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L’école finlandaise, un modèle pour la Belgique?

L’école finlandaise, un modèle pour la Belgique?
Depuis une quinzaine d’années, le système éducatif finlandais semble être devenu une référence en la matière, «le» modèle à suivre. Cela à la fois pour son efficacité (le taux d’élèves qui réussissent) et parce qu’il offrirait à chaque élève les mêmes chances de réussite. Comment et pourquoi ce système s’est-il mis en place? En quoi cet enseignement est-il si différent du nôtre? Quelles sont ses forces et ses limites?
Et est-il transposable en Belgique? Petit tour d’horizon de la question…

Jusqu’au début des années 1970, l’enseignement finlandais pouvait être qualifié «d’élitiste» puisque plus de la moitié des élèves ne suivaient pas d’études secondaires, celles-ci étant réservées aux meilleurs élèves. À cette époque, une série de mesures avaient progressivement  été mises en place, région par région. La réforme essentielle avait consisté à fusionner l’école primaire et le 1er cycle du secondaire en une seule école: «l’école fondamentale», avec la volonté de faire réussir tous les élèves, peu importe leur provenance géographique ou leur origine socio-économique.

Vers une égalité sociale

La Finlande s’inscrit dans une  longue tradition propre aux pays nordiques: la recherche de l’égalité. La notion de solidarité joue un grand rôle pour y parvenir. Comme la Finlande dispose de peu de ressources naturelles hormis ses forêts, le pays a misé  sur l’éducation, considérant que chaque élève est important. Un élève en difficulté peut donc recevoir gratuitement l’aide d’un prof spécialisé. En fonction des sources consultées, entre 16 et 30% des élèves bénéficieraient d’un tel soutien au cours de leur scolarité. Ces élèves suivent le même programme que les autres, mais ont davantage d’espaces pour l’assimiler, soit en petits groupes autonomes, soit au sein de leur classe pour qu’ils ne soient pas pointés du doigt. Ce type de fonctionnement contribue au résultat remarquable obtenu par les élèves finlandais aux tests PISA[1] : l’écart de niveau entre les «plus forts» et «les  plus faibles» est parmi les plus réduits au monde.

L’organisation de l’enseignement 

L’école fondamentale obligatoire est destinée aux élèves de 7à 16 ans et attribuée selon un critère de proximité. Dans une interview pour Soir première, Claude Anttila, ancienne enseignante en Finlande, ayant aussi été proviseure et experte au sein du ministère de l’Éducation en Finlande, expliquait: «C’est très simple. Quand un enfant est sur le point d’avoir sept ans, un mail est envoyé à ses parents pour leur annoncer qu’il est inscrit à l’école du  quartier. C’est automatique. Seule exception: si les parents désirent que l’enfant apprenne une langue étrangère spécifique, ils  peuvent demander à l’inscrire dans une autre école qui l’enseigne[2] ».

La majorité des écoles fondamentales sont des écoles publiques, gérées par les commune (ou regroupement de communes). Suite à différentes réformes et à une volonté politique claire, il ne reste plus que 2 % d’écoles privées. Les communes bénéficient d’une large autonomie pour l’organisationde la scolarité, que ce soit au niveau du recrutement des enseignant·e·s, des grilles  horaires et  de l’adaptation du programme obligatoire de base (un référentiel commun concis et

structuré) aux spécificités locales. Pour les préparer au mieux à l’entrée à l’école, plus de 98 %  des enfants de 6 ans suivent déjà un enseignement dit «préscolaire» gratuit.

La spécificité des écoles fondamentales est de dispenser un «tronc commun» d’une durée de 9 ans entièrement gratuit. Une gratuité qui étonne et fait de nombreux envieux dans les autres pays! En effet, il n’y a pas de manuels ou de fournitures à payer, les repas, classes vertes ou même les trajets vers l’école sont aussi financés. Par ailleurs, chaque commune se doit d’assurer le transport des élèves,  ce qui inclut même le cas échéant de fournir des taxis scolaires pour les élèves issus de contrées  reculées!

Quant au programme à proprement parler, les travaux manuels y sont aussi présents que les matières intellectuelles: «Par exemple, continue Claude Antilla, il y a obligatoirement, pour tout le monde, des travaux techniques du bois et du métal, des travaux textiles, de  l’enseignement ménager (cuisine, repassage, etc.), du sport ou encore des arts plastiques. Ces  matières sont enseignées de manière égale aux filles et aux garçons»[3]. Les enfants, dès l’âge de 7 ans, apprennent ainsi à créer leurs propres jeux en bois au cours de menuiserie. Élément  important: les activités manuelles sont aussi valorisées que les cours plus «intellectuels». Il n’y a donc pas de filière de «relégation» comme chez nous.

Le nombre total d’heures de cours par an est moindre qu’en Belgique. Il varie entre 19h et 30h selon le niveau et le nombre d’options choisies par les élèves (les 3 dernières années). Ainsi les cours se terminent souvent tôt dans l’après-midi.

Pour avoir des conditions d’apprentissage optimales, le nombre d’élèves par classe est volontairement réduit, comme l’indique le magazine Kaizen: «les classes des établissements finlandais sont moins chargées (20 élèves en moyenne, moins au lycée) et dotées de plus  d’encadrant·e·s: professeur·e·s, conseiller·e·s d’orientation pour le secondaire, assistant·e·s d’éducation en primaire »[4].

On pourrait imaginer que le coût d’un tel système fait exploser le budget consacré à  l’enseignement. Or, la dépense globale d’éducation de la Finlande est comparable à celle de la Belgique et de la France (autour de 6-7% du PIB). Ainsi, sur le long terme, on ne dépense pas nécessairement plus, mais mieux, en partie, par exemple, par le fait que le redoublement n’est  autorisé qu’à titre exceptionnel. Tout est mis en place pour que l’élève réussisse son cursus scolaire jusqu’à 16 ans et lorsque le redoublement est tout de même proposé, il doit être accepté par l’enfant et la famille.

Le métier d’enseignant·e

Quant aux professeur·e·s, leur fonction est fort valorisée au sein de la société finlandaise, ce qui est nul doute motivant. Une analyse de l’UFAPEC précise pourtant que «cela ne tient pas tant à la rémunération – qui se situe dans la moyenne des pays de l’OCDE – qu’à l’importance qu’attache le pays à son éducation et au sentiment largement partagé que les enseignant sont des experts  dans leur domaine et qu’ils se consacrent avec tout leur cœur à leur tâche»[5] . Devenir enseignant·e nécessite une formation longue et de qualité: 5 années au minimum d’études universitaires alliant

théorie, pratique et recherche. Ils/elles sont ainsi formé·e·s pour détecter les difficultés des élèves afin d’y remédier à temps. Toutes et tous sont formé·e·s au travail avec les enfants «à besoins éducatifs spéciaux». Revers de la médaille, la sélection est très forte: 10 % des candidat·e·s  seulement sont admis·e·s dans les instituts pédagogiques. Une question se pose alors: que  deviennent donc tous ces jeunes qui auraient voulu devenir enseignant·e·s et qui n’ont pas pu entreprendre cette formation?

Le modèle finlandais soumis à la critique

Suite aux deux tueries perpétrées dans des  établissements scolaires finlandais en 2007 et 2008 par des étudiants appartenant à ces institutions, certains aspects de l’école ont été fortement remis en question par le public et les médias et diverses mesures mises en place pour éviter que cela se reproduise.  En effet, explique Paul Robert, l’auteur de  l’ouvrage «La Finlande: un modèle  éducatif pour la France? Les secrets de la réussite», «la contrepartie des journées de classe  finissant  à 14 ou 15 heures, est le fait que les enfants se retrouvent souvent seuls chez eux très   tôt, proies faciles livrées à toutes les tentations de la télévision et de l’internet [6]».

Ainsi, cette représentation parfois idyllique de l’école finlandaise ne reflète sans doute pas totalement la réalité et se doit d’être nuancée.  On peut déjà commencer par s’interroger sur l’omniprésence des critères PISA dans l’évaluation des compétences des élèves, car ces tests  PISA sont fréquemment critiqués (entre autres, parce que l’échantillon n’est pas toujours  suffisamment représentatif, parce que les méthodes d’évaluation changent d’un rapport à l’autre,  etc.). Donald Clark, professeur, chercheur et auteur d’un blog controversé, a été l’un des premiers   critiquer de façon virulente le succès finlandais. D’après lui, «la Finlande comme paradis de l’éducation ne reflète pas totalement la réalité, le fait est que la nomenclature PISA a toujours constitué, pour de nombreuses raisons, un mauvais indicateur de performance d’un système éducatif, et voici pourquoi la réalité finlandaise n’est pas si idéale»[7].

Autre fait interpellant: «Un tableau PISA,  qui n’est jamais exposé dans les conférences, montre  que la Finlande est très mal classée quand il s’agit d’évaluer si les enfants sont heureux à l’école. Pas vraiment conforme à l’image utopique, qui est souvent mise en avant, d’un système, où les  enfants sont ‘nourris’ plutôt que éduqués. Le taux de suicide des jeunes est d’ailleurs élevé par  rapport à la moyenne européenne et il n’est pas évident que le système éducatif offre que des avantages en dehors de l’école[8]».

Enfin, l’état finlandais continue d’introduire de nouvelles réformes, dont certaines sont discutables. Par exemple, depuis 2016, la fin de l’apprentissage de l’écriture cursive fait débat. La  Finlande suit ici l’exemple des États-Unis qui l’a supprimé dans des dizaines d’États depuis la rentrée 2014.

Un modèle transposable en Belgique?

Une série d’auteur·e·s constatent que les facteurs du succès de l’enseignement finlandais ne  peuvent être facilement adoptés en Belgique, puisque les contextes sociétaux  sont très différents.

Une différence d’importance réside dans le fait que la population est plus homogène en Finlande que dans notre pays. Ceci est notamment dû au fait que le taux d’immigration est nettement plus  bas dans les pays du nord. Les enseignant·e·s belges sont donc davantage confronté·e·s à la  diversité, alors qu’ils sont généralement moins formés.

Et pourtant, la plupart des textes sont unanimes: le modèle finlandais, s’il n’est  pas transposable en tant que tel, recèle de nombreuses innovations directement utiles pour l’enseignement en Belgique et indique la voie à suivre pour la  réforme de notre enseignement.

Pasi Sahlberg, enseignant finlandais et auteur d’ouvrages portant sur le système éducatif de son pays, relève que l’école finlandaise se situe à l’opposé de l’enseignement dispensé en Communauté française de Belgique. En effet, cette dernière est basée sur la séparation des élèves  et sur une sélection précoce, dès la fin des primaires ou après le 1er degré du secondaire.

À la  place de la compétition (entre les élèves, les écoles et les enseignant·e·s) et du libre-choix de  l’école par les parents, l’enseignant suggère de développer la collaboration (entre établissements, entre professeurs) et d’agir pour une plus grande équité, comme cela se pratique dans son pays. En outre, l’un des éléments-clés du système, rappelle-t-il, est la haute qualification des enseignant·e·s.

Simon Edney, professeur d’anglais et d’histoire dans une école secondaire de Nivelles , est parti observer pendant une semaine la vie dans des écoles finlandaises. Il en est  revenu enthousiaste, expliquant entre autres comment les enseignant·e·s débutant·e·s sont  soutenu·e·s par un système de mentorat avec leurs collègues, afin de partager les expériences:  Les professeurs travaillent de 16 à 24 heures par semaine. Les réunions avec les parents d’élèves, les collaborations avec les collègues et le temps consacré aux projets de développement de  ’école  ont compris dans cet horaire» (…). C’est la collaboration au sein de l’équipe pédagogique qui est la norme»[9].

Son propos fait ainsi écho à celui de P. Sahlberg, il propose même d’autres pistes de réflexion:  «certaines choses sont réalisables à court terme ici comme l’esprit de collaboration entre élèves et  enseignants (en donnant aux professeurs les moyens de collaborer), exposer les travaux des  élèves dans l’école, utiliser des outils d’Internet ou faire de l’élève un acteur de son étude. En Belgique, on pourrait changer les méthodes d’évaluation des élèves (…) Le reste devrait  demander une sacrée révolution»[10].

Conclusion

Une série d’articles et d’analyses traitent des transpositions possibles du modèle finlandais au système belge. L’analyse d’Itinera Institute (un organisme belge indépendant qui analyse des  questions sociales importantes) se clôture ainsi: «Le système éducatif finlandais mérite qu’on y  porte un regard attentif. Nous espérons avoir mis en évidence qu’il soulève quelques questions, auxquelles nous n’avons pas pu répondre. Qu’est-ce qui explique que les élèves (de 15 ans) se disent moins heureux à l’école que dans les autres pays européens? Que deviennent les nombreux étudiants qui se voient refuser l’accès aux études supérieures? (…) Quelle part du succès du  système éducatif finlandais est à imputer au contexte culturel et au statut social enviable accordé aux enseignants? (…). Des réponses claires à ces questions ne sont pourtant pas indispensables pour percevoir dans l’enseignement finlandais des pistes de réflexion pour l’amélioration de nos systèmes éducatifs belges »[11].

Les Finlandais considèrent encore et toujours que leur enseignement peut être amélioré. Et si c’était cela la première leçon à garder? «Cette détermination collective et permanente devrait nous inspirer et nous inciter à poursuivre un projet sociétal ambitieux et  à long terme»[12], conclut le rapport d’Itinera Institute.

 

Nathalie Masure, Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente

 

[1] L’étude PISA est «le Programme international pour le suivi des acquis des élèves», il s’agit d’un ensemble d’études  organisé au niveau mondial par l’OCDE.

[2] www.rtbf.be/info/dossier/la-prem1ere-soirprem1ere/detail_l-enseignement-finlandais-unmodele-a-suivre?id=9873227

[3] Idem

[4] Le magazine Kaizen traite de tous les sujets qui touchent à la citoyenneté et notamment à l’éducation comme projet de société. www. kaizen-magazine.com/article/les-secrets-deleducation-a-la-finlandaise-chaque-eleve-estimportant/

[5] www.ufapec.be/nos-analyses/1408-systemescolaire-finlandais.html

[6] https://blogs.mediapart.fr/jolemanique/ blog/100713/education-finlandaise-revisitee

[7] http://edupronet.com/ systeme-educatif-finlandais-fini/

[8] www.lalibre.be/actu/belgique/finlande-uneecole-moderne-et-gratuite-ou-les-chaussuressont-interdites-55cb701835708aa4377f42c2

[9] Idem.

[10] Rapport «L’enseignement en Finlande: quelles leçons pour la Belgique?», page 31 sur le site: www.itinerainstitute.org

[11] www.itinerainstitute.org/fr/article/ lenseignement-en-finlande-quelles-lecons-pourla-belgique/

[12] Idem.