour ceux-là, oui, je suis parfois inquiète».

Parents confinés sous pression

Par ailleurs, faire entrer le travail scolaire dans la sphère privée n’est pas un acte sans conséquences pour les familles. Enseigner des savoirs pédagogiques est un métier. Bon nombre de parents réalisent combien il est compliqué d’inculquer de nouvelles connaissances aux enfants. «Pour aider les enfants à faire leurs travaux, il vaut mieux posséder les codes de l’école, connaître le langage parfois abscons de celle-ci, afin de pouvoir comprendre ce que l’on attend de l’élève et l’expliquer à l’enfant qui, bien souvent, ne le comprend pas. Il faut, en outre, évidemment, posséder la langue de l’école et savoir la lire. Bref, posséder des outils que de nombreuses familles n’ont pas ou pas suffisamment», explique Jean-Pierre Coenen.

Le parent n’est pas un enseignant. Il ne dispose pas toujours des ressources didactiques et du temps nécessaire pour assurer une continuité des apprentissages à ses enfants. Pour les parents d’enfants porteurs d’un handicap, la situation est encore plus délicate. Selon Jean-Pierre Coenen, «Il est évident que les parents ne sont pas des spécialistes des ‘dys’ ou du handicap de leur enfant… Les enfants à besoins spécifiques n’ont plus l’aide des professionnels qui les aidaient à remédier à leurs difficultés. Là aussi, c’est un problème, car nombre d’entre eux pourraient régresser

De plus, jongler entre les devoirs à la maison, le télétravail pour certains et les impératifs du quotidien peuvent générer un épuisement parental fort, voire une violence intrafamilliale. La réussite scolaire des enfants dépendant alors en partie des capacités des parents à s’adapter. La sentence est cruelle!

Et demain?

Quelle que soit la durée de la crise, le retour à la normale sera difficile. Face à cette situation inédite, quelles seront les priorités des écoles? Rattraper à tout prix le retard ou surtout renouer le lien? Laurence Baud’huin rassure, «Pour moi, pas question de galoper pour rattraper le temps perdu! Les enfants ne sont pas des machines que l’on pousse plus fort pour qu’elles aillent plus vite! Au contraire, peut-être… après un tel bouleversement, il va falloir faire tourner la parole à nouveau, remettre la communication au cœur de la classe, reconstruire la coopération… ça va prendre du temps

«… Cela va être la course pour rattraper le temps perdu. La matière va défiler comme elle n’a jamais défilé. Avec, évidemment, tout un lot d’élèves fragilisés qui décrocheront», expliquait Jean-Pierre Coenen. Nous pouvons cependant craindre que certaines écoles cherchent à rattraper le temps perdu en bombardant les enfants de matières et de devoirs. À ce sujet, Jean-Pierre Coenen interpelle, «Malheureusement, la doxa de l’école est bien ancrée et un ‘bon’ enseignant continuera à donner (c’est à cela qu’on le reconnaît) des devoirs, à pratiquer l’évaluation sélective et la compétition entre élèves. Il aura sa belle petite courbe de Gauss et sera fier du travail accompli».

Une double sanction

La question de la continuité des apprentissages dans le cadre du confinement agit comme un miroir grossissant des inégalités entre les élèves, tant au niveau socio-économique qu’au niveau des troubles de l’apprentissage ou encore du handicap. Notre système scolaire, même en état de crise, pérennise les inégalités entre les élèves. La sanction est double.

Nous vivons une période singulière, inédite qui nécessitera du temps pour revenir à la normale. Selon Jean-Pierre Coenen, «L’école d’aujourd’hui est l’école du XXe siècle. Au rythme (NDLR: trop lent), où elle évolue vers moins d’échecs, plus de droits des élèves, plus de pédagogie, de respect de toutes les familles, je crains qu’en 2101, elle soit toujours et encore l’école du XXe siècle».

Des bonnes pratiques

Mais le tableau n’est pas si noir. De nombreuses écoles militent pour plus d’inclusion et mettent tout en œuvre pour résorber les inégalités entre les élèves. Comme le souligne toujours Jean-Pierre Coenen, «Fort heureusement, l’élève est déjà au cœur des préoccupation de nombreux/ses professionnel·le·s et de nombreuses écoles. Celles qui changent progressivement, qui visent à devenir plus inclusives, coronavirus ou non. Et il y en a. Elles mettent en place des pratiques innovantes, des aménagements raisonnables, accueillent tous les enfants, quels que soient leurs spécificités. Elles ne veulent pas être de ‘bonnes’ écoles mais des écoles humaines, qui se soucient de tous les enfants. Je pense que ce sont ces écoles-là qui vont changer notre système. Mais ce sera petit à petit.»

Vers une rupture?

Bien entendu, nous n’oublierons pas cette crise, mais tomberons-nous dans les mêmes travers? Tout moment de crise est propice à la réflexion et sans doute faudra-t-il une véritable rupture face à un système scolaire qui tend à reproduire les inégalités entre les élèves. Nous devrons alors encore davantage penser en termes d’innovation et de créativité pour un enseignement moins basé sur l’évaluation, plus attentif aux réalités socio-économiques des élèves et plus inclusif en considérant tous les enfants à besoins spécifiques. Car, comme le souligne Philippe Meirieu «l’École, c’est ce qui rompt avec les inégalités familiales et sociales, ce qui permet d’accéder à l’altérité, souvent écartée ou vécue comme une agression dans le cocon familial, ce qui donne à tous la possibilité d’accéder à des savoirs partageables à l’infini»[3].

Marie Versele, secteur communication


SOMMAIRE DU DOSSIER:


Pour consulter les interviews complètes de Laurence Baud’huin, enseignante primaire à l’école Émile André à Bruxelles, et Jean-Pierre Coenen, Président de la Ligue des Droits de l’Enfant et enseignant, cliquez ici:

Interview de Laurence Baud’huin

Interview de Jean-Pierre Coenen

[1] Circulaire n°7515, «Coronavirus Covid-19: décision du Conseil National de sécurité du 12 mars 2020». Les circulaires sont disponibles sur le site www.enseignement.be

[2] Rappelons que l’enseignement spécialisé comptait, pour l’année scolaire 2018-2019, près de 40 000 enfants au niveau fondamental et secondaire.

[3] Philippe Meirieu: «L’école d’après… avec la pédagogie d’avant?» www.cafepedagogique.net


La fracture numérique des familles: une réalité

Selon le Baromètre 2019 de maturité des citoyens wallons1 , 84% des ménages wallons disposent aujourd’hui d’un ordinateur fixe ou portable et 55% possèdent une tablette. Il reste néanmoins 8% de foyers qui ne disposent d’aucun outil numérique. Par ailleurs, seulement 78% des mères en situation monoparentale disposent d’un ordinateur. La fracture numérique reste donc une réalité pour bon nombre de familles.
1. www.digitalwallonia.be/fr/publications/citoyens2019


Réaffirmer le rôle central des enseignant·e·s

Enseigner est un métier. L’acte d’enseigner nécessite la présence et la relation entre professeur et élève. C’est de cette relation et de sa continuité dans le temps que naît l’apprentissage. De plus, aucun outil, aussi sophistiqué soit-il, ne remplacera la relation humaine. L’enseignement à distance ne remplacera jamais les interactions réelles et pourra, tout au mieux, être un support utilisé avec le prof. Il est alors chimérique d’envisager une continuité des apprentissages sans un enseignant ou une enseignante physiquement présent·e aux côtés des élèves.