Décrochage sportif: une approche à repenser / Entretien avec Maxime Travert

Mercredi 21 mai 2025

Jeune devant un stade de foot
Photo de David Baum sur Unsplash
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Les adolescents désertent massivement le sport. Pour l’enseignant-chercheur Maxime Travert, un phénomène est déterminant: ce n'est pas l'attractivité du sport qui pose problème, mais l’incapacité à fidéliser sa pratique. Un diagnostic qui invite à repenser en profondeur l’approche de l'éducation physique.

Et si le problème de fréquentation sportive n'était pas son manque d’attractivité, mais plutôt un phénomène de décrochage? Alors que seul·e un·e adolescent·e francophone sur dix respecte les recommandations de l’OMS en matière d'activité physique, repenser les politiques de promotion du sport relève d’un enjeu sanitaire. Professeur à l’université d’Aix-Marseille, Maxime Travert1 a dirigé plusieurs enquêtes sur les pratiques sportives en région Provence-Alpes-Côte d'Azur. Déployées sur plusieurs années, ces études révèlent une diminution constante de la participation sportive. Et le Marseillais va droit au but: la situation est inquiétante. «Seulement 13% des jeunes en France respectent les recommandations de l'OMS en matière d'activité physique. Ce constat s’étend à de nombreux pays».
Cet abandon des pratiques sportives est également observable en Fédération Wallonie-Bruxelles: en fin de primaire, 5% des élèves interrogé·es par l’enquête HBSC 2022 déclarent «ne jamais pratiquer de sport». La proportion double à la fin des secondaires. La bonne nouvelle? La plupart des jeunes s'essaient au sport avant de l'abandonner. L’enjeu n’est donc pas tant de les attirer que de les y maintenir.

Fidéliser plutôt qu’attirer

Portrait de Maxime Travert
Maxime Travert

Arbitre sur le terrain de la désertification sportive, Maxime Travert ne s’arrête pas au diagnostic et il distribue les cartons aux politiques d’éducation sportive. La focalisation actuelle sur les répercutions sanitaires et citoyennes de l’activité sportive est selon lui inadaptée, «car le véritable défi n'est pas la promotion ou l’instrumentalisation du sport, mais la fidélisation à la pratique sportive». Fort de ce constat, l’ancien professeur agrégé d’éducation physique propose quatre pistes de solution: découvrir les différentes expériences sportives, redonner au sport un climat bienveillant, améliorer l'image qu'il véhicule et réinstaurer du sens à l'effort, comme il nous l’explique dans cet entretien.

Éduquer: Qu'observez-vous concernant l'évolution de la pratique sportive chez les jeunes?
Maxime Travert:
Nous constatons une baisse régulière. Notre enquête qui s’étend sur une période allant de 2001 à 2015 chiffre la diminution des pratiquants de 79% à 65%.

Éduquer: Comment expliquez-vous ce phénomène?
M.T.:
C'est essentiellement un problème d'abandon. Sans ce mécanisme de décrochage sportif, nous aurions un taux de participation à plus de 95%. Les «primo-participants», les personnes n’ayant jamais pratiqué de sport, sont très rares: environ 10% chez les jeunes filles des milieux défavorisés, et seulement de 4% à moins de 1% pour les autres jeunes concernés.

Éduquer: Quand et pourquoi se produit ce décrochage sportif?
M.T.:
À trois moments clés, avec des causes distinctes. Dans le primaire, ce sont principalement les parents qui en sont à l’origine. En secondaire – période où l'abandon est maximal – c'est la pratique sportive elle-même qui est répulsive. En fin de secondaire, c'est l'impossibilité de concilier sport et études qui provoque cette rupture.

Éduquer: Le décrochage se concentre donc essentiellement sur les premières années du secondaire?
M.T.:
Exactement. Et les chiffres français sont éloquents: nous passons de 6 millions de licenciés sportifs chez les moins de 15 ans à seulement 3 millions au-delà de cet âge. C'est une chute spectaculaire de 50%. Et ce n'est pas une spécificité française. Les études internationales confirment cette tendance préoccupante, avec un taux global de pratiquants qui chute entre les âges de 11 et 15 ans.

Éduquer: On évoque souvent la concurrence des écrans. Est-ce fondé?
M.T.:
C'est un mythe: pratiquement aucun des jeunes que nous avons interrogés n'a mentionné avoir arrêté le sport pour les écrans. La pratique des jeux vidéo se déroule la nuit et concurrence plutôt le sommeil.

Éduquer: Qu'est-ce qui explique cet abandon massif spécifiquement durant les années collège, soit de 11 à 15 ans?
M.T.:
Le sport est à l’origine de son propre abandon. Nos recherches ont identifié trois facteurs déterminants qu’il est essentiel de comprendre si l'on veut transformer notre approche du sport et de son enseignement. Premièrement, le climat relationnel dans lequel se déroule la pratique est perçu comme toxique : ambiances tendues, conflits récurrents avec les entraîneurs et dégradation des relations entre jeunes pratiquants. Deuxièmement, l'image que renvoie la pratique aux adolescents est parfois démotivante. Imaginez l'impact de remarques comme «tu n'es pas bon» ou «tu n'es pas convoqué pour le match de dimanche» sur des jeunes en pleine construction identitaire. Enfin, la nature même de la pratique devient problématique: l'exigence d'efforts, la confrontation à des contraintes, la nécessité de la répétition finissent par rebuter nombre d'adolescents.

Éduquer: Et en fin de secondaire, le problème est-il différent?
M.T.:
Le problème devient plutôt d’ordre organisationnel. La charge de travail scolaire ne permet plus de concilier école et activité sportive. Le paradoxe, c’est que le sport est souvent considéré comme variable d'ajustement alors que certaines études démontrent qu'un élève sportif obtient de meilleurs résultats scolaires que celui qui ne l’est pas.

Éduquer: Devant un tel constat, quelles solutions proposez-vous pour contrer le décrochage sportif?
M.T.:
D'abord, intégrer la pratique sportive dans un climat bienveillant et accueillant, ensuite veiller à ce qu’elle renvoie une image positive au pratiquant et enfin faire en sorte que le sportif coconstruise avec son éducateur l’effort à fournir afin qu’il en vaille la peine.

Éduquer: Mais existe-t-il une seule façon de pratiquer le sport: la compétition?
M.T.:
Non. Si on a la curiosité d’observer les pratiques qui se déroulent à la périphérie des clubs, on constate que les raisons de la pratique sont diverses: affronter un adversaire, repousser ses limites ou surmonter les obstacles qui parsèment un environnement.

Éduquer: Ces dimensions ne sont-elles pas toujours présentes lorsque la pratique sportive est proposée aux jeunes?
M.T.:
C'est précisément là que nous devons opérer une révolution dans notre vision de la culture sportive. Faire du sport, c’est aussi bien s’engager dans une compétition que rechercher la réalisation d’une performance, voire surmonter une épreuve. Pour endiguer efficacement le décrochage, il est impératif d'ouvrir les yeux des jeunes sur cette diversité d’expériences sportives.

«Les cours d'éducation physique constituent un terrain privilégié pour transmettre une culture sportive plurielle et inclusive, loin des stéréotypes.»

Éduquer: Donc enseigner le sport, c’est autant transmettre des pratiques que des manières de les pratiquer?  
M.T.:
En effet, et l'enseignant joue ici un rôle décisif: permettre à chaque élève de découvrir la diversité des expériences sportives pour ensuite choisir en pleine conscience la relation à l'activité physique qui résonne le mieux avec sa personnalité. Ce qui est fascinant, c'est qu'une même discipline sportive peut permettre de vivre ces diverses formes d’expérience. Les cours d'éducation physique constituent donc un terrain privilégié pour transmettre cette culture sportive plurielle et inclusive, loin des stéréotypes qui cantonnent trop souvent le sport à la seule pratique compétitive.

Éduquer: Vous proposez des pistes pour lutter contre le décrochage. Comment les mettre en œuvre concrètement?
M.T.:
Il s'agit d'une transformation profonde de notre approche. Pour créer un climat positif, nous devons placer au centre les valeurs de respect, d'écoute et d'entraide. La communication doit être radicalement repensée. Abandonner les jugements comme «tu es nul» pour privilégier une approche constructive: «voici tes points forts et comment progresser sur tes points faibles». L'enjeu est de rendre le jeune véritablement acteur de son parcours. Chaque pratiquant doit identifier clairement son point de départ et sa destination. L'effort devient alors un projet coconstruit, rythmé par des évaluations régulières et un dialogue permanent qui lui donne sens.

Éduquer: Les politiques sportives sont-elles adaptées au nécessaire changement de paradigme?
M.T.:
Les usages politiques du sport ont changé depuis les vingt dernières années. Autrefois considéré comme un vecteur d'intégration des jeunes, le sport est maintenant envisagé comme un moyen de santé publique. Les stratégies actuelles se concentrent sur trois axes, selon nous inadaptés: promotion de l'accès, exemplarité des champions et instrumentalisation sanitaire avec le slogan «Le sport, c'est la santé». Des travaux scientifiques montrent que les jeunes sont très peu réceptifs à ce type d’arguments.

Éduquer: Quelle serait donc la politique idéale?
M.T.:
Une politique de fidélisation, concentrée sur la lutte contre le décrochage massif pendant le début de l’adolescence. C'est là que tout se joue. Le travail pédagogique s’inscrit autour de quatre idées fortes: permettre au pratiquant de choisir l’expérience sportive qui lui convient le mieux, inscrire la pratique du sport dans un climat relationnel positif, faire du sport un miroir qui renvoie une image équilibrée de ses compétences et rendre le pratiquant acteur de son propre entrainement.

 

  • 1Maxime Travert est professeur des universités à l’Institut National Supérieur duProfessorat et del'Éducation (Inspé) et membre de l’Institut des Sciences du Mouvement(UMR7287, CNRS) au sein l’université d’Aix-Marseille.
Couverture de la revue Eduquer n°195 consacrée au sport

juin 2025

éduquer

195

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