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La bibliothèque scolaire, un lieu de partages et de découvertes

La bibliothèque scolaire, un lieu de partages et de découvertes

SOMMAIRE DU DOSSIER

Espace libéré de contraintes académiques, bulle entre les cours, la bibliothèque scolaire représente cet espace privilégié dédié aux livres, où chaque élève est le bienvenu. Nous avons discuté avec Nadine Sturbelle, bibliothécaire à l’école Nouvelle et à l’école Ulenspiegel à Saint-Gilles.

Qu’elle propose des romans, des albums, des bandes dessinées, des mangas ou des ressources documentaires, la

bibliothèque scolaire est un lieu qui réunit une multitude de possibilités pour favoriser l’accès et le développement des connaissances et des compétences de l’élève. Comment ce lieu devient-il à la fois la clé de voûte entre les enfants et le livre, et une fenêtre sur le monde?

Pourquoi une bibliothèque scolaire?

Il n’est pas rare qu’un des premiers lieux culturels fréquentés par les jeunes soit la bibliothèque scolaire. La bibliothèque se doit d’être «un lieu d’accès à l’information et au savoir égalitaire pour tous, sans distinction d’âge, de race, de sexe, de religion, de nationalité, de langue ou de situation professionnelle ou sociale, sans censure idéologique, avec des ressources matérielles (livres) et numériques (accès aux technologies)»[1] . Directement implantées au sein d’une école, ces bibliothèques deviennent des outils précieux de démocratisation du livre auprès des jeunes.

Bibliothécaire, une passion

Nadine Sturbelle, bibliothécaire à l’école Ulenspiegel et à l’école Nouvelle à Saint-Gilles

Lieu de découvertes et de partages, la bibliothèque est également un espace d’échanges où la/le bibliothécaire peut rapidement devenir un·e médiateur·trice entre les élèves et le livre. Comme le souligne Nadine Sturbelle, le métier de bibliothécaire est, avant tout, un métier de passion «J’aime mon travail, donc en général quand je leur lis un livre, je le fais avec passion. C’est la manière dont on parle des livres qui donne envie de lire. C’est une notion fondamentale dans ce métier: il faut aimer ce qu’on fait et surtout faire comprendre aux élèves que, eux aussi, ont droit à ce plaisir-là!».

Une relation privilégiée

Tout en faisant partie de l’équipe pédagogique, le/la bibliothécaire peut entretenir une relation privilégiée avec les élèves au sein de l’école. Débarrassée des contraintes de l’évaluation, la relation élève/bibliothécaire est entièrement dédiée aux livres et à ses plaisirs. «Je n’ai pas de jugement envers eux, je ne suis pas là pour les coter, pour les évaluer. Ce n’est pas mon rôle. De plus, j’ai la chance et le privilège de suivre les enfants tout au long de leur parcours académique. Les enseignants les voient un an, deux ans; moi, je les suis parfois depuis qu’ils ont deux ans et demi! Je peux apprendre à les connaître et les voir grandir. Ils me connaissent bien aussi et ils savent qu’ils peuvent venir me voir quand ils le souhaitent. La bibliothèque est vraiment une bulle dans une école ou ailleurs. C’est un endroit où les enfants peuvent se détendre, lâcher un peu prise

La confiance

Bibliothèque de l’école Ulenspiegel à Saint-Gilles

Les liens qui peuvent se tisser entre la bibliothécaire et les enfants restent centraux. Basés sur le respect, l’ouverture et la confiance, tout est mis en place pour que les échanges de lecture et de dialogue se réalisent. «Dans mon rôle de bibliothécaire, je fais relativement confiance au choix de lecture des enfants et j’essaie de leur donner confiance dans la manière dont ils vivent les histoires. Cela passe tout d’abord par une estime de soi et ensuite par un travail d’éclairage sur les différents types de supports littéraires ou documentaires existants. Je les laisse aller vers ce qui les tente, je ne vais jamais les forcer à lire, ni à aller vers un certain type de lecture. J’essaie surtout de les suivre dans ce qui les anime pour commencer, car tant qu’il y a du plaisir et de l’intérêt, beaucoup de progrès en lecture ou en écriture peuvent se réaliser».

Qui sont les férus de lecture dans les écoles?

Dresser un portrait type de l’élève lecteur n’est pas chose aisée, même si certaines constantes semblent se marquer. «Dresser des types de lecteur en fonction des écoles est, en effet, assez complexe dans la mesure où plusieurs paramètres entrent en ligne de compte et qu’ils sont variables au fil du temps: la situation socioéconomique des élèves, l’intérêt que les familles ont plus ou moins autour de la lecture, ce que notre entourage nous transmet autour des histoires au fil des générations, notre maîtrise ou non de la langue scolaire…Cependant, je peux constater sur le terrain que plus les facteurs que je viens de citer convergent vers une curiosité du livre, plus les chances de voir les enfants aller vers des lectures diverses et variées sont possibles. Je remarque également que les filles sont souvent plus tolérantes à des lectures moins genrées et ce, quel que soit leur milieu social. Ce qui est moins vrai pour les garçons».

Les enfants qui ne lisent pas

Au sein d’une classe, il y a les élèves assidus à la lecture, les élèves à la lecture occasionnelle et ceux qui n’aiment pas lire. Les choses ne semblent pourtant pas gravées dans le marbre. «Il y a des moments où on lit beaucoup, d’autres moins ou pas du tout. Ces ‘’non-lecteurs’’ ne sont pas non plus figés. Les choses évoluent avec le temps. Il y a des élèves qui vont lire énormément jusqu’à 12 ans, puis ne vont plus lire jusqu’à 20 ans, puis qui reprennent plus tard. D’autres qui ne vont rien lire étant enfants, puis vont découvrir le plaisir de la lecture plus tard, une fois adultes

Le jeu pour «dédramatiser»

Bibliothèque de lécole Ulenspiegel à Saint-Gilles

L’approche du livre par le jeu est une pratique qui a fait ses preuves dans la didactique. Également utilisé en bibliothèque, le jeu permet alors de dédramatiser et de casser l’image rigide qui plane encore autour du livre. «Au-delà de la lecture, jouer avec un livre, l’aborder dans sa dimension artistique et s’y essayer fonctionne très bien avec les enfants, car pour pouvoir jouer et participer, il faut savoir lire. Cela se fait progressivement, évidemment, mais décomposer l’acte de lecture à travers le jeu ou à travers l’audition d’une histoire motive énormément les élèves»

Lire et écouter

Les vertus de la lecture auprès des jeunes sont multiples. Au-delà des compétences en littératie, la lecture permet également de développer notre imaginaire, de renforcer notre compréhension du monde, de favoriser notre libre expression au sein de la société, mais également de développer le simple plaisir de lire. «Pour moi, la lecture ce n’est pas juste ‘’LIRE’’. Un bon lecteur est aussi quelqu’un qui sait ‘’ECOUTER’’ une lecture. La lecture c’est une compréhension de notre monde. Que cela passe par l’acte de lire ou par l’acte d’écouter, d’entendre ce qui se raconte, cela se passe sur le même plan. Ecouter et être attentif à une histoire, est une façon d’ouvrir sa curiosité. On peut imaginer qu’ils auront certainement envie d’en savoir plus par la suite et que cette démarche participera peut-être à la lecture proprement dite d’un ouvrage».

La littérature est toujours le reflet de notre société, de ce qu’on a envie d’en dire. Mon travail est de faire découvrir toutes sortes de livres aux enfants, d’ouvrir leur esprit à des lectures les plus diversifiées possibles sur le monde et qu’ils en tirent du plaisir

Le livre, une fenêtre sur le monde

Les livres sont une manière de dire et de lire le monde, ils s’insèrent dans un contexte culturel et transmettent des valeurs fortes. En permettant aux élèves d’acquérir les outils qui feront qu’ils pourront apprendre tout au long de leur vie et en développant leur imaginaire, la lecture leur donne les moyens de devenir des citoyens responsables en participant à la formation de leur esprit critique. «La littérature est toujours le reflet de notre société, de ce qu’on a envie d’en dire. Mon travail est de faire découvrir toutes sortes de livres aux enfants, d’ouvrir leur esprit à des lectures les plus diversifiées possibles sur le monde et qu’ils en tirent du plaisir. Le livre jeunesse est un bon outil pour aborder certaines thématiques avec les enfants. Quand on travaille le regard sur le monde, le livre est un outil incroyable».

L’animation autour du livre pour décrypter les stéréotypes

Le livre, en tant que support riche de sens, est aisément exploitable en animation, que ce soit en classe ou à la bibliothèque. La question du genre en littérature est un exemple d’animation parlant. En interrogeant les enfants sur leurs pratiques de lecture, on se rend vite compte que la plupart des albums jeunesse présentent des héros masculins, hétéronormés. Face à cette réalité, les animations autour du livre, menées en ce sens, permettent de décrypter les stéréotypes qui nous entourent. «L’idée de l’atelier sur les genres qui a été exploité à l’école, était de faire rendre compte aux enfants qu’ils ont certaines habitudes de lecture qui sont, en général, des lectures très orientées au niveau du genre et qui se basent sur la culture blanche hétéronormée. L’ambition est alors de leur proposer d’autres livres qui présentent des héros et héroïnes un peu différents de ce qu’ils ont l’habitude de voir mais qui sont aussi représentatifs d’une société dans laquelle on vit. Ce genre d’atelier va donc leur permettre de s’ouvrir à autre chose, de découvrir qu’il existe des réalités différentes, que ce soit dans la lecture ou dans notre société. Et ce, tout en restant dans une histoire palpitante et plaisante. Cela permet également d’amorcer une discussion, un débat sur la société».

Animation autour du genre à la bibliothèque de l’école Nouvelle à Saint-Gilles

Briser les codes mais intelligemment

Face à l’omniprésence du masculin dans la littérature, certaines maisons d’édition jeunesse présentent des ouvrages plus ouverts et plus représentatifs de la multiplicité des genres, tentant ainsi de briser les codes. «Sur cette question des stéréotypes du genre dans les livres jeunesse, encore faut-il ne pas renverser simplement les rôles et véhiculer l’idée qu’un garçon doit «nécessairement» porter du rose et qu’une fille doit être un chevalier. On peut l’être, quel que soit son genre, cela relève d’un choix. Les livres doivent pouvoir véhiculer l’idée qu’on est libre dans nos lectures, que l’on peut aimer toutes sortes d’histoires portées par des héros et héroïnes les plus diversifiés possibles. Encore une fois, les notions de plaisir et de liberté sont, selon moi, fondamentales».

L’impact des animations

Mesurer l’impact des animations sur les stéréotypes de société est une chose ardue selon Nadine. «On teste beaucoup de choses en animation et on évolue tout le temps. On aborde de nouvelles thématiques, on s’adapte, on voit si cela fonctionne auprès des enfants. Finalement, ce sont les enfants qui me diront si ces activités ont du sens ou non pour eux. C’est donc très difficile de mesurer l’impact de ce travail quand on travaille sur les perceptions du monde qui sont toujours mouvantes. Les résultats ne sont donc pas instantanés, cela se travaille, cela évolue avec le temps».

Les rencontres en classe

Les rencontres d’auteur·rice·s et/ou d’illustrateur·trice·s en classe ou en bibliothèque permettent de donner une nouvelle dimension du livre auprès des enfants: le livre existe en dehors de l’objet et au-delà de l’école ou de la maison, il a été créé par un être humain qui y a travaillé longuement et qui a pu, lui-même, avoir des moments de trouble face à son ouvrage. «Cela permet à l’enfant de comprendre que le livre n’est pas un objet aussi sacralisé qu’on ne le pense. Cela rend les choses plus humaines et plus accessibles.»

Lire en dehors de l’école… des freins socioéconomiques et de savoirs

À côté des animations menées à l’école, la situation socioéconomique des jeunes joue un rôle prépondérant dans l’accès à la lecture. L’achat d’ouvrages s’avérant être un frein pour beaucoup de familles, les bibliothèques publiques, en tant qu’espaces ouverts à tout·e·s citoyen·ne·s, peuvent devenir des lieux de démocratisation du livre. «Dans la question de l’accès aux livres, l’aspect socioéconomique joue malheureusement son rôle de frein, qu’il soit symbolique ou réel. Nous ne pensons pas tous et toutes que le livre nous concerne, qu’il est normal d’y avoir accès et qu’il peut être gratuit. Savoir qu’il existe des lieux comme des bibliothèques publiques où on a accès gratuitement à des livres est primordial sur cette question. Il y a aussi des parents qui ne parlent pas du tout le français, et qui ne savent pas eux-mêmes comment faire les démarches auprès d’une bibliothèque pour louer des livres. Sortir de sa sphère d’activité, de voir le monde et l’explorer, n’est pas une démarche nécessairement naturelle ou utile. C’est là que le travail d’éducation permanente prend toute son importance, car tout le monde à le droit d’accéder au livre, gratuitement s’il le faut. Cette démarche d’ouverture et d’accessibilité autour du livre est fondamentale dans notre métier de bibliothécaire

Marie Versele, secteur communication

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Les livres et le genre

Harry Potter, Luffy, Greg Heffley, Naruto… Ces super héros masculins, bien connus de tou·te·s les lecteur·trices, sont légion dans la littérature jeunesse. Hermione Granger, Katniss Everdeen, Cerise, Violette Baudelaire… le sont nettement moins. Pourquoi?

De par son omniprésence dans la vie des enfants et en tant qu’objet culturel validé affectivement et intellectuellement par les parents comme les enseignant·e·s, le livre est un outil efficace de transmission des règles et normes sociales. Pourtant, le livre jeunesse est loin d’être neutre: la figure masculine y reste encore majoritairement représentée et les stéréotypes de genre y ont la peau dure. Là où les héros masculins sont associés au courage et à la force, les personnages féminins restent assignés à des figures intelligentes, douces et maternelles. Un modèle narratif qui pousse, dès le plus jeune âge, à entériner plus encore les stéréotypes de genre. Heureusement, le débat évolue et de plus en plus de maisons d’éditions travaillent à cette sous-représentation des filles dans la littérature jeunesse afin de casser ces codes.


Les droits imprescriptibles du lecteur selon Daniel Pennac

Grand défenseur du plaisir de lire, l’auteur Daniel Pennac a publié en 1992, un ardent plaidoyer pour la désacralisation de la lecture. Dans cet essai intitulé «Comme un roman», qui oppose l’amour de la lecture au devoir de lecture associé à l’école, Pennac établit les droits imprescriptibles du lecteur:

  1. «Le droit de ne pas lire»;
  2. «le droit de sauter des pages»;
  3. «le droit de ne pas finir un livre»;
  4. «le droit de relire»;
  5. «le droit de lire n’importe quoi»;
  6. «le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible)» (c’est-à-dire à la passion quand on lit);
  7. «le droit de lire n’importe où»;
  8. «le droit de grappiller» (lire un passage ou commencer un livre à n’importe quelle page);
  9. «le droit de lire à haute voix»;
  10. «le droit de nous taire» (Lire un livre est une expérience très personnelle. En tant que lecteur·trice, on a le droit de taire notre expérience, nos sentiments vis-àvis du livre).

[1] Manifeste de l’IFLA/UNESCO de la bibliothèque scolaire 1999, www.ifla.org/fr/publications/ manifeste-de-lifla-unesco-de-la-bibliothequescolaire-1999/

Illustration: bibliothèque de l’école Nouvelle à Saint-Gilles