
Loïc Pannequin est formateur d’adultes et facilitateur à la Ligue de l’enseignement et de l’éducation permanente. Depuis plusieurs années, il accompagne des acteur·ices associatif·ves, éducatif·ves et professionnel·les autour de la communication, de l’animation de groupe, de la coopération et de la régulation des tensions. Son approche est pragmatique et expérientielle : partir du vécu des participant·es, créer les conditions d’un apprentissage actif, et relier les outils — Programmation neurolinguistique (PNL), agilité, ludopédagogie, pédagogies actives — aux réalités concrètes du terrain. Dans cet article, il revient sur son expérience de formateur et ce qui fait qu’un groupe apprend, en tentant d’identifier le moment où se produit un changement, qui pourra être répercuté vers le collectif à la sortie de la salle.
Il y a des moments en formation que je n’oublie pas. Pas les moments où j’ai bien expliqué un concept. Plutôt ceux où quelqu’un dans la salle a dit, à mi-voix ou avec surprise : « Ah. Je n’avais jamais vu ça comme ça. » Ce petit déplacement — presque imperceptible — constitue pour moi le cœur de ma tache.
Cette conception repose sur l’idée qu’apprendre, au fond, ce n’est pas recevoir de l’information. C’est changer, un peu, sa manière de voir. Et cette idée, les sciences du vivant sont en train de la confirmer d’une façon qui me fascine.
Notre cerveau apprend, s’adapte, se reconfigure en permanence. La plasticité cérébrale, c’est la preuve que l’expérience transforme littéralement la structure de ce que nous sommes.
Le corps apprend aussi
Joël de Rosnay, scientifique et vulgarisateur, décrit dans son livre La symphonie du vivant1 comment nos comportements peuvent moduler l’expression de nos gènes. On sort de la fatalité du code génétique : selon ce qu’on fait, ce qu’on ressent, les liens qu’on entretient, certains gènes s’activent ou se taisent. La nutrition, l’exercice, la gestion du stress, le plaisir de ce qu’on fait, la qualité de son réseau — tout cela agit comme des clés sur un clavier dont on ne soupçonnait pas l’existence.
J’y lis une confirmation biologique d’un phénomène que je perçois en formation : nous ne sommes pas figé·es. Notre cerveau apprend, s’adapte, se reconfigure en permanence. La plasticité cérébrale, c’est la preuve que l’expérience transforme littéralement la structure de ce que nous sommes.
Et si on poussait l’idée plus loin ? Richard Dawkins, avec la mémétique, propose que les idées se transmettent et évoluent comme des gènes — les mèmes culturels se propagent, mutent, s’imposent ou disparaissent selon leur environnement. Agir sur les mèmes qui circulent dans un groupe, c’est d’une certaine façon agir sur l’ADN sociétal. C’est ce que fait, modestement mais réellement, toute formation qui prend au sérieux la question de comment on pense ensemble.
La ludopédagogie ne sert pas à « rendre la formation sympa ». Elle crée un espace où l’on peut essayer sans risque, se tromper sans honte, découvrir par le jeu des choses qu’un cours magistral n’aurait jamais fait émerger.
Expérience en salle de formation
Quand je travaille avec des participant·es — quelle que soit la méthode que j’utilise, le TBR (« Training from the Back of the Room », une approche de formation centrée sur l’apprenant·e), ludopédagogie, agilité ou CNV (Communication non violente) — je ne cherche pas seulement à transmettre des outils. Je cherche à créer les conditions d’une expérience d’apprentissage qui laisse une trace. Pas une trace dans un cahier : une trace dans la façon dont on se voit, dont on voit les autres, dont on aborde un problème.
La ludopédagogie, par exemple, ne sert pas à « rendre la formation sympa ». Elle crée un espace où l’on peut essayer sans risque, se tromper sans honte, découvrir par le jeu des choses qu’un cours magistral n’aurait jamais fait émerger. Le cerveau, dégagé de la pression de la performance, apprend différemment — et souvent mieux.
L’agilité et la PNL partagent une dimension fondamentale : l’attention au feedback du réel et une certaine philosophie de vie. Ajuster en cours de route. Distinguer ce qu’on perçoit de ce qu’on interprète. Prendre du recul pour observer ce qui peut faire une différence positive. Repérer ses propres filtres. Ces deux approches, qu’on croit parfois éloignées, convergent vers le même endroit : développer la conscience de soi en action — ce qu’on appelle parfois le self leadership, qui permet la prise d’initiative individuelle.
Se connaître mieux, ce n’est pas un luxe de développement personnel. C’est une condition pour jouer pleinement sa note dans un collectif. Être plus conscient de là où on en est dans son évolution. Un musicien qui ne connaît pas son instrument joue faux — ou joue trop fort pour couvrir son incertitude.
Venir se former, ce n’est pas seulement acquérir des compétences. C’est choisir de participer à un projet collectif d’évolution, une façon de se connecter à d’autres personnes qui, elles aussi, cherchent à agir avec plus de sens, plus de clarté, plus de puissance, plus d’impact.
Faire société avec les différences
Au tout début de mes formations, je rappelle que c’est dès la première activité que l’on devient un groupe. Le moment où l’on cesse d’être une addition d’individus et où l’on devient quelque chose d’autre — un espace où les différences ne s’effacent pas mais deviennent productives, une entité vivante et émergente. Où quelqu’un dit ce que personne d’autre n’aurait dit. Où une tension, bien abordée, ouvre une réflexion nouvelle et un éclairage de comment faire autrement.
Les acteurs du non-marchand que je rencontre portent des engagements forts, des expériences variées, parfois des visions qui s’affrontent. Ce n’est pas un obstacle à l’apprentissage. C’est la matière première la plus précieuse qu’on puisse avoir dans une salle. Un mini réseau de connexions d’idées.
Venir se former, dans ce sens, ce n’est pas seulement acquérir des compétences. C’est choisir de participer à quelque chose de plus grand : un projet collectif d’évolution, une façon de se connecter à d’autres personnes qui, elles aussi, cherchent à agir avec plus de sens, plus de clarté, plus de puissance, plus d’impact.
Un monde auquel on veut appartenir
Je reviens souvent à cette idée simple : on ne crée pas un monde meilleur en le décrétant. On le crée en essayant de le vivre, maintenant, dans les espaces qu’on habite. Une formation peut être un de ces espaces — un endroit où l’on pratique, à petite échelle, la façon d’être ensemble qu’on voudrait voir plus largement.
L’indépendance de l’Inde a été obtenue en 1947, au terme d’une lutte qui a duré près d’un siècle. Par les mouvements comme la non-coopération, la désobéissance civile ou la Marche du sel, Gandhi a mis trente ans à transformer suffisamment la conscience collective indienne pour rendre l’indépendance possible. Trente ans de marches, de jeûnes, de gestes symboliques — et de travail sur lui-même autant que sur les autres. Ce qui le distingue de la plupart des leaders politiques, c’est peut-être ça : il ne demandait pas aux autres de changer sans se transformer lui-même en premier. Le changement qu’il voulait voir dans le monde, il s’efforçait d’abord de le vivre dans son propre corps, ses propres choix et actions, ses propres relations.
Ce n’est pas une leçon de grandeur. C’est une leçon d’échelle et de cohérence. Les transformations durables commencent dans le concret — une salle, un groupe, une personne qui repart avec une façon de voir un peu différente.
Ce n’est pas une promesse grandiose. C’est un pari modeste, mais tenace : que chaque personne qui repart avec un outil de plus, une conscience de plus, une connexion de plus, contribue — à sa manière, à son échelle — à faire évoluer le collectif.
Jouer sa note. Avec les autres. Dans un monde qu’on construit en même temps qu’on l’apprend.
- 1Joël de Rosnay, La symphonie du vivant. Comme l’épigénétique va changer votre vie, Les Liens qui libèrent, 2018.
Apprendre en faisant : la ludopédagogie et le TBR
Quand on parle de jeu en formation, on pense parfois à un « plus » sympathique — une manière de rendre le moment plus léger. En réalité, la ludopédagogie est bien plus que ça. Elle permet de vivre une situation, d’y réagir, d’observer ce qui se passe, puis d’en tirer des enseignements. Le jeu crée une forme de sécurité : on peut essayer, se tromper, recommencer — sans que l’enjeu soit trop lourd. Il mobilise l’attention, l’émotion, la relation aux autres, et souvent le corps. C’est précisément ce qui rend l’apprentissage plus vivant et plus mémorable.
L’approche Training from the Back of the Room (TBR) part de la même conviction : on apprend mieux quand on est actif·ve, engagé·e et relié·e aux autres. Comme le rappelle Thiagi, spécialiste mondial du jeu en formation, une activité n’a de sens que si elle sert un objectif d’apprentissage clair. Il ne s’agit donc pas de rendre la formation « sympa », mais de créer les conditions pour que les participants observent, testent, échangent, reformulent — et repartent avec quelque chose qu’ils et elles pourront vraiment réutiliser.
Le débriefing joue ici un rôle central : c’est le moment où l’expérience devient apprentissage. On y réfléchit à ce qui s’est passé, à ce qu’on en retient, à ce qu’on ferait différemment. C’est souvent là que les choses s’ancrent vraiment.
En résumé : on retient mieux parce qu’on participe activement.
Les trucs d’un formateur : 6 astuces pour un cerveau plus stimulé
Le cerveau n’apprend pas de manière linéaire. Il aime le mouvement, la surprise, les connexions. Voici six leviers simples à activer en formation — ou dans n’importe quel contexte d’apprentissage.
Bouger plutôt que rester assis. Le mouvement oxygène le cerveau, augmente l’énergie et relance la capacité de réflexion. Même une courte activité debout change tout.
Parler plutôt qu’écouter. L’apprentissage est une expérience sociale. Formuler une idée à voix haute, c’est déjà la travailler — et on retient bien mieux ce qu’on a dit soi-même que ce qu’on a seulement entendu.
Visualiser plutôt que lire. La mémoire à long terme fonctionne largement par les images. Un schéma, une métaphore visuelle ou une mise en espace ancre l’information différemment qu’un texte.
Écrire plutôt que surligner. L’écriture mobilise plusieurs sens à la fois. On retient mieux ses propres mots que ceux d’un·e autre — même si le fond est identique.
Segmenter plutôt qu’enchaîner. L’attention naturelle se maintient difficilement au-delà de 10 à 20 minutes sur un même sujet. Découper en séquences courtes, c’est travailler avec le cerveau plutôt que contre lui.
Surprendre plutôt que répéter. Le cerveau est câblé pour repérer les différences. Un format inattendu, un exemple décalé, un changement de rythme — tout ce qui rompt la routine réactive la vigilance et la curiosité.



