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La continuité des apprentissages: une sanction pédagogique? – Interview de Jean-Pierre Coenen, Président de la Ligue des Droits de l’Enfant et enseignant

La continuité des apprentissages: une sanction pédagogique? – Interview de Jean-Pierre Coenen, Président de la Ligue des Droits de l’Enfant et enseignant
Depuis l’annonce de la fermeture des écoles à travers le pays, certaines voix se sont fait entendre afin d’alerter des dangers d’une augmentation des «violences pédagogiques» envers les enfants. En effet, les mesures, à priori louables, prises par la Ministre Désir afin d’assurer une continuité des apprentissages, ne cachent elles pas un risque d’aggravation des inégalités entre élèves, déjà très présentes en temps normal?

Afin d’être au plus proche de la réalité de terrain, nous avons interviewé Jean-Pierre Coenen, Président de la Ligue des Droits de l’Enfant et enseignant. Un entretien réalisé dans pour rédaction de l’article « La continuité des apprentissages: une sanction pédagogique? » dans le cadre du dossier « Maltraitance infantile et confinement » pour notre magasine Eduquer n°154

 

Eduquer: On dit souvent que le système scolaire belge est profondément inégalitaire. Pensez-vous que ces iniquités sont cristallisées avec la crise sanitaire du Coronavirus ?  

Jean-Pierre Coenen: Toutes les familles ne sont déjà pas égales face à l’école, il est évident qu’elles ne sont pas égales face au confinement. Les familles socialement favorisées vivent mieux ce passage que les autres. On parle beaucoup de la superficie des logements qui ne sont pas adaptés aux familles, et donc aux enfants, mais seulement en fonction des revenus de la famille. Il est plus facile de vivre avec deux enfants dans un appartement 3 chambres avec terrasse qu’avec deux enfants dans un deux chambres sans terrasse. C’est encore plus facile quand on dispose d’une maison avec jardin. Selon les conditions de vie, la « classe à la maison » est plus facile à vivre.

De même, pour aider les enfants à faire leurs travaux, il vaut mieux posséder les codes de l’école, connaître le langage parfois abscons de celle-ci, afin de pouvoir comprendre ce que l’on attend de l’élève et l’expliquer à l’enfant qui, bien souvent, ne le comprend pas. Il faut, en outre, évidemment, posséder la langue de l’école et savoir la lire. Bref, posséder des outils que de nombreuses familles n’ont pas ou pas suffisamment.

Mais ce n’est pas tout. Ce sont surtout ces familles moins favorisées qui prennent des risques pour que fonctionne la société : conducteurs/trices de transport en commun, caissiers.ères, agents des forces de l’ordre, secouristes, infirmièr.e.s, éboueurs.euses (mais aussi médecins, ministres, toutes les couches sociales sont impactées mais à des degrés divers). Il est évident que cela crée un stress qui se répercute sur les enfants, les ados, les étudiant.e.s et les parents.

Si, à la télévision, on ne voit et on ne parle que des parents (et qu’on les applaudit, du moins certains), personne ne voit les enfants qui restent confinés et personne ne voit les conditions dans lesquelles se passe pour eux cette période. Peu d’enseignant.e.s savent les conditions dans lesquelles ils font travailler leurs élèves. C’est un fait connu dont on ne parle pas, mais qui se joue (en période normale) au quotidien avec les devoirs. Les professeurs, dans leur immense majorité, ne savent rien des devoirs à la maison. En cela, ils ignorent complètement une partie du processus des apprentissages qu’ils donnent en classe. Il s’agit d’un « trou noir » dont ils ne se soucient guère, alors qu’il dit beaucoup sur la manière dont les apprentissages sont faits à la maison. De même que sur le temps passé aux activités exigées, ainsi que sur les difficultés résultantes des explications qu’ils ont données durant leurs cours. Ils ne connaissent rien, non plus, des conditions dans lesquelles sont réalisés ces apprentissages.

Les iniquités sociales jouent à plein en cette période de confinement. Mais n’oublions pas les élèves à besoins spécifiques dont je parlerai plus bas.

Eduquer: Selon vous, est-ce que le plan de continuité des apprentissages durant la suspension des cours, mis en place par la Ministre Désir, renforce-t-il les inégalités scolaires entre les élèves et quels élèves seraient les plus touchés par cette crise ?

Jean-Pierre Coenen: La continuité des apprentissages a des limites. Il est interdit de donner de nouveaux apprentissages (ce dont une partie du corps professoral se moque éperdument), mais les enseignant.e.s vont finir par ne plus savoir que donner. Faire faire toujours la même chose n’a pas de sens non plus. Cela va dégoûter les élèves. Il va donc falloir qu’ils innovent. Sans doute en donnant d’autres types d’apprentissages tels ceux que l’on ne fait que rarement à l’école.

Les élèves qui seront les plus touchés sont ceux qui sont socialement défavorisés, mais également tous les élèves à besoins spécifiques. Les enfants avec une déficience intellectuelle, par exemple, sont privés d’apprentissages. Ce n’est pas à la maison qu’ils peuvent faire des apprentissages scolaires. La vie est déjà assez difficile pour eux et en confinement, elle l’est d’autant plus. Ils ne progresseront donc plus. Les enfants avec un/des ‘dys’, quant à eux, sont probablement laissés à eux-mêmes face à une masse de travaux à domicile qu’ils ne peuvent pas gérer. Ils ont besoin d’aide au quotidien en classe, il est évident que nombre d’entre eux ne bénéficieront pas de cette aide à la maison.

La question de l’évaluation risque de poser problème. Il est évident que de nombreux élèves n’auront pas fait (ou peu fait) leurs travaux à domicile durant le confinement (à tort ou à raison, chacun.e fait ce qu’il.elle peut en fonction de sa situation personnelle : ‘dys’, handicap, maladie, situation familiale, exiguïté du logement, mal-être dû à la crise et au confinement, …). Ils vont perdre leurs habitudes, mais aussi une partie de leurs connaissances. La mémoire à court terme, trop souvent utilisée en classe pour répondre à des interros, sera remise à zéro.

Comment les professeurs vont-ils évaluer les acquis de l’année scolaire ? On peut craindre qu’une partie des travaux à domicile soit évaluée (malgré l’interdiction). Quelle note auront les élèves qui n’ont pas fait leurs « devoirs » ? Les écoles ont beaucoup trop de libertés. Je pense, pour ma part, qu’on aurait dû laisser passer tous.tes les élèves dans la classe supérieure, à charge pour celle-ci de commencer l’année scolaire prochaine à partir du niveau atteint en 2019-2020. On apprend tant de choses inutiles, chaque année, qu’il est possible de faire un tri et ne garder que l’essentiel.

Dans cette hypothèse, il eut été intéressant de supprimer aussi les examens en 2020-2021 et d’imposer l’évaluation formative tout au long de l’année. Cela permettrait d’avoir plus de jours de cours (suppression des jours blancs) et introduction d’un peu de pédagogie dans nos écoles.

Vous pouvez consulter l’analyse que nous avons faite sur le travail à la maison « en temps ordinaires ». Mais en ces temps extraordinaires, où les élèves sont confinés 24h sur 24, elle prend tout son sens :

La maison, un lieu de scolarisation « secondaire »

Toutes les familles n’ont pas les mêmes ressources pour accompagner les enfants

Eduquer: Au sein de la Ligue des Droits de l’Enfant, avez-vous eu des contacts avec des parents, enfants désœuvrés par cette crise ? Avez-vous envisagé des solutions pour pallier aux besoins de ces familles afin de les aider durant le confinement ?

Jean-Pierre Coenen: Non, nous n’avons pas été contactés par des familles. Nous sommes fermés et travaillons à domicile. Cela n’aide pas. Il n’y a plus personne pour répondre au téléphone, par exemple.

Mais il y a des moyens que les enseignants peuvent utiliser pour aider les familles de leurs élèves. Chaque famille a au moins un GSM. Dans ma classe où le public est socialement très hétérogène, chaque parent est sur WhatsApp. J’ai donc créé un groupe « confinement » où chaque famille reçoit mes messages. Je peux donc leur expliquer ce que j’attendais des élèves et surtout, les déstresser. Même chose pour mes élèves à besoins spécifiques. Evidemment, cela nécessite de donner mon numéro de téléphone (ce qui fait peur aux enseignant.e.s qui craignent pour leur tranquillité), mais c’est la première chose que je fais en début d’année, lors de la réunion des parents. Nous avons l’habitude de correspondre par téléphone (si gros problème), sms, WhatsApp, mail, ….  Tous les outils étaient en place bien avant le confinement.

Eduquer: Avez-vous des craintes pour l’avenir des enfants aux besoins spécifiques qui ne peuvent pas être soutenus par leurs professeurs ou logopèdes et/ou dont les parents ne disposent pas des ressources et le temps suffisant pour les aider sereinement ? 

Jean-Pierre Coenen: Il est évident que les parents ne sont pas des spécialistes des « dys » ou du handicap de leur enfant. La crainte que j’ai par rapport à eux, est que le travail qu’ils ont reçu au début du confinement n’était pas toujours adapté. Ceci, au corps défendant des enseignant.e.s. Ils n’ont eu qu’une journée (le vendredi 13 mars) pour préparer les travaux des 3 semaines de confinement. Pour l’avoir vécu, cela a été un véritable stress et la journée a été trop courte pour tout faire correctement : chercher les travaux adéquats à donner, càd feuilleter des dizaines de manuels (il fallait éviter les nouveaux apprentissages, mais également ne pas refaire exactement ce qu’on a fait en classe, ce qui a pris des heures et nous avions en même temps les élèves à gérer),  les photocopier, les assembler, les distribuer, les expliquer, …. Bref, nous avons manqué de temps pour faire les choses correctement et adapter les travaux à chaque enfant. Pour ma part, la consigne a été « On ne fait que ce qu’on sait faire seul ». Mais je crains que certains parents (qui ont pourtant reçu la même consigne) ne pressent la pédale des gaz.

Les enfants à besoins spécifiques n’ont plus l’aide des professionnels qui les aidaient à remédier à leurs difficultés. Là aussi, c’est un problème, car nombre d’entre eux pourraient régresser. Quand on a une dyscalculie, on ne se force pas à faire ses feuilles de math. Même chose pour un.e enfant avec une dyslexie ou une dysorthographie. D’autant plus dans des familles où on ne parle pas nécessairement la langue de l’école à la maison.

Eduquer: N’avez-vous pas peur que ces élèves restent sur le bas-côté et subissent les effets à rebond de cette période d’isolement scolaire ?   

Jean-Pierre Coenen: L’élève avec une dyslexie ou une dyscalculie, pour ne prendre que ces deux exemples, est en temps ordinaires parmi les premiers à être arrêté en cours de route ou orienté (enseignement spécialisé ou enseignements technique/professionnel). La crise du coronavirus ne va évidemment pas arranger les choses. Il est plus facile, pour un prof de math de mettre un.e élève en échec que de mettre en place les aménagements raisonnables, et surtout l’aide nécessaire pour lui permettre de progresser. D’autant que si on reprend le 3 mai ou plus tard, cela va être la course pour rattraper le temps perdu. La matière va défiler comme elle n’a jamais défilé. Avec, évidemment, tout un lot d’élèves fragilisés qui décrocheront et les conséquences que je viens de citer plus haut.

Eduquer: Avez-vous des retours de l’enseignement spécialisé et des familles dont les enfants y sont scolarisés ? Comment vivent-elles cette situation ?

Jean-Pierre Coenen: Nous n’avons pas de retour des écoles. La Ligue n’est pas leur partenaire privilégié… nous luttons pour une école inclusive, ce qui ne fait pas toujours leur bonheur. Ils craignent pour leur avenir. C’est normal.

Du côté des familles, elles ne nous contactent plus. Nous avons, fort heureusement, des familles bénévoles qui travaillent avec nous pour la construction de l’école inclusive, mais elles sont peu représentatives. Ce sont essentiellement des familles socialement favorisées et qui ont les moyens d’aider leurs enfants, quels que soient leurs besoins spécifiques. Ces familles mettaient déjà des aides spécifiques en place avant le confinement et parviennent parfaitement à s’adapter. En outre, elles gardent des contacts avec les professionnel.le.s qui prennent généralement en charge leurs enfants.

Eduquer: Comment envisagez-vous l’avenir ? Pensez-vous qu’il y aura un après coronavirus dans la manière d’enseigner et dans le rapport enseignant / l’élève ?

Jean-Pierre Coenen: L’école d’aujourd’hui est l’école du XXe siècle. Au rythme où elle évolue vers moins d’échecs, plus de droits des élèves, plus de pédagogie, de respect de toutes les familles, je crains qu’en 2101, elle soit toujours et encore l’école du XXe siècle.

Il y a, bien sûr, des lueurs d’espoir : les nouvelles écoles qui se créent sont à pédagogie active. Le « Pacte » avec son tronc commun est un immense espoir de voir diminuer les discriminations entre élèves, ainsi que la sélection par la mise en compétition des élèves.

Par contre, je doute très fort que mes collègues changent leurs pratiques après la crise. Crise, dont on ne sait d’ailleurs pas comment on va la gérer. Si elle dure longtemps, il est possible que les effets soient bénéfiques. Imaginons que les élèves ne viennent qu’un jour sur deux ou sur trois à l’école (mesures de distanciations sociales obligent), il y aura une réflexion qui devra être posée sur le « comment enseigne-t-on dans ces conditions ».  Avec, on peut l’espérer, quelques écoles qui changent leurs pratiquent.

Malheureusement, la doxa de l’école est bien ancrée et un « bon » enseignant continuera à donner (c’est à cela qu’on le reconnaît) des devoirs, à pratiquer l’évaluation sélective et la compétition entre élèves. Il aura sa belle petite courbe de Gauss et sera fier du travail accompli.

Eduquer: Pensez-vous que nous remettrons la relation élève/enseignant au centre des préoccupations ou resterons-nous dans une logique de compétences à acquérir ?

Jean-Pierre Coenen: Je donnerai la même réponse. Une « bonne » école (= élitiste), si elle veut le rester, doit maintenir sa réputation. Pour la grande masse des familles, une école qui « laisserait » tous les élèves passer, ne pourrait être une « bonne » école. Et, dans notre logique de « marché scolaire », il restera essentiel de maintenir sa place, surtout face à la concurrence. Et si on peut gagner une place, autant tout mettre en œuvre pour le faire. La logique de compétences à acquérir gardera tout son sens pour ces écoles.

Fort heureusement, l’élève est déjà au cœur des préoccupation de nombreux/ses professionnel.le.s et de nombreuses écoles. Celles qui changent progressivement, qui visent à devenir plus inclusives, coronavirus ou non. Et il y en a. Elles mettent en place des pratiques innovantes, des aménagements raisonnables, accueillent tou.te.s les enfants, quelles que soient leurs spécificités.  Elles ne veulent pas être de « bonnes » écoles mais des écoles humaines, qui se soucient de tout.e.s les enfants. Je pense que ce sont ces écoles-là qui vont changer notre système. Mais ce sera petit à petit.

Une interview réalisée par Marie Versele, secteur communication