« La gratuité scolaire n’est pas une dépense, c’est un investissement » / Entretien avec Solaÿman Laqdim, Défenseur des droits de l’enfant
Mardi 22 septembre 2026

La réduction de l'enveloppe consacrée à la gratuité scolaire inquiète le Défenseur des droits de l'enfant. Des assiettes vides aux trousses à moitié remplies, c'est le droit à l'éducation qui recule.
Le mot « enfant » vient du latin infans : celui qui n'a pas de voix. Le Délégué général aux droits de l’enfant est là pour les écouter et porter leur parole. Il interpelle, recommande et parfois dénonce. Dans cet entretien, Solaÿman Laqdim ne s'en prive pas. Les nouvelles mesures en matière de gratuité scolaire ? « Un recul. Et un gros recul. » Pour le successeur de Bernard De Vos, une seule boussole devrait guider l'école : l'intérêt supérieur de l'enfant.
Alors que la Fédération Wallonie-Bruxelles ouvre l'année avec une réforme qui fragilise l'accès à un repas gratuit pour plus de 55 000 élèves, le Défenseur des droits de l’enfant alerte : « On est en train de créer des bombes à retardement. » Tout en insistant sur le principe de gratuité, qui est un droit constitutionnel avant d’être un levier social. Aux arguments budgétaires de la majorité MR-Les Engagés, il rétorque : « Faire de la politique, ce n'est pas faire de la comptabilité. » Un entretien où Solaÿman Laqdim rappelle que derrière chaque politique publique, il y a des enfants.
Éduquer : Cette rentrée s'ouvre sur une réforme qui redessine la gratuité scolaire. Pour le Défenseur des droits de l’enfant, on recule ou on progresse ?

Solaÿman Laqdim : Je suis attristé par ces dernières mesures. Le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles maintient la gratuité jusqu’en sixième primaire, mais réduit l’enveloppe qui permet de la financer. Plusieurs directions d'école nous ont déjà dit qu'elles n'organiseraient plus la gratuité des cantines. Avec le budget dont elles disposent, ce n'est simplement plus possible. C’est donc un recul. Et un gros recul.
Éduquer : Pourtant, la gratuité scolaire est un principe constitutionnel…
S.L. : Sur ce point, la Constitution peut être interprétée de deux manières. Certains considèrent que seul l'accès à l'enseignement doit être gratuit, d'autres que les moyens nécessaires pour le suivre doivent également l'être. Le Conseil d'État s'est positionné en faveur de l'interprétation selon laquelle l'ensemble doit être gratuit.
Éduquer : Entre le principe et la réalité, le fossé reste pourtant bien réel.
S.L. : C’est parfois le problème lorsqu’on mobilise une norme : elle peut finir par être dévoyée. Je le vois souvent avec une autre notion fondamentale, celle de l'intérêt supérieur de l'enfant. Elle devrait normalement guider les décisions politiques comme individuelles. Or, dans toute une série de situations, que ce soit dans l'enseignement ou dans la politique migratoire, je constate qu'elle n'est pas vraiment appliquée.
Éduquer : La gratuité a un coût. Dans le contexte budgétaire actuel, comment la financer ?
S.L. : La gratuité scolaire n’est pas une dépense, c’est un investissement. On nous parle toujours de contraintes budgétaires. Mais faire de la politique, ce n’est pas faire de la comptabilité. C’est faire des choix. Et certains choix coûtent aujourd’hui pour rapporter beaucoup demain.
Éduquer : Où trouver ces marges de manœuvre ?
S.L. : D’autres pays parviennent à assurer la gratuité des repas avec des budgets moins importants. Il faut s’en inspirer et regarder comment nous utilisons l’argent public. Le redoublement coûte entre 400 et 600 millions d’euros par an à la collectivité. S’il peut être utile à certains élèves, il abîme globalement l’estime de soi et surcharge les classes. Ses effets sur la réussite restent faibles. Réduire le redoublement de moitié reviendrait à près de 300 millions d’euros d’économies : de quoi financer la gratuité des cantines.
Éduquer : Cette complexité budgétaire tient-elle aussi à l’architecture institutionnelle belge, entre fédéral, Régions et Communautés ?
S.L. : Notre paysage institutionnel frôle parfois l’absurde. La vraie question, c’est de savoir si la Communauté française peut encore assumer ses missions avec le budget dont elle dispose. L’enseignement, c’est la mission à la base de tout État. L’école, c’est ce qui permet à une société de se reproduire.
Éduquer : Le repas scolaire est justement un bon exemple de cette complexité institutionnelle ?
S.L. : Oui. Juridiquement, ces repas relèvent des Régions, au titre de la lutte contre la pauvreté et non de l’enseignement. Il faudrait revoir le statut juridique des temps de midi. Cette clarification serait bénéfique pour les écoles, mais aussi pour les travailleurs et les travailleuses de l’accueil temps libre (ATL).
Éduquer : Vous êtes donc favorable à un transfert de compétences ?
S.L. : Personnellement, je préfère que cette compétence soit dans l’enseignement, quitte à prévoir des transferts de fonds. Et surtout, tout ne doit pas nécessairement passer par une réforme de l’État. Les Flamands ont fusionné leur Région et leur Communauté par un simple accord intra-néerlandophone. On peut faire pareil côté francophone, sans même devoir négocier avec eux.
Éduquer : Un repas équilibré à l'école, ça relève du droit à l'alimentation, ou du droit à l'éducation ?
S.L. : Des deux. Un repas à l'école, ça évite d'exposer davantage l'enfant à la pauvreté et à l'exclusion. C'est un enjeu de santé publique : on apprend de bons réflexes alimentaires, on découvre des aliments que certains n'ont pas à la maison. Et c'est un enjeu éducatif, nous savons que l’alimentation joue sur la réussite scolaire.
Éduquer : Vous défendez une gratuité universelle plutôt qu'une aide ciblée aux plus précaires ?
S.L. : Oui, parce que la précarité a changé de visage. Une étude de la Ligue des familles montre que ce ne sont plus seulement les familles les plus pauvres qui recourent à la gratuité des cantines. Des familles de la classe moyenne, dont les deux parents travaillent, y ont aussi recours : elles reportent des soins ou font d'autres sacrifices pour que leurs enfants mangent à l'école.
Éduquer : Pourquoi ne pas mieux cibler les familles qui en ont besoin ?
S.L. : Un système ciblé oblige les familles à demander de l’aide. Certaines ne le font pas, par manque d’information ou parce qu’elles vivent le dispositif comme stigmatisant. Elles préfèrent se serrer la ceinture. C’est aussi pour cela que l’universalité me paraît plus juste. Il y a aussi une dimension familiale qu’on oublie. Quand l’école prend en charge le repas de midi, elle soulage les parents d’une contrainte quotidienne et leur libère du temps pour leurs enfants.
Éduquer : Au-delà des repas et des fournitures, les familles doivent aussi payer du matériel. Est-ce un problème dans certaines filières ?
S.L. : Oui et les coûts ne sont pas répartis équitablement. Devenir coiffeur ou boucher, par exemple, demande un matériel bien plus lourd que dans l’enseignement général. Or ce sont justement les publics les plus fragilisés qui fréquentent davantage l’enseignement qualifiant et professionnel.
Éduquer : En juin, des mineurs se sont mobilisés sur ces questions d’accessibilité. Vous avez alerté sur la répression subie par certains de ces jeunes. Qu’est-ce que cet épisode dit de notre société ?
S.L. : Dans l’inconscient collectif, on continue à percevoir les enfants comme des objets de droit plutôt que comme des sujets de droit. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le mot « enfant » vient du latin infans : celui qui n’a pas de voix. Nos sociétés vieillissent et regardent de plus en plus leur jeunesse comme une menace plutôt que comme une force de progrès.
Éduquer : Vous allez jusqu’à parler d’« infantisme »…
S.L. : Oui, le terme renvoie aux comportements envers les enfants qu’on n’accepterait jamais sur des adultes. On leur dénie une parole, une capacité de décision et parfois même une crédibilité. La Déclaration universelle des droits de l’homme dit pourtant qu’on naît libre et égal en dignité et en droits. À la naissance, pas à dix-huit ans. Les droits de l’enfant sont des droits fondamentaux, pas des droits au rabais.
Éduquer : Que pensent ces jeunes de ces mesures sur la gratuité des repas et des fournitures scolaires ?
S.L. : Quand je discute avec certains d’entre eux, ce qui me frappe d’abord, c’est une forme de fatalité. Ils me disent, en substance : « De toute façon, on ne compte pas vraiment. »
Éduquer : Pourquoi ce sentiment de fatalité vous inquiète-t-il autant ?
S.L. : Parce que ces mesures d’austérité s’additionnent. Elles sont prises à différents niveaux de pouvoir, souvent sans beaucoup de coordination, mais elles ont un point commun : elles touchent toujours les mêmes publics. On a donc des familles qui prennent des baffes de partout et qui finissent par être sonnées. Et on oublie une chose essentielle : derrière chaque politique publique, il y a des enfants. Quand on prend une mesure sur le logement, on pense au locataire et au propriétaire. Mais derrière le locataire, il y a parfois des enfants. Quand on modifie les politiques sociales, on pense à l’allocataire. Mais derrière l’allocataire, il y a encore des enfants.
Éduquer : Et que voyez-vous chez ces enfants ?
S.L. : Je rencontre des gamins cabossés, parfois amers. Et surtout, je vois des enfants qui perdent espoir. C’est ça qui est le plus dangereux. Quand l’État ne remplit plus ses missions fondamentales, ce sont d’autres choses qui prennent la place : la délinquance ou le religieux. Parfois les deux.
Éduquer : Quand toutes ces difficultés s’accumulent, qu’est-ce que cela produit ?
S.L. : Je vois des bombes à retardement se créer. J’espère qu’on n’en arrivera pas à davantage d’extrémisme ou de délinquance, mais il faut regarder les signaux en face. On connaît les chiffres sur la santé mentale : chez nous, un enfant sur sept est en très grande souffrance psychique. Et cela touche tous les milieux, pas seulement les familles précarisées. Parmi ces jeunes, environ 10 % feront une tentative de suicide. Une étude de la Mutualité Solidaris a suivi des jeunes hospitalisés après une tentative de suicide. Ce qu’elle montre est particulièrement interpellant : la plupart avaient reçu très peu d’aide avant leur passage à l’acte. Et 40 % sortaient de l’hôpital sans aucune prise en charge.
Éduquer : Que faire devant tous ces chiffres ?
S.L. : Il faut agir en amont, sur les déterminants sociaux : logement, politiques sociales, ou encore la solidarité envers les ménages les plus exposés à la pauvreté. Je pense notamment aux familles monoparentales, aux jeunes qui sortent de l’aide ou de la protection de la jeunesse et doivent soudain prendre leur autonomie, ou encore aux enfants en situation de handicap. La meilleure réponse à la délinquance, c’est de ne pas attendre qu’elle arrive.
Visuel créé avec l'aide de l'IA DALL-E.
Solaÿman Laqdim, le Défenseur des droits de l'enfant

Plus de 70 000 kilomètres au compteur. En une année, Solaÿman Laqdim a avalé les routes de Belgique francophone, passant d’une école à une association, d’une inauguration à une IPPJ. Écouter, enquêter, alerter, interpeller. Son métier se joue sur tous les terrains. Un jour, il rencontre des enfants qui dorment à la gare du Nord, le lendemain, il pousse les portes du Palais royal. Entre les deux, il échange avec des députés, des bourgmestres, des ministres ou des présidents de partis. Des mondes qui se croisent, avec un même objectif : « essayer de faire bouger les lignes ».
Et puis il y a les urgences, celles qui ne peuvent attendre le prochain rendez-vous à l’agenda : enlèvements parentaux transfrontaliers, jeunes maintenus à l’hôpital pendant plus de 350 jours pour des raisons non médicales… Dans ces situations, son service devient parfois le dernier rempart. Avec plus de 70 heures de travail par semaine, les journées s’étirent, les kilomètres s’accumulent et les sollicitations ne tarissent pas. Une vie professionnelle en mouvement perpétuel, entre les lieux les plus officiels et les situations les plus précaires. Éreintant ? « Je n’ai jamais été au boulot avec des pieds de plomb. »



