Le répertoire linguistique de l’élève: un outil scolaire sous-utilisé

Lundi 9 novembre 2020

«Quand je fais mes devoirs, j’y pense d’abord en grec et ensuite je les fais en français.» «Pour certaines choses, je mémorise mieux en géorgien.» «Quand mon père m’aide en maths, nous parlons dans un mélange d’arabe et de français.» Ces commentaires d’élèves d’une école primaire de Schaerbeek donnent des indices de la réalité multilingue de leur vie et de la façon dont ils apprennent quotidiennement à travers plusieurs langues. Nos écoles visent une ouverture à la diversité mais quelle attention accordons-nous réellement aux langues de l’élève? La langue est la pierre angulaire de l’apprentissage, mais doit-elle être uniquement la langue officielle de l’école? Pouvons-nous, devrions-nous, utiliser les langues parlées à la maison en classe?

La diversité linguistique de Bruxelles est typique de celle de nombreuses villes européennes modernes, à tel point qu’il serait étonnant de trouver une classe où tous les élèves ne parlent que la langue de l’enseignement. Dans une classe typique, il n’est pas rare de trouver plus de 10 langues différentes utilisées par les élèves au quotidien; certains de ces élèves sont des primo-arrivants qui apprennent la langue d’enseignement, d’autres sont nés à Bruxelles et parlent le français et une autre langue à la maison; certains enfants suivent des cours en dehors de l’école pour apprendre à lire et à écrire dans leur autre langue, tandis que d’autres l’utilisent surtout en interaction orale. Dans les écoles néerlandophones à Bruxelles, le néerlandais est l’unique langue parlée à la maison pour seulement 10% des élèves. La réalité de ces vies linguistiques contraste nettement avec l’approche traditionnelle monolingue pratiquée dans la plupart de nos écoles. Pourtant, certain·e·s enseignant·e·s commencent à repenser cette orientation et cherchent à actualiser leurs pratiques dans le but de s’assurer que celles-ci correspondent de manière cohérente à la façon dont leurs élèves utilisent réellement toutes leurs langues pour apprendre.

Qu’est-ce qu’un bilingue?

Selon les perceptions traditionnelles, pour être considérée comme «bilingue», une personne doit avoir des compétences complètes et égales dans ses deux langues, celles-ci devant fonctionner dans un équilibre harmonieux (mais séparé) comme les deux roues d’un vélo. Cependant, nous savons qu’en réalité cela est très rare. Nous considérons aujourd’hui le fonctionnement d’un bilingue davantage comme un véhicule tout-terrain où un·e locuteur·trice fait constamment des adaptations flexibles selon le terrain et chaque langue est liée de manière dynamique aux autres. Dans cette perspective, une personne «plurilingue» puise dans l’ensemble de son répertoire linguistique, composé de langues et de registres différents, chacun acquis dans des contextes différents, maîtrisé à des degrés différents et utilisé de différentes manières selon les locuteur·trice·s et la situation. À quoi cela ressemble-t-il? Un enfant polono-francophone né à Bruxelles parle à sa mère presque exclusivement en polonais tout en incluant des mots de français pour décrire une expérience scientifique qu’il a faite à l’école. Il utilise le français et le polonais avec son frère, parfois mélangé dans la même conversation. À l’école, bien qu’il n’utilise que le français en classe, le polonais est présent dans ses processus de réflexion et il se peut qu’il se fâche en polonais. Ce type de pratique linguistique est connu sous le nom de «translanguaging» en anglais, bien qu’il n’y ait pas encore de traduction satisfaisante en français. Dans le passé, ces pratiques ont été considérées comme un signe de faiblesse, mais de plus en plus, nous commençons à comprendre que ces mouvements entre différentes langues ne sont pas aléatoires, qu’ils peuvent être de puissants outils pour favoriser la compréhension et créer une communication efficace. Surtout, ils sont tout à fait normaux. Cela soulève la question suivante: si telle est la réalité du fonctionnement d’un individu plurilingue, pourquoi continuons-nous à enseigner aux élèves plurilingues comme s’ils étaient monolingues? La plupart du temps, c’est parce que nous voulons que les enfants issus de l’immigration aient un maximum d’outils pour réussir à l’école et pour cela, nous imposons l’usage exclusive de la langue de l’enseignement.

Le multilinguisme et les inégalités scolaires

Les données de l’enquête PISA indiquent qu’en Belgique les élèves issus de l’immigration peinent à réussir aussi bien que leurs camarades «autochtones». Le fait de parler une autre langue à la maison est souvent considéré comme l’une des principales causes de l’échec scolaire. Cependant, la plupart des recherches montrent que le milieu socio-économique d’un élève joue un rôle bien plus important que la langue maternelle dans ses chances de réussite scolaire. Bien qu’il semble «logique» d’exposer au maximum un élève à la langue de l’école (et donc d’interdire d’autres langues), il n’y a guère de preuves que ce «bain linguistique» soit aussi efficace que nous aimerions le penser. Au contraire, nous savons que la première langue d’un enfant agit comme un accélérateur pour acquérir des connaissances et des compétences dans une seconde langue. Par exemple, les élèves plurilingues qui lisent dans leur langue maternelle et dans la langue de l’école obtiennent de meilleurs résultats en mathématiques que les élèves multilingues qui ne lisent que dans la langue de l’école[1].

Une pédagogie plurilingue flexible

Malgré ce genre d’analyse, les écoles considérèrent souvent ces questions de manière binaire et pensent qu’il est impératif de maintenir une séparation entre la langue de l’école et les autres langues de l’élève. Cependant, des chercheur·se·s et certain·e·s enseignant·e·s préconisent une approche plus souple dans laquelle sont favorisés des pratiques linguistiques plus cohérentes et un cadre d’apprentissage permettant aux élèves d’utiliser leurs autres langues au service de l’apprentissage. Il va sans dire qu’il est d’une importance capitale que les élèves acquièrent de solides compétences dans la langue de l’enseignement. Cependant, ceci ne se fait pas par une simple exposition cumulative (ou exclusive) à la langue de l’école; bien plus important, il faut soigner la qualité des interactions et promouvoir un enseignement conscient du rôle transversal du langage dans toutes les matières. Pour favoriser l’apprentissage, il faut encourager les enfants d’utiliser l’entièreté de leur répertoire linguistique plutôt que de se limiter à une seule partie. Pour être clair, cela ne signifie pas la mise en place d’une mêlée linguistique où l’enseignant·e ne contrôle plus rien. Il s’agit plutôt de combiner judicieusement des activités multilingues planifiées avec une sensibilisation aux réalités linguistiques des élèves. Selon notre expérience, lorsqu’on met en place une approche plurilingue, peu de choses changent réellement en classe et la langue dominante reste majoritairement le français ou le néerlandais. En fait, les élèves apprécient la reconnaissance de leurs réalités linguistiques et la grande majorité d’entre eux s’engagent dans une communication positive et pragmatique. De nombreux enseignant·e·s et élèves sont préoccupé·e·s par le risque d’insultes dans des langues qui leurs sont inconnues, mais cela semble rarement être la conséquence de la pratique du multilinguisme en classe. Soyons honnêtes, les insultes en plusieurs langues sont déjà présentes dans la cour de récréation, même dans un cadre officiellement monolingue! Un·e enseignant·e peut souscrire à la vision d’une perspective plurilingue, mais c’est autre chose que d’en faire une pratique régulière en classe. À quoi cela ressemble-t-il? Les exemples suivants proviennent d’études menées en collaboration avec des enseignant·e·s issus d’écoles primaires francophones et néerlandophones de Bruxelles.

Un inventaire linguistique

Lorsque nous nous rendons dans les écoles, nous sommes souvent frappés par le fait que les enseignant·e·s ne connaissent que rarement les langues utilisées par leurs élèves. Faire un inventaire linguistique, par exemple un «passeport de langues»[2], permet de comprendre la complexité du répertoire linguistique des élèves, souvent bien plus complexe et dynamique que nous supposons.

Passeport de langues: P6.
Portrait linguistique: P3.

  Certains élèves plurilingues utilisent la langue de l’école en famille mais leur «langue maternelle» est plus présente dans leur fonctionnement émotionnel (rêver, se mettre en colère). Jérôme, enseignant de cinquième année de primaire à Schaerbeek dit: «lorsque vous utilisez un passeport des langues, vous identifiez les liens entre les langues chez l’individu et entre les élèves». Il avait le sentiment de mieux comprendre ses élèves, notamment sur leurs compétences de lecture et d’écriture dans une autre langue.

Functioneel veeltalig leren

«Functioneel veeltalig leren»[3] est un modèle d’interaction sociale multilingue qui vise à permettre aux élèves d’exploiter leurs répertoires plurilingues comme un outil d’apprentissage en classe. L’enseignant·e facilite l’utilisation d’autres langues en plus de la langue officielle, soit en interaction, soit en activités, soit seul, soit en groupe. Par exemple, dans une classe de sixième primaire Mme. Kaoutar a encouragé une primo-arrivante brésilienne à rédiger son rapport de science en portugais, et ensuite lui a fourni les termes clés pour l’écrire en français. Le texte en portugais était long et répondait aux mêmes objectifs scolaires que ses camarades écrivant en français. Elle en était fière et contente d’être pour une fois vue comme une élève compétente. Son texte en français était plus court et conceptuellement plus simple, mais il lui a permis de mieux apprendre le nouveau vocabulaire notamment parce qu’elle a pu faire des liens clairs avec des mots et des concepts qu’elle connaissait déjà en portugais. Dans une autre école, deux élèves turcophones ont comparé la structure des phrases dans un texte en néerlandais et en turc. En passant parfois par le turc, ils ont pu discuter des mots et des concepts de manière plus approfondie et la négociation à deux les a amené plus loin que s’ils avaient travaillé seuls. Cette pratique place l’élève plurilingue au cœur de l’apprentissage et reconnaît qu’il dispose de ressources (linguistiques et autres) parfois situées en dehors des compétences de l’enseignant, mais qui peuvent néanmoins le soutenir.

«J’expliquais les angles aigus et obtus à Karim mais il ne comprenait toujours pas. J’ai demandé à Myriam de lui expliquer en arabe et puis, je ne sais pas, il a compris. Ces deux élèves parlent très bien le français pourtant mais il y avait quelque chose en plus ici.» Mme Charlotte, enseignante en sixième primaire.

Un·e enseignant·e doit aussi prévoir des tâches multilingues qui permettent aux élèves d’utiliser leurs langues dans toutes les matières de manière transversale. Les comparaisons linguistiques sont un bon point de départ pour, par exemple, explorer le fonctionnement du négatif en utilisant toutes les langues de sa classe. Ces activités visent à développer les compétences métalinguistiques des élèves en partant de leurs connaissances tacites pour les transformer en «savoir-faire». Par exemple, les élèves de Mme Leila à Anderlecht ont comparé les paroles d’une chanson en néerlandais et dans les autres langues des élèves. Cette activité les a incité à identifier des différences, par exemple, dans la position du verbe et de l’adjectif, avec une élève, Dilara, concluant que «nous n’avons pas d’article en turc. Le, la, un, une… on n’a pas ça».

Comparaison de la structure de phrase en néerlandais et en turc.

De la même manière, Mme Lolita, une enseignante de cinquième primaire, a approfondi la compréhension de l’expression figurative en créant un jeu de correspondance utilisant des expressions provenant des langues parlées par ses élèves.  

Qu’en disent les enseignant·e·s et les élèves?

Adopter une approche plurilingue en classe signifie repenser de nombreux concepts, en particulier l’idée que la «submersion» dans la langue d’enseignement est le meilleur moyen d’aider les élèves issus de minorités linguistiques à réussir à l’école. M. Jérôme a conclu qu’en termes d’apprentissage, cela faisait une réelle différence pour certains élèves. Il a dit: «Il est important pour moi d’utiliser toutes les langues des élèves parce que cela permet une plus grande interaction et une meilleure expression. Cela fait appel à leur être émotionnel, à ce qu’ils entendent à la maison, qui est très souvent une autre langue que celle qu’ils utilisent à l’école. Donc, en termes de connexions cognitives, c’est plus grand et plus large que si vous leur dites simplement «parlez français»». Un élève de sixième primaire déclare «puisque Simon m’a expliqué les devoirs de maths dans ma langue maternelle, cela m’a aidé à mieux comprendre les devoirs». Un autre constate que «cela m’a aidé d’utiliser ma langue maternelle, car j’ai l’habitude d’utiliser ma langue et je connais beaucoup plus de mots dans ma langue». Surtout, il s’agit d’aller au-delà d’une conceptualisation linguistique binaire où nous interdisons les autres langues des élèves pour maintenir un espace monolingue à l’école. En laissant de la place aux autres langues au sein des cours, on s’ouvre à d’avantages d’opportunités pour favoriser l’apprentissage.  

Nell Foster est doctorante en sociolinguistique (UGent) et conseillère pour l’EMILE (ULB). Anouk Vanherf est maître de conférences à la Haute École Erasmushogeschool de Bruxelles et chercheuse dans l’utilisation des langues parlées à la maison. Piet Van Avermaet est directeur du Centre Diversité et Apprentissages, en lien avec le département des langues de l’Université de Gand. Il y enseigne les «études de la multiculturalité», «le multilinguisme dans l’enseignement» et «la politique linguistique».


SOMMAIRE DU DOSSIER: Vers un enseignement multilingue… Natuurlijk! Maar hoe?


[1] . Agirdag O. (2019) Dispelling a common misconception about children’s learning [https://bold.expert/dispelling-a-commonmisconception-about-childrens-learning/] texte en hyperlien] [2] Envoyez un mail à info@diversiteitenleren.be pour obtenir les instructions pour faire un ‘passeport des langues’ avec votre classe (disponibles en français, néerlandais et anglais). [3] Sierens S. & Van Avermaet P. (2014) Language Diversity in Education: Evolving from Multilingual Education to Functional Multilingual Learning. https://biblio.ugent.be/publication/4284796    

nov 2020

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