Écriture inclusive: Que peut le langage pour l'émancipation ? Entretiens croisés avec Julie Abbou et Jean-Jacques Lecercle
Mercredi 26 novembre 2025

Alors que l'écriture inclusive allume les débats, deux linguistes analysent les relations entre langage et société. Jean-Jacques Lecercle, philosophe du langage, et Julie Abbou, sociolinguiste, partagent une approche critique de la linguistique traditionnelle. Pour Eduquer, les deux questionnent le rôle du langage dans les transformations sociales. Peut-on changer le monde en changeant les mots ?
Jean-Jacques Lecercle, professeur émérite de l'Université Paris Nanterre, ouvre le débat par une question de méthode. Contre la linguistique traditionnelle qui étudie la langue comme un système abstrait de règles, il propose de déplacer le centre de gravité vers l'action et le conflit. « Le langage est un ensemble de pratiques sociales qui impliquent à la fois des affects et des corps. La linguistique traditionnelle le réduit au locuteur et à son acte de locution. Comme des anges sans corps, ni inconscient, ni opinion politique », explique l'auteur de Système et style. Une linguistique alternative.
Un parricide théorique. Le fondateur de la linguistique moderne, Ferdinand de Saussure, écrivait : « La linguistique a pour unique et véritable objet la langue envisagée en elle-même et pour elle-même ». À rebours de ce qu'il juge comme une pure « abstraction », le philosophe marxiste, Jean-Jacques Lecercle considère le langage non comme un système autonome, mais comme une activité humaine insérée dans des contextes sociaux concrets.
« Les oiseaux ont pour milieu l'air, les poissons, l'eau, et nous, les humains, le langage. » Julie Abbou
Le langage : système abstrait ou pratique vivante ?
De son côté, la sociolinguiste Julie Abbou propose une image pour dépasser les débats théoriques. « Les oiseaux ont pour milieu l'air, les poissons, l'eau, et nous, les humains, le langage. » Inutile donc de se demander si le langage reflète la société ou s'il la façonne. « Nous avons souvent tendance à opposer la parole aux actes, comme s'il existait d'un côté un vernis du langage et de l'autre la chair de la réalité. Or, il y a une matérialité du discours et de la langue. Elle a des effets concrets sur la vie des gens : sur leur subjectivité, mais aussi sur leurs conditions d'existence comme l'accès au travail. »
Le langage serait plutôt un milieu : ni simple reflet de la réalité sociale, ni force autonome qui la façonnerait de l'extérieur. « L'objectif est de penser les deux à la fois : reconnaître la force des structures sans les penser comme des circuits fermés. Y laisser des brèches où peuvent s'engouffrer les changements historiques. »
« On fabrique constamment le genre en répétant sans cesse qu'il y a des hommes et des femmes. Si on s'arrêtait de le dire, cela cesserait d'exister. Le langage produit ces catégories, il est aussi le lieu où on peut agir sur elles. » Julie Abbou
L'urgence sémantique
Pour Julie Abbou, l'enjeu principal se situe dans ce qu'elle nomme « l'urgence sémantique », c’est-à-dire remettre la question du sens et de la catégorisation au centre du débat. Comprendre comment les catégories linguistiques participent à la construction des identités sociales. « Le genre est une catégorisation qui a des bases matérielles mais pas de base biologique ou naturelle – c'est encore plus vrai pour la sexualité, mais c'est vrai aussi de la race, de la classe. Il n'y a rien de naturel là-dedans, donc il faut l'élaborer », explique la linguiste. Ces catégories sont donc construites dans le langage et répétées jusqu’à en oublier leurs fondations et ainsi passées pour naturelles. « On fabrique constamment le genre en répétant sans cesse qu'il y a des hommes et des femmes », poursuit la chercheuse. Cette répétition en crée l'existence : « Si on s'arrêtait de le dire, cela cesserait d'exister. » Mais cette répétition se fait de manière à faire oublier qu'on a besoin de répéter, par cette naturalisation. « Le langage produit ces catégories, il est aussi le lieu où on peut agir sur elles. »
L'enjeu ? Défaire l'évidence. Montrer que les catégories ne pointent pas naturellement vers le réel, qu'il peut y avoir du jeu, du trouble dans leur fonctionnement. Faire dysfonctionner la machine linguistique pour révéler ses rouages.
Défaire l'évidence
Pour faire face à l’urgence, Julie Abbou charge le langage de deux missions : se subvertir pour dénaturaliser le régime linguistique patriarcal et l'amener vers d'autres pratiques. « Il s'agit de montrer ce qui passe par le langage : comment la langue produit le sexisme. Notamment à travers le masculin générique, les féminins péjoratifs, les féminins spécifiques. D'autre part, comme c'est le langage qui produit cela, la langue est également le lieu où on peut défaire ces stéréotypes. »
Pour autant, la linguiste refuse toute hiérarchisation des combats. « Il ne s'agit pas de dire "Tout est langage et le reste n'a pas d'importance", ni d'inverser l'accusation en disant "Le langage ne sert à rien, la vraie question c'est les salaires". Il s'agit de dire : on ne peut pas faire sans le langage – même si on fait d'autres choses aussi – parce que c'est notre prisme d'accès au réel. » L'enjeu ? Défaire l'évidence. Montrer que les catégories ne pointent pas naturellement vers le réel, qu'il peut y avoir du jeu, du trouble dans leur fonctionnement. Faire dysfonctionner la machine linguistique pour révéler ses rouages.
« Le danger étant que l'écriture inclusive reste une sorte de signe de reconnaissance entre des gens qui pensent plus ou moins la même chose. C'est-à-dire entre les partisans de l'émancipation, et se voie limitée à la fois à des registres spécialisés et à des modes de publication spécialisés. », Jean-Jacques Lecercle.
L'écriture inclusive : un front dans la lutte pour l'émancipation
Sur l'écriture inclusive, les deux chercheur·euses manifestent un intérêt, tout en soulevant des questions sur son efficacité et sa portée. Jean-Jacques Lecercle situe d'abord la question dans un contexte plus large : « L'écriture non-exclusive s'inscrit dans les mouvements pour l'égalité femmes-hommes », note-t-il. Mais il invite toutefois à ne pas surestimer son importance : les écarts salariaux ou les menaces sur le droit à l'avortement lui semblent des enjeux plus pressants.
Selon le philosophe du langage, l'écriture inclusive rejoint à la fois des conflits sociaux et une querelle linguistique. Son analyse linguistique identifie une difficulté structurelle : l'écriture inclusive relève du « métalinguistique ». Une réflexion consciente sur le langage. Or, pour qu'une pratique s'installe durablement, elle doit devenir « épilinguistique », c'est-à-dire intégrée au savoir inconscient que tout locuteur a de sa langue. Sur l’incorporation inconsciente de cette forme de langage, le linguiste a des doutes.
Le chercheur pointe le risque d’une écriture inclusive cantonnée à certains milieux sociaux plutôt qu’une évolution généralisée de la langue : « Le danger étant que l'écriture inclusive reste une sorte de signe de reconnaissance entre des gens qui pensent plus ou moins la même chose. C'est-à-dire entre les partisans de l'émancipation, et se voie limitée à la fois à des registres spécialisés et à des modes de publication spécialisés. »
D’où vient l’écriture inclusive ?
Julie Abbou, elle, s'attaque au terme même d’ « inclusion ». D'où vient cette expression qui a envahi le débat ? L'histoire révèle un parcours inattendu qui commence dans les églises états-uniennes à la fin des années 1970. À cette époque, des figures protestantes et évangélistes cherchent à aligner leurs prêches aux changements sociétaux. Leur conviction : si le message biblique s'adresse à toute l'humanité, alors le langage religieux doit cesser d'être exclusivement masculin. Ces personnes en soutane ne se contentent pas de théoriser : elles réécrivent. Jésus n'est plus « Fils de Dieu » mais « Enfant de Dieu ». On remplace « homme » par « humain » et on démasculinise les métaphores. Certain·es vont plus loin encore : pourquoi genrer Dieu lui-même ?
Le concept traverse l'Atlantique dans les décennies suivantes. En Belgique francophone, on suit le mouvement des initiatives québécoises (1979), françaises (1979) et suisses romandes (1992) pour accoucher en 1993 d’une recommandation de féminiser les noms de métiers, de grades ou de titres. Mais l'expression « écriture inclusive » n'apparaît qu'en 2016, sous la plume de Raphaël Haddad. Ce docteur en communication marchandise la notion en la déposant.
Après avoir retracé cette généalogie, Julie Abbou pointe l'étrange mélange de genre au cœur de la notion : « Du Royaume de Dieu aux rayons du supermarché ». Cette « inclusion » évoque pour elle la naïveté des slogans publicitaires. « Venez comme vous êtes », promet McDonald's. Un marketing de la bienveillance devenu champ de bataille culturel. Face à l'urgence politique actuelle, toutefois, la critique du féminisme libéral développée dans son ouvrage Tenir sa langue passe au second plan.
Le tournant réactionnaire
Les deux linguistes s’inquiètent « du développement de tendances réactionnaires ». Julie Abbou documente l'internationalisation de cette offensive. Des collègues brésilien·nes ont découvert que les textes de loi contre l'écriture inclusive étaient identiques dans plusieurs pays, au mot près. « Il y a une véritable internationale fasciste, ou en tout cas hyper-conservatrice », s’inquiète-t-elle.
Historien de la langue anglaise, Jean-Jacques Lecercle relativise les discours alarmistes sur la « destruction de la langue ». Ce qui l'inquiète davantage ce sont les « vérités alternatives », le mépris des faits, et les accusations de « wokisme » disqualifiant des débats légitimes. « Sous ce prétexte, il y a une répression maccarthyste d'une partie de la société intellectuelle qui est en train de se produire aux États-Unis et en Europe. »
École et transmission linguistique
Chaque guerre a son Sarajevo. Celle de l'écriture inclusive a son manuel Hatier : en 2017, l'éditeur publie un manuel scolaire partiellement rédigé en écriture inclusive. Les polémiques s'enchaînent, fidèles à leur étymologie guerrière. Pourtant, la question demeure : que peut l'école pour l'émancipation de tous et toutes par la langue ? Pour Jean-Jacques Lecercle, l'école est « le lieu de l'actualisation » de la normalisation linguistique. Reprenant le philosophe Louis Althusser et sa théorie des « appareils idéologiques d'État », il rappelle que c'est à l'école que « pendant 8 ou 9 ans, à raison de plusieurs heures par jour, on peut éduquer l'enfant, c'est-à-dire le soumettre à un processus de normalisation et d'inculcation de normes. » Mais il refuse d'y voir une simple contrainte négative.
La normalisation serait aussi une condition d'accès au langage : « Le sujet n'est libre que parce qu'il a été assujetti », explique-t-il, jouant sur le terme dans ses deux sens – être soumis à une autorité, mais aussi devenir sujet capable d'agir. Pour parler, « il faut que je sois assujetti à un système », mais une fois approprié, ce système me rend « capable de m'exprimer en mon nom propre ». Il cite la philosophe Judith Butler et ses « contraintes capacitantes » : des règles qui limitent, certes, mais qui rendent aussi possible l'expression. « Ce sont des contraintes dont il faut que je m'accommode, mais elles me rendent capable premièrement de m'exprimer en mon nom propre et deuxièmement d'utiliser la langue à mes fins expressives. »
Enseigner la variation plutôt que la norme
Julie Abbou exprime davantage de réserves sur la transmission scolaire de normes linguistiques alternatives : « Je défends une position du trouble, du tumulte, de l'interpellation », explique-t-elle. Cette approche critique « ne se transforme pas facilement en quelque chose de transmissible, parce que dès que cela devient une norme – et transmettre demande un cadre normatif – on change de nature ».
Elle préférerait « enseigner plutôt les variations du langage », montrer « qu'il y a plusieurs manières de s'exprimer selon ce qu'on veut dire », plutôt que de définir de nouvelles normes fixes. « En France, il y a cette idéologie tragique du standard, de la norme unique et de l'orthographe, qui masque une fausse égalité des chances et une méritocratie basée sur la maîtrise de l'orthographe. Enseigner déjà la possibilité de plusieurs versions, y compris au niveau du genre, me semblerait un pas énorme. » Son propos soulève une tension : peut-on subvertir les normes dans une institution qui fonctionne précisément par leurs transmissions ?
Pour conclure, Jean-Jacques Lecercle rappelle avec sa prudence d'historien que modifier la langue ne suffit pas à l’amélioration de la société. « Je ne suis pas sûr qu'une transformation de la langue suffise à transformer le monde social, bien que ces transformations participent à la transformation du monde social », résume-t-il. Le marxiste préconise d’éviter une forme « d'idéalisme linguistique » visant à « surestimer la fonction symbolique, c’est-à-dire à hiérarchiser le symbole par rapport à l'action économique et sociale ».



