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La communication relationnelle selon Jacques Salomé

La communication relationnelle selon Jacques Salomé

Communiquer en étant dans le respect de soi, de l’autre et de la relation: tel est l’enjeu de la communication relationnelle à l’école, et dans toutes nos relations.

Le nom de Jacques Salomé résonne comme celui d’un écrivain à succès, notamment suite à la chronique mensuelle qu’il a rédigée pendant quinze ans dans «Psychologie Magazine». Ce psychosociologue et conférencier français a publié plus de 70 ouvrages traduits dans une vingtaine de langues pour diffuser la méthode de communication qu’il a développée: la méthode ESPERE®, inspirée par les principes humanistes de Carl Rogers[1] .

Nous allons voir comment la vie de Salomé a influencé sa démarche et quelles sont les bases communes entre sa méthode et la Communication Non Violente (CNV)[2].

Une vie au service des relations humaines

Jacques Salomé
1935: Jacques Salomé naît dans un milieu populaire à Toulouse.
1944 – 1949: il séjourne dans un sanatorium pour tuberculose osseuse.
1959: il devient père pour la 1re fois. Il aura 5 enfants. Dans les années 60: il travaille comme directeur d’une maison d’enfants placés par le Ministère de la Justice. Au Canada, il découvre les thérapies humanistes. Il est diplômé en psychiatrie sociale (Paris).
1970 – 2000: il enseigne à l’Université de Lille pendant 15 ans et crée un centre de formation pour transmettre sa méthode à des milliers de personnes.
2002: il fonde «l’Institut Espère» avec des personnes qu’il a formées.
2004: il est décoré de la médaille d’Officier de l’Ordre National du Mérite, par le ministre de l’Éducation nationale.
Depuis 2014: atteint d’un AVC qui lui a fait perdre l’usage de la parole, il continue d’écrire.

Jacques Salomé voit le jour à Toulouse en 1935. Quand on lui demande quel enfant il a été, il répond: «De ma naissance jusqu’à l’âge de 5 ans, peu d’enfants ont été autant aimés que moi. Et puis, à l’âge de 5 ans, le tremblement de terre s’est produit. Ma mère s’est mariée, et mon frère est né. Cela a été terrifiant pour moi, à tel point que j’ai tenté plusieurs fois de le tuer. J’avais l’impression que je n’étais plus aimé. Ayant été adoré, puis «trahi», j’ai commencé à me détester»[3] . Il est convaincu que sa carrière dans les relations humaines prend sa source là, à vouloir réparer l’amour perdu de sa mère.

A 9 ans, il est atteint d’une tuberculose osseuse et doit passer les cinq années qui suivent alité dans un sanatorium, avec le corps plâtré jusqu’au cou. Paradoxalement, il décrit cette longue période comme «des années extraordinaires, de découvertes, d’ouverture, d’amitiés. Je dévorais deux à trois livres par jour. J’ai découvert le pouvoir de l’imagination, cela m’a sauvé la vie»[4] . Alors que les médecins avaient pronostiqué qu’il ne marcherait plus, à force de volonté et de plusieurs années d’entraînement, il retrouve sa mobilité. C’est un déclic, le fondement d’une de ses idées-clés: ne jamais se laisser enfermer dans les représentations ou les jugements de l’autre.

Il entreprend des études de droit et de comptabilité et travaille comme comptable pendant deux ans. Il réalise alors que ce n’est pas sa voie et se tourne vers la psychologie. Un travail d’éducateur lui donne l’élan de se lancer ensuite comme directeur d’une maison d’enfants placés par le Ministère de la Justice. Sans le savoir, il suit un parcours similaire à celui de Carl Rogers, psychologue auprès de jeunes en difficulté. Salomé raconte: pendant 12 ans, ces jeunes délinquants «m’ont appris à entendre, à ne pas m’attacher aux apparences. J’ai grandi avec eux. J’ai découvert la complexité des relations humaines.»[5]

C’est donc entre l’âge de 30 et 35 ans que Salomé a cette prise de conscience capitale: il est vital de savoir communiquer. Comme il aime le répéter: «jusque-là, j’étais un handicapé de la communication».

Sa voie est désormais tracée, consacrée aux relations humaines.

Sur le plan privé, il est entretemps devenu père pour la première fois à 24 ans, et aura en tout 5 enfants. C’est d’abord pour eux qu’il écrit; l’enfance est un moteur, une source d’inspiration inépuisable pour lui. Il témoigne avec humilité que son premier enfant, une fille, l’a fait cheminer: «Elle m’a appris à écouter, à donner, à recevoir et à dire non, aussi. Tout le b-a ba de la communication, c’est avec elle que j’ai commencé à le découvrir et à le mettre en pratique avant de continuer à l’approfondir avec mes autres enfants»[6].

Dans les années 60, il a l’opportunité de partir au Canada grâce à une bourse, ce qui le met en contact avec d’autres univers que la psychanalyse. Là-bas, la psychologie humaniste est en plein essor, alors qu’elle est encore méconnue en Europe. Ce qui la caractérise: inciter l’individu à se prendre en main et le rendre responsable de sa vie.

Parallèlement à son travail, J. Salomé reprend des études en psychiatrie sociale et obtient son diplôme (Hautes Études en Sciences Sociales de Paris).

Nourri d’influences diverses, telles que la Gestalt-thérapie, la bioénergie, le psychodrame, l’analyse transactionnelle (A.T.) et la programmation neurolinguistique (PNL), il va progressivement élaborer sa propre méthode. Il l’appellera ESPERE® pour: Energie Spécifique Pour une écologie Relationnelle Essentielle (ou à l’École), car il lui semble vital que les principes de communication relationnelle soient enseignés dans les écoles. Il ne va cesser de militer en ce sens.

Comme Rogers avant lui, il devient chargé de cours à l’université; dans son cas il enseigne pendant 15 ans à l’université de Lille. Il fonde son propre centre de formation aux relations humaines, «Le Regard fertile», d’abord à Dijon puis à Roussillon en Provence. De 1975 à 1997, il y a formé à sa méthode plus de 40.000 travailleur·se·s sociaux, médecins, psychologues et consultant·e·s.

A 62 ans, il met fin à son activité de formateur pour se consacrer à l’écriture. En plus de ses ouvrages didactiques, il écrit des ro – mans et des contes. Les contes revêtent pour lui une grande importance: ils s’adressent à l’inconscient collectif et personnel, ainsi qu’au cerveau droit (siège de l’intuition, de la création…). Ils ouvrent à une autre com – préhension des situations et peuvent permettre de réunir les morceaux éparpillés de nos propres histoires ou de celles de nos familles. Ce sont des «Contes à guérir, contes à grandir» dont chacun·e peut bénéficier quel que soit son âge.

Des personnes qu’il a formées prennent l’initiative de se rencontrer en 2001. Salomé leur propose de fonder une ASBL pour «harmoniser les cursus de formation à la Méthode ESPERE, organiser de nouvelles manifestations autour et à partir de cette approche et préparer son avenir»[7] . «L’Institut Espère» est ainsi fondé l’année d’après, et par la suite renommé «Institut Espère International».

Son travail inlassable dans le domaine de l’enseignement lui vaut une reconnaissance officielle. En 2004, il est décoré de la médaille d’Officier de l’Ordre National du Mérite par le ministre de l’Éducation nationale pour ses travaux sur la communication à l’école.

Atteint d’un AVC en 2014, il perd l’usage de la parole mais continue d’écrire.

Les principes de la méthode ESPERE® pour communiquer sans violence

La méthode développée par J. Salomé est basée sur les mêmes principes que ceux de la Communication Non Violente élaborés par Marshall Rosenberg (CNV).

Le psychosociologue français écrit: «Je reste persuadé qu’un enseignement de la communication relationnelle est le seul antidote non violent à la violence et à l’auto violence. Qu’il est possible d’apprendre à mettre des mots pour éviter d’avoir à produire des maux»[8]

Pour Salomé, la violence est un langage. La maladie aussi, qui peut survenir lorsqu’on a du «mal à dire» quelque chose d’important et donc se révéler une forme d’auto violence. «Oui la violence est un langage. Un langage inadapté, déviant, mais un langage essentiel avec lequel les enfants s’expriment, non pas faute de vocabulaire (ils en ont) mais faute de mots sensibles avec lesquels ils pourraient se dire dans leurs ressentis intimes, dans leurs sentiments réels, dans leurs besoins profonds»[9]

Les deux méthodes accordent une grande importance au fait de nommer ses besoins et autant que possible, les satisfaire. Nos besoins sont vitaux, rappelle Salomé, «car de leur satisfaction, va dépendre notre équilibre mental et physique»[10].

L’idée est de dialoguer pour trouver une solution satisfaisante à ses propres besoins et ceux de l’autre.

L’une des règles d’or de la communication est de «se respecter et d’être fidèle… à soi-même. Cela suppose d’accepter de faire confiance à sa propre écoute intime (d’éviter les comparaisons, les références paralysantes à la normalité), de faire confiance à ses besoins et à ses désirs et être clair avec soi, en particulier sur ses propres attentes, limites, zones de tolérance et d’intolérance»[11] .

Les deux spécialistes de la communication insistent sur la nécessité de prendre sa responsabilité, car toute personne est co-autrice de la communication et de la relation. Une formulation y contribue: parler en «JE» au lieu d’utiliser le «TU» de reproche à l’autre, que l’on utilise si souvent lorsque l’on n’y prête pas attention.

Dans son guide pratique «Heureux qui communique. Pour oser dire et être entendu», Salomé explique clairement, au moyen de nombreux exemples du quotidien et d’illustrations, les principaux outils et règles qui favorisent une communication axée sur le respect de soi et de l’autre.

«Parler en JE» est l’un des outils de base: «Je renonce à parler sur l’autre pour personnaliser un échange à partir d’un JE qui témoigne. Oser se définir dans une relation, c’est accepter d’apposer son point de vue à côté de celui de l’autre. C’est énoncer sa différence sans l’imposer, ni se justifier, ni chercher à convaincre. C’est être capable de renoncer parfois à l’approbation de l’autre. C’est commencer à devenir autonome parce que différencié[12] » .

Dans un prochain article, nous aborderons plus en détail les spécificités et limites de sa méthode. Avec ses 4 outils de base: le positionnement en JE, l’écharpe relationnelle, le bâton de parole et le recours à la visualisation, il est possible d’amener ce type de communication dans les classes. Témoignage et exemples à l’appui, nous verrons comment organiser un temps de parole relationnelle à l’école.

 

Nathalie Masure, formée à la méthode ESPERE® et à la Gestalt-thérapie

 


Pour aller plus loin…

«Heureux qui communique. Pour oser dire et être entendu»

Jacques Salomé,

éd.Albin Michel, 2003.

 

«T’es toi quand tu parles. Jalons pour une grammaire relationnelle»

Jacques Salomé

éd. Albin Michel (2004) ou éd. Livre de Poche (2005).

 

«La méthode ESPERE. Une méthode pour mieux communiquer»

acques Salomé,

éd. Livre de Poche, 2019.

 

«Pour ne plus vivre sur la planète Taire»

Jacques Salomé,

éd. Albin Michel, 2004.

 

 


[1] Voir notre article sur Rogers: https://ligue-enseignement.be/carl-rogers-ou-la-revolution-silencieuse-dans-lenseignement-comme-dans-toute-relation/

[2] Concernant Rosenberg et la CNV: https://ligue-enseignement.be/les-mots-sont-des-fenetres-oubien-ce-sont-des-murs-la-communication-nonviolente-initiee-par-marshall-rosenberg/

[3] Article de 2013: https://www.psychologies.com/Therapies/Toutes-les-therapies/Therapeutes/Interviews/Jacques-Salome-le-psy-qui-agace-les-psys

[4] Idem

[5] Extrait de l’historique du site de l’Institut ESPERE: www.institut-espere.com/institut-14-historique.php

[6] Jacques Salomé, «Le courage d’être soi», éd. du Relié, 1999, p.30.

[7] Extrait de l’historique du site de l’Institut Espère: www.institut-espere.com/institut-14-historique.php

[8] B. Bonfils, L. Saadoun, A. Pouilly, «Jacques Salomé et la méthode ESPERE. Vivre le mieux-être», De Boeck, 2008, p.6.

[9] «La violence est un langage»: Par Jacques Salomé, paru dans “Recto-Verseau” 201 – septembre 2009, sur le site: www.j-salome.com/espere/themes/ecole

[10] Texte de J. Salomé sur les besoins et désirs: www.j-salome.com/sites/default/files/archives/editorial-2009-02.pdf

[11] Jacques Salomé, «Heureux qui communique. Pour oser dire et être entendu», éd. Albin Michel, 2003, p. 59

[12] Jacques Salomé, «Heureux qui communique. Pour oser dire et être entendu», éd. Albin Michel, 2003, p. 29.