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La désobéissance civile à l’école

La désobéissance civile à l’école
Apprendre la désobéissance à l’école: cette idée pourrait faire grincer des dents dans un milieu où «garder le contrôle» est parfois un véritable enjeu. Si elle est tout de même abordée, via des figures historiques qui ont œuvré pour l’acquisition de nouveaux droits, il faut aujourd’hui l’envisager comme une option à la portée de toutes et tous: agir contre le pouvoir, de façon non-violente, est un outil comme un autre pour faire entendre une voix
citoyenne.

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L’obéissance comme valeur structurante de la pédagogie est de plus en plus questionnée, mais elle reste néanmoins attendue de nos élèves. Dans ce contexte, valoriser la désobéissance peut sembler superflu,voire

Désobéissance civile: nourrir la démocratie

indésirable.

Pourtant, nos cours d’histoire sont parsemés des visages de Rosa Parks, Gandhi ou Martin Luther King. Les profs de français empruntent volontiers quelques lignes du Discours sur la servitude volontaire de La Boétie et la résistance d’Antigone résonne des cours de grec aux leçons de théâtre.Nous valorisons déjà ces figures qui,  face aux injustices, ont posé l’acte anticonformiste et dangereux de la désobéissance.

L’intérêt, aujourd’hui, de parler de la désobéissance à l’école, serait justement de la libérer du passé, pour l’envisager comme une option à notre portée, à celles de  nos élèves,afin de rendre notre société plus juste et solidaire.

Valoriser la désobéissance

Il ne s’agit pas juste de désobéir pour faire de la désobéissance  civile. Si les définitions sont nombreuses, certains traits généraux se dégagent. Cette action non-violente – car civile s’oppose ici à criminelle – répond à une situation d’oppression, où un collectif entend changer une loi,  une norme ou un régime, considérés comme injustes et illégitimes,  en leur désobéissant demanière consciente, délibérée, organisée et assumée. Elle poursuit l’intérêt général et distingue la loi et la  morale, entendant faire  correspondre la première à la seconde 1 .

Congés payés, semaine de cinq jours, droit de vote des femmes, fin des lois ségrégationnistes, indépendance de l’Inde, etc. Un rapide coup d’œil sur l’histoire  nous apprend à quel point la désobéissance a forgé nos droits.

Pourtant, lorsqu’on aborde l’engagement avec les jeunes, ou que notre propre sensibilité aux injustices nous  pousse à agir, nous la dédaignons.

Souvent, les actions proposées aux jeunes, ou par les jeunes, se limitent à la  sphère de la consommation individuelle: «consommer autrement», «changer de mode de vie», etc. Or, la désobéissance est, par essence, une prise en  main du politique par le collectif. Le mot politique est à  comprendre dans le sens que lui donne Alvaro Martinez, 15 ans, membre du mouvement désobéissant  argentin No a la mina: «la politique, la vraie, pas celle des partis politiques, mais la participation de toutes et tous dans le  fonctionnement d’une communauté, d’un pays.» Parler de désobéissance permet donc de penser l’action en termes de citoyenneté plutôt que de consommation, de société plutôt que d’individu.

Une action risquée mais efficace

Rosa Parks
En 1955, Rosa Parks refuse de céder sa place à un passager blanc dans l’autobus, car dans les bus de Montgomery, en Alabama, la zone centrale peut être occupée par les noir.e.s seulement jusqu’à ce que des blanc.he.s en aient besoin; les noir.e.s doivent alors, soit céder leur place et aller vers le fond, soit quitter le bus. Arrêtée par la police, elle écope d’une amende, et fait appel de ce jugement. En soutien, et encouragés par Martin Luther King, des milliers de personnes refusent alors d’entrer dans les bus, se rendant au travail à pied, en partageant leurs voitures ou en taxi. Après 381 jours de grève, la Cour suprême vote la fin de la ségrégation raciale dans les bus municipaux.

Même lorsque l’engagement est envisagé collectivement, la désobéissance est souvent délaissée au profit de modes d’action moins conflictuels. Qui n’a jamais entendu: «Je préfère être pour que contre»?Pour obtenir les  changements que nous jugeons nécessaires, nous occupons volontiers  les espaces qui nous permettent d’influencer celles et ceux qui détiennent le pouvoir. Préférant un dialogue avec l’autorité, nous agissons avec le pouvoir. De plus en plus souvent, nous choisissons de mettre en place des alternatives  aux systèmes qui génèrent ou tolèrent les injustices. Nous agissons alors sans le pouvoir, espérant que nos actions essaiment et deviennent une nouvelle norme. Enfin, rares sont celles qui choisissent de résister aux autorités et agissent contre le pouvoir. Elles partent du constat que le pouvoir se construit sur l’obéissance et la coopération de  la  majorité. Arrêter de coopérer, d’obéir, sape donc les fondements de celui-ci. Les puissantes et les puissants sont alors forcés de rétablir cette coopération, soit en acceptant des changements exigés, soit par la force.

En  situation scolaire, imaginons que la direction décide de doubler le tarif d’un manuel scolaire obligatoire. Une réaction pourrait être d’envoyer une délégation d’élèves auprès de la direction pour demander l’annulation de cette augmentation, utilisant les  espaces de dialogue prévus par l’école, avec le pouvoir. Une autre option pourrait être de photocopier les manuels et de les revendre à bas prix, sans rien demander à l’école, faisant sans le pouvoir. Enfin, une action contre le pouvoir désobéissante pourrait être d’amener les élèves à refuser l’achat des manuels scolaires obligatoires. Le risque de punitions, retenues, voire renvois, serait probablement plus sévère  dans ce dernier scénario, qui demanderait aussi plus d’efforts de la part des élèves, pour convaincre la collectivité de les rejoindre et de s’exposer à la répression. Comparée à d’autres modes d’action, la désobéissance apparait comme difficile, risquée, mais, dans de nombreux cas, diablement efficace. Dans notre exemple comme dans la réalité, l’acceptation du risque émet un message de détermination. La marge de manœuvre de l’autorité est réduite, car si elle décide d’utiliser la répression face à une action non-violente, elle renforce le sentiment d’injustice général et facilite le ralliement de l’opinion publique à la cause défendue. Apprendre la désobéissance à l’école reviendrait donc à mettre dans les mains des élèves un outil de changement capable d’affronter un pouvoir fort.

Apprendre à désobéir

Il ne s’agit pas de présenter la  désobéissance comme le Saint Graal du changement social, mais de lui rendre la place qu’elle mérite aux côtés des autres modes d’action des faire avec et faire sans, afin d’envisager leur complémentarité. Si la désobéissance civile est un outil puissant, son utilisation requiert réflexion et apprentissage. Comme toute forme d’engagement politique, elle implique de questionner nos systèmes de valeurs et  eux qu’incarnent nos textes de lois.

Elle amène à débattre de morale, d’éthique, d’intérêt général. Non-violente, la désobéissance sous-entend paradoxalement l’obéissance aux lois non-enfreintes. Elle demande donc de comprendre le cadre législatif dans lequel elle se réalise. Elle nécessite aussi d’apprendre à organiser une démarche collective, à se fixer des objectifs et à mener une campagne pour les atteindre. Depuis plusieurs années, Quinoa ASBL travaille avec des individus et collectifs qui s’intéressent à la désobéissance civile. Nous avons conçu plusieurs animations et formations sur cette  thématique, sur la question de l’engagement ou encore sur la violence. Nous développons  désormais un outil pédagogique, Le petit salon de la désobéissance, pour ouvrir ce sujet à un public plus jeune, notamment en fin de secondaire. Lorsque nous travaillons cette question avec nos publics, il nous parait indispensable de partir de leur vécu, de leur compréhension de la désobéissance civile et de leur affinité avec des mouvements et des avancées sociales tant historiques qu’actuelles. Cela leur permet de s’approprier  ne  histoire qui n’a pas été façonnée par des «grands hommes», mais aussi par  des femmes, hommes, jeunes qui leur ressemblent. Enfin, et surtout, nous voyons quels sont  les leviers d’action à notre  portée. parler de désobéissance, et d’engagement, vise en effet à se penser comme actrices et acteurs de la société.

Une histoire de pouvoirs

En refusant leur coopération à l’autorité, les désobéissantes et désobéissants renforcent leur pouvoir, et affaiblissent le pouvoir exercé sur elles et eux. On ne peut donc pas parler de désobéissance civile sans aborder les rapports de pouvoir. Dans les écoles de Belgique francophone, des lieux de concertation sont développés pour permettre aux jeunes de faire entendre leur voix. Cependant, celle-ci est rarement la plus entendue  dans la définition du projet pédagogique dont les élèves sont les principaux sujets. Pour les préparer à vivre en démocratie, faut-il alors leur donner plus de pouvoir au sein de l’école ou les former à exercer ce pouvoir dans la  société? Aborder la désobéissance civile revient à choisir la deuxième option, mais peut entrainer la première. Cela revient à leur donner du pouvoir: pas un pouvoir sur, de domination, tel qu’il est exercé sur elles et eux, mais un pouvoir de, un potentiel (potentia au sens de Spinoza). Notre organisation de jeunesse, dont le mandat est de former des citoyennes et citoyens critiques, responsables et solidaires, est persuadée de la pertinence et de la  nécessité de donner ce pouvoir aux jeunes, à l’école comme ailleurs.

1. Pour une définition complète, voir Jean-Marie MULLER, L’impératif de désobéir, Le passager clandestin, 2011.
2. Quelques établissements expérimentent d’autres manières de fonctionner.

Damien Charles, Quinoa asbl

Quinoa est une ONG d’éducation à la citoyenneté mondiale et solidaire qui vise à sensibiliser aux réalités socioculturelles, politiques et économiques du monde actuel. Son objectif est d’encourager de nouveaux comportements à  l’égard de l’autre et de favoriser un engagement en faveur d’un monde responsable et solidaire.

 

Sommaire du dossier:

Désobéissance civile: nourrir la démocratie
Désobéissance civile: nourrir la démocratie – entrée en matière 

La désobéissance civile comme vigie de la démocratie
Les plus belles victoires de la désobéissance civile ne sont pas à l’horizon mais sur le chemin
Quand les enfants se révoltent
La désobéissance civile à l’école
Le droit à l’avortement et la désobéissance civile, ici et ailleurs
Pour aller plus loin


Formation

Une fois par an, Quinoa et Agir pour la Paix proposent deux journées d’ateliers autour de l’altermondialisme, des 

mobilisations citoyennes et de l’action directe non-violente.

Les objectifs pédagogiques de la formation:

  • mieux comprendre la mondialisation contemporaine et sesmutations;
  • connaître les différents courants politiques alternatifs et mieux se situer en tant qu’altermondialiste;
  • percevoir la pertinence de mettre en place des actions directes non-violentes;
  • découvrir de nouvelles formes d’action dans l’espace public;
  • acquérir des outils utiles et directement mobilisables pour mettre en place une action directe non-violente;
  • renforcer le message politique des actions que vous mettez déjà en place.

Plus d’infos: www.quinoa.be