Quand des élèves s’engagent pour la Palestine

Mercredi 26 novembre 2025

Panneaux de manifestation
©LIRL
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Un jeudi matin d'octobre, des élèves du Lycée Intégral Roger Lallemand quittent leurs bancs et descendent dans la cour. Pas de préavis, ni d'autorisation. Juste une urgence : dénoncer l'offensive israélienne à Gaza. Entre organisation collective et apprentissages dans l’action, récit d'une journée où des adolescent·es bruxellois·es ont transformé leur indignation en leçon politique.

Jeudi 2 octobre, 8h15. Au cœur de Saint-Gilles et de ses 140 nationalités. La sonnerie cogne contre les cernes des élèves du Lycée intégral Roger Lallemand (LIRL). Un appel la surplombe. L'urgence circule des bouches aux oreilles, de couloir en couloir. L'Histoire toque aux portes des classes : assemblée générale dans la cour. Certain·es enseignant·es tentent de retenir leurs classes, d'autres accompagnent le mouvement. Les chaises raclent le sol, les sacs dégringolent. En un quart d'heure, les salles sont vidées. Les élèves sont dans la cour.

« On n'a même pas eu le temps d'ouvrir nos cahiers », se rappelle Arthur, un élève de sixième année. Le sujet le hante depuis des mois : Gaza, le blocus, les morts. Il en parle à table, avec ses proches, participe aux marches.

« Tout est parti le matin même. Juste avant le début des cours, des camarades m'ont prévenu », raconte Emile, un élève engagé dans l’organisation. L'idée s’est imposée pendant la nuit à trois élèves de rhéto. Le timing n'est pas anodin : pratiquement au moment où sonne la première heure de cours, à 3.000 kilomètres de Bruxelles, l'armée israélienne arraisonne la Global Sumud Flotilla. Des militant·es tentaient de forcer le blocus de Gaza.

24 heures avant la grève

Mercredi matin, veille de la grève. Michel Staszewski traverse le parvis de Saint-Gilles. L’enseignant retraité remonte vers le LIRL. Le septuagénaire a passé plus de quarante années devant les classes. Les vingt dernières à l'Athénée Royal de Jette. Michel Staszewski n'a pas vraiment pris sa retraite : chercheur invité à l'ULB, membre de l'Union des Progressistes Juifs de Belgique et de l'Association belgo-palestinienne. Quand on lui demande d'intervenir sur le conflit israélo-palestinien, il accourt.

Devant les élèves, Michel Staszewski remonte le temps. Fin du XIXe siècle : la naissance du sionisme. Puis, il déroule l'historique du conflit israélo-palestinien et contextualise la crise actuelle. Traiter de sujets aussi brûlants ressemble à un numéro de funambulisme géopolitique. Le conférencier a passé sa carrière à naviguer sur ce fil, enseignant l'histoire contemporaine aux élèves de la fin du secondaire. 2000, 2008, 2012, 2021. « Il y a eu des moments très chauds… », se souvient-il. « L'exigence de neutralité concerne les enseignants, pas les élèves », précise l'auteur de l’ouvrage Enseigner l'histoire aux adolescents : démarches socio-constructives. « Et même pour eux, il s'agit de non-prosélytisme : ne pas instrumentaliser son cours pour ses convictions personnelles. »

Devant l’intérêt des élèves, la conférence déborde hors de sa programmation. Les questions fusent, insatiables. Le retraité sourit : « Un génocide qui dure depuis deux ans, reconnu par les grandes institutions internationales... Heureusement que ça fait réagir les jeunes ! » Rien pourtant ne laisse présager la grève du lendemain.

« On est tous.tes sur le même bateau »

Retour dans la cour du LIRL, où les corps forment leur marée locale. « Je crois qu'il n'y a pas un seul élève de sixième secondaire qui soit allé en cours. En tout, nous étions entre 300 et 400 », estime Emile. Les jeunes fabriquent des pancartes à la craie. « Free Palestine ». « On est tous.tes sur le même bateau ».

L'organisation se met en place spontanément. « On a d'abord fait une grande assemblée générale, puis on a créé des sous-groupes », explique Emile, grand lecteur de Frantz Fanon qui se cachait enfant, les nuits d'élections américaines, pour suivre les résultats à la radio. « Notre objectif était d'organiser un pouvoir le plus horizontal possible, que même les plus petits soient entendus. »

Certain·es s'occupent des banderoles, d'autres du communiqué de presse, un troisième groupe des revendications. Des profs de français viennent aider à la rédaction. Les propositions fusent : médiatiser l'événement, mobiliser d'autres écoles, bloquer chaque jeudi, créer des cours d'information sur l'actualité. « On voulait montrer que même jeune, on pouvait exprimer notre désaccord », résume Arthur en rappelant les plus de 67.000 mort·es palestinien·nes dont au moins 18.000 enfants.

« Dans l’enseignement catholique, on est juste là pour travailler »

« On pensait qu'on allait écoper d'une demi-journée d'absence », racontent les deux élèves. Mais le directeur prend la parole et légitime le mouvement. « Au LIRL, on nous apprend à avoir un esprit critique, à s'interroger sur ce qui se passe dans le monde. », s’enthousiasme Arthur.  

Cette réaction en dit long sur l'école. Né il y a dix ans, le Lycée intégral Roger Lallemand fonctionne avec une conviction : faire tomber les murs entre les disciplines, entre les âges. Entre la classe et le monde. Pas de grilles horaires classiques, pas de cours cloisonnés, pas de classes homogènes. « Pour rendre le monde intelligible, il est primordial de ne pas morceler ces savoirs comme c’est le cas dans la plupart des écoles », résume son directeur Tanguy Pinxteren.

La pédagogie de l’école fonctionne par périodes de trois semaines (triplettes). Pour les élèves de dernière année, le module précédant la grève portait sur la décolonisation. « Il y avait presque une continuité dans la grève par rapport à ce qui était vu en classe », s’amuse Emile. Arthur mesure le fossé avec son parcours antérieur : « J'ai fait deux établissements très stricts avant d'arriver ici. Dans les écoles actives, on a le droit d'exprimer nos pensées. Dans l’enseignement catholique, on est juste là pour travailler. »

Vers 11h, les élèves remontent en classe. En fin d’après-midi, un groupe quitte l'école vers le Parlement européen. En chemin, ils passent devant des écoles. Les « Ne nous regardez pas, rejoignez-nous. » rebondissent contre les fenêtres. Le lendemain, ce sont les élèves de l’École Active, sa cousine uccloise, qui poursuivirent le mouvement.

Une deuxième conférence, à la demande des élèves

Quelques jours après la grève, des rhétos rappellent Michel Staszewski. Le groupe lui demande d’organiser une deuxième conférence pour les autres élèves de l’école. La direction donne son accord. Le jeudi suivant environ quatre cents élèves, de la première à la cinquième, écoutent la généalogie du conflit israélo-palestinien. « Ils étaient tous très attentifs. Pas seulement indignés, mais désireux de comprendre ».

Emile était dans la salle et au cœur de l’organisation : « Dès le début de la grève, une de nos principales demandes concernait la possibilité que les élèves des autres années aient accès à toutes ces informations. » Une démarche qui prolonge la pédagogie de l'école : ici des « groupes de référence verticaux » mélangent les années pour casser la logique des classes par âge.

Des enjeux complexes, où l’antisionisme frôle l’antisémitisme. Unia, l'organisme de lutte contre les discriminations, relève « une hausse sensible des signalements antisémites ». Lui-même juif, Michel Staszewski s’efforce de déconstruire l’idée selon laquelle tous les Juifs soutiendraient Israël. Il s’inquiète de la montée de l’antisémitisme dans les cours de récréation, mais précise : pas dans les écoles mobilisées. « Au contraire, le fait que les élèves s’informent permet d’éviter toute forme d’amalgames. »

Leçons d'engagement

Si la volonté des élèves était de lancer des grèves hebdomadaires comme celles de 2019 contre l'inaction climatique, le mouvement s'est étiolé après les accords de Trump et l'annonce du retrait de l'armée israélienne. Il reste toutefois les acquis d'un exercice d'apprentissage par l'action. La théorie mise à l'épreuve du réel. « Ensemble, on est plus forts. Plus on est nombreux, plus on fait de choses », conclut Arthur. Emile continue de s'indigner des mesures présentes dans l'accord de cessez-le-feu. « Il n'y a aucune vision de décolonisation des territoires, de retour aux frontières de 1967. Et si le drame à Gaza s'arrête, il restera toujours la colonisation de la Cisjordanie. »

C’est le soir du 2 octobre que Michel Staszewski prend connaissance de l’organisation de la grève. Devant le Parlement européen, lors d’un rassemblement improvisé qui réunit environ 4.000 personnes. Des élèves du LIRL s'y retrouvent, pancartes à la main. L’enseignant retraité en reconnaît certain·es rencontré·es le matin même. On lui explique. Il observe, ému : ces jeunes qui l'écoutaient quelques heures plus tôt sont déjà dans la rue. Peut-être qu’il se souvient de 1968. Quand lui-même était à leur place, de l’autre côté du pupitre. « L'époque où l’engagement des jeunes tenait de l’évidence. » Avant la longue période de reflux. « Ce qu’ont organisé les élèves du LIRL, c’est remarquable. Ils s’informent, questionnent, provoquent. Ils secouent les adultes, défient les responsabilités. Et ça, ça revivifie la démocratie. »

 

Couverture de la revue Eduquer n°197

déc 2025

éduquer

197

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