L’UCL au cœur d’une crise linguistique et identitaire
Mercredi 7 novembre 2018
En 1968, la Belgique connait un évènement qui marquera durablement son histoire: le «Walen buiten» (les Wallons dehors!, en français), la scission de l’Université catholique de Louvain. Pour beaucoup, cette crise sonne le glas de la Belgique unitaire, et les débuts du fédéralisme et de l’autonomie des communautés.
Rappelons le contexte de l’époque: dans les années 60, l’UCL fait face à une augmentation continue du nombre d’étudiant·e·s (environ 15% de plus chaque année). Il devient donc urgent d’étendre le campus. Du coté des flamand·e·s, on craint qu’une université trop conséquente constitue une menace pour l’homogénéité linguistique de la région, légalement néerlandophone depuis la loi de 62[1]. En outre, s’il y avait, certes, une cohabitation entre étudiant·e·s flamand·e·s et francophones, tous les cours étaient déjà organisés à la fois en français et en néerlandais, et chaque section francophone et flamande avait ses propres profs, laboratoires, etc. Décembre 1965 voit les tensions monter d’un cran via les premières manifestations, constituées d’étudiant·e·s et de profs flamands, pour une scission de l’université. En réponse, 4.000 étudiant·e·s francophones organisent un rassemblement ironique dans le but de dénoncer l’aberration d’une telle revendication et installe symboliquement le nouveau campus francophone à Houte-si-Plou (hameau près de Liège, dont l’appellation peut correspondre, à l’instar du Pétaouchnok français, à un lieu inconnu). En 1966, les évêques de Belgique, malgré la frontière linguistique instituée, rappellent leur position: pour eux, l’université est «indivisible». Dès le lendemain, les étudiant·e·s flamand·e·s fustigent le ton autoritaire de l’Église et entrent en grève. En novembre 1967, trente mille Flamand·e·s défilent dans les rues d’Anvers pour exiger le départ des étudiant·e·s francophones de Louvain. Le 2 février 1968, l’évêque de Bruges, Mgr De Smedt, donne le coup de grâce en revenant sur ses positions de 1966. L’ambiance n’est pas au beau fixe au sein de la famille sociale-chrétienne, le gouvernement catholique-libéral Vanden Boeynants démissionne. De nouvelles élections ont lieu, le nouveau gouvernement impose à la Section francophone de l’Université, l’implantation d’unités pédagogiques sur un autre site. La section francophone quitte donc la Flandre. 17 milliards de francs prévus par le gouvernement permette son transfert vers Ottignies. Le 2 février 1971, la première pierre de Louvain-laNeuve (UCL) est posée laissant derrière elle celle qui deviendra la KUL (Katholieke Universiteit Leuven). Sociologues, psychologues, ingénieur·e·s, architectes, urbanistes, économistes, juristes, informaticien·ne·s, spécialistes du trafic, travaillent d’arrache-pied pour rendre, dès 1971, l’université accueillante pour les étudiant·e·s. Louvain-La-Neuve, ville champignon, sort «des champs de betteraves», même s’il est vrai que, des années avant, des contacts avaient déjà été pris en prévision d’un tel dénouement. Ce sera, pour beaucoup de francophones un déchirement de quitter les pierres de cette université vieille de 500 ans, sans compter que le partage du patrimoine (objets et livres) ne fut pas simple. En 2018, l’UCL et la KUL se rapprochent enfin, et organisent leur première mission commune à l’international, depuis la scission[2].
Juliette Bossé, secteur Communication
[1] Qui instaure une frontière linguistique dans le pays. [2] En partenariat avec Harvard et le Massachusetts Institute of Technology. Légende illustration: Grève des étudiants flamands à Louvain (18 janvier 1968)