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«Vous m’ferez (plus) 100 lignes»

«Vous m’ferez (plus) 100 lignes»
Une bagarre générale en cour de récré, un objet balancé sur le dos du prof et personne ne se dénonce… c’est le scénario prévisible d’une punition collective. La pratique est fréquente mais injuste. Le Pacte d’excellence propose d’y mettre fin.

C’est une proposition qui n’a guère eu d’écho tant dans les médias, que chez les acteurs du monde scolaire: en finir avec la punition collective. L’idée émane du groupe de travail consacré à la qualité de vie à l’école et présidé par le Délégué général aux droits de l’enfant, Bernard De Vos. Pour lui, une punition collective est toujours ressentie comme une injustice et elle présuppose souvent un appel à délation. Sur le plan éducatif, elle est donc à proscrire, estime le Délégué.

Dans les textes officiels, la punition collective n’apparaît nulle part. Dans les recommandations envoyées aux écoles organisées par la Communauté française pour élaborer leur règlement d’ordre intérieur (ROI), on aborde bien la question de la punition. Le document précise qu’elle doit être «proportionnée à la transgression, adaptée à l’enfant, cohérente et appliquée dans un délai assez court». La sanction est toujours envisagée comme individuelle. Mais rien n’interdit formellement la punition collective.

Ce n’est pas le cas de la France où la question a suscité beaucoup de débats dans le milieu scolaire. En 1999, Ségolène Royal, alors ministre de l’Éducation nationale, avait abrogé la punition collective dans une circulaire. Elle a été restaurée en 2004 par François Fillon qui a permis, à nouveau, à un enseignant de pratiquer un «châtiment groupé…pour retrouver des conditions sereines d’enseignement». Cette circulaire a été abrogée en 2011 mais le débat s’est poursuivi sur le type de sanctions qui peuvent être infligées par des enseignants. Ainsi, en 2013, un instituteur a été condamné par le tribunal de Cherbourg pour avoir collé une étiquette sur le front d’une élève particulièrement lente et considérée comme «rebelle» par l’enseignant. La punition a été considérée comme humiliante, vexatoire et attentatoire à la dignité de l’élève. En France, une circulaire précise le type de punitions qui peuvent être données dans l’enseignement primaire: réprimande, privation partielle de récréation, retenue après la classe sous la surveillance d’un adulte. Le copiage de lignes est banni partout.

La punition collective encore très répandue

En Belgique francophone, la question de la punition suscite peu de débats, officiellement en tout cas. Ce qui ne signifie nullement que, sur le terrain, le problème ne se pose pas. En mars 2016, plusieurs parents d’une école primaire catholique à Mons avaient retiré leurs enfants pour des punitions jugées «inadaptées». Exemples? Obliger un enfant à porter, pendant trois semaines, le cartable de l’élève avec lequel il s’était disputé. Ou encore: rester à genoux sur un petit banc, les mains sur la tête pour apprendre à écrire plus vite.

«La punition est une question qui revient sans cesse au sein des associations de parents, assure Véronique de Thier, responsable de la régionale bruxelloise de la Fapeo. Les parents s’interrogent sur l’aspect peu pédagogique et disproportionné de certaines punitions et beaucoup nous demandent qu’une réflexion soit menée à ce sujet auprès des directions d’écoles, qui souvent n’apprécient guère ce genre d’intervention extérieure. La punition collective est en tout cas encore très répandue. Trop de bruit dans la cantine? Tout le monde est puni. Sans que l’on s’interroge sur les aménagements possibles du local pour diminuer le vacarme». Souvent les enseignants sont démunis, précise Véronique de Thier, et ils reproduisent certaines pratiques qu’ils ont eux-mêmes connues. «Mais on sent chez beaucoup d’entre eux une ouverture, un questionnement. Ils sollicitent des acteurs extérieurs pour les aider dans ce travail sur la conduite de classe».

C’est dans les écoles socialement les plus défavorisées qu’on trouve le plus de punitions disproportionnées et jugées même violentes par la responsable de la Fapeo. Des enfants sont punis parce qu’ils parlent en mangeant. Ils font le «piquet» dans la cour de récréation même quand il gèle. Des enfants de 5e ou 6e primaire sont envoyés en 1e pour les humilier. «Le pacte d’excellence prévoit que les ROI soient élaborés avec les élèves. Cela pourrait changer positivement les choses».

Un risque de surenchère

Pour Benoît Galand, professeur et chercheur à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation à l’UCL, les enseignants sont peu formés à la conduite de classe et donc la plupart d’entre eux ne savent pas trop comment réagir face aux élèves qui ne respectent pas les consignes. «Lorsque l’enseignant réagit, il est courant que les transgressions de l’élève soient suivies d’une punition, écrit-il sur le site de ChanGement pour l’égalité. Si cette dernière permet parfois d’interrompre un comportement jugé problématique, elle a rarement l’effet préventif espéré sur la réapparition de ce comportement, notamment parce qu’elle n’apprend pas à faire autrement. En outre, plus on use d’une punition, moins elle s’avère efficace, ce qui peut conduire à une surenchère». Sans compter la détérioration de la relation avec l’adulte, le risque de voir valorisé l’élève visé aux yeux de la classe. «D’un point de vue strictement pragmatique, l’usage de la punition est d’une efficacité limitée», conclut le chercheur. Pour Benoît Galand, il ne faut bien sûr pas renoncer à fixer des limites aux élèves ni à sanctionner mais il faut réfléchir à rendre les sanctions plus éducatives. Et de suggérer d’expliquer mieux les règles aux élèves, d’en limiter le nombre éventuellement. Il faut, dit-il, concevoir des punitions qui vont dans le sens de la réparation et du dialogue.

Claire (prénom d’emprunt) été longtemps institutrice dans une école dite «difficile» à Bruxelles. Elle enseigne aujourd’hui dans une école rurale en Wallonie. Deux mondes socialement et culturellement très différents mais où la question de la discipline et du respect des règles se pose de la même manière. Pour Claire, les règles doivent avoir du sens pour l’élève: «elles sont là aussi pour les protéger. Si un élève chahute et empêche les autres de travailler, je vais d’abord essayer de comprendre les raisons de son comportement. L’agressivité peut être le résultat d’un problème qui s’est passé à la maison. Je cherche aussi à lui faire reprendre son calme et donc, s’il reste agressif, je lui demande de sortir de la classe et de rentrer quand il se sentira mieux. Je ne présente jamais cette «sortie» comme une exclusion, juste comme un moment pour l’enfant de refaire le point. Généralement, il revient vite en classe…et calmé».

Méditer pour (se) calmer

La méthode de Claire n’est pas très éloignée d’une pratique déjà largement répandue dans les écoles du nord de l’Europe: la méditation en lieu et place de la punition, et proposée de manière individuelle ou collective. Un professeur de français au Collège De Gaulle de Jeumont (dans le Nord-Pas-de Calais) a mis en place depuis novembre dernier des séances de méditation aux élèves envoyés en retenue. Cette méthode, explique l’enseignante, permet aux plus turbulents de se calmer et elle-même commence, depuis deux ans, chacun de ses cours par cinq minutes de méditation.

L’idée a aussi séduit un député PS du parlement wallon, Anthony Dufrane qui défend l’introduction de séances de méditation dans les écoles. «Elle peut être utilisée de manière préventive pour aider l’enfant à se relaxer en classe et améliorer sa concentration, dit-il, mais elle peut aussi être utilisée de manière curative à la place des punitions». Il existera toujours des situations où une punition doit être prononcée, ajoute le député, mais bien des fois la méditation va permettre à l’enfant de se détendre et surtout de comprendre sa «bêtise». Anthony Dufrane a demandé à la ministre de l’Enseignement Marie-Martine Schyns de propager cette initiative dans les écoles. La ministre CDH se dit très «favorable» à l’idée. Mais on s’en doute, entre la punition collective, infligée sans réflexion pédagogique et les séances de méditation ou de massage, il y aura encore un long chemin à parcourir. Dans le calme et la réflexion.

Martine Vandemeulebroucke, secteur Communication

Encadré: Sages, trop sages enfants sous Rilatine

On ne va, bien sûr, pas comparer la consommation de Rilatine chez les enfants à de la violence éducative mais dans certains cas cela s’en rapproche tout de même. La Rilatine est un dérivé d’amphétamine, prescrit pour les élèves souffrant de troubles de l’attention mais aussi d’agitation et d’hyperactivité. En dix ans, la vente de la Rilatine a été multipliée par sept. Aujourd’hui, plus de 60.000 enfants belges en reçoivent mais le Conseil Supérieur de la Santé estime que pour la moitié d’entre eux, il s’agit d’un traitement inadapté.

Comment en est-on arrivé là? La Rilatine est aussi appelée la «kiddy coke», la cocaïne des enfants. Elle améliore les performances en matière de mémoire tout en rendant les enfants beaucoup plus calmes, deux résultats appréciés tant dans les écoles que chez certains parents vivant eux-mêmes dans un grand stress. Au point d’être prescrite abusivement? Le fait qu’elle soit, depuis 2004, remboursée par la mutuelle en fait en tout cas un traitement banalisé. Dans certaines écoles, surtout parmi les plus socialement favorisées, on estime qu’un élève sur six est sous Rilatine.

Depuis trois, quatre ans, des voix se font entendre, notamment dans les centres PMS, pour dénoncer des enfants «dopés» et reprocher l’intolérance de plus en plus évidente du système scolaire à l’égard des enfants jugés trop «turbulents». à partir de quand un enfant doit-il être considéré comme hyperactif? Où est la norme? Selon certains PMS, la demande de mettre un élève sous Rilatine émane le plus souvent de l’école. Les parents, eux, veulent répondre aux attentes des enseignants et éviter la stigmatisation de leur enfant. Le phénomène commence parfois très tôt. Des médecins ont reçu des demandes de prescription pour des petits de maternelle alors que ce médicament ne peut pas être administré aux moins de six ans.

Infor-Drogues a constaté qu’il n’est pas facile de se passer de la Rilatine en grandissant. La pression des études se renforce. Consommer de la Rilatine devient une forme de dopage et ce médicament fait désormais l’objet d’un véritable trafic sur les campus.