Actualité: Droits des femmes, Egalité femmes-hommes

Quelques évolutions contemporaines avant #MeToo

Quelques évolutions contemporaines avant #MeToo

SOMMAIRE DU DOSSIER

Déclins des féminismes, backlash, dissensions… L’après deuxième vague n’est pas rose mais les mobilisations perdurent, de façon moins uniforme cette fois.

Au début des années 1980, il semble que l’on assiste à un déclin des féminismes, et ce pour plusieurs raisons. D’une part, l’égalité semble en partie obtenue: «On veut croire que les femmes investissent de plain-pied l’espace public et parviennent à harmoniser carrière, famille et vie sexuelle et amoureuse. On dit qu’elles ont fondamentalement changé le politique et l’intime, tout en redéfinissant le savoir et le faire. On est enfin d’accord sur le fait qu’elles s’affirment en tant que créatrices, leurs œuvres bénéficiant d’une large audience».

D’autre part, on assiste à une institutionnalisation du combat pour l’égalité ainsi qu’à des dissensions au sein du mouvement féministe, puisque des groupes de femmes ne se reconnaissent plus à travers les discours que les féminismes de l’époque défendent. Pour finir, les nouvelles problématiques économiques ne donnent pas la priorité aux femmes. S’instaure alors un phénomène de «backlash» (voir encadré). En réaction à cette stigmatisation des féminismes, à ce retour à l’essentialisme et au fait que les inégalités et les discriminations à leur égard restent fortes, des femmes se mobilisent à nouveau mais redéfinissent et se réapproprient la lutte; ceci fait dire, en 1992, à l’américaine Rebecca Walker que l’on assiste à l’émergence d’une troisième vague féministe. Cependant, l’existence de cette troisième vague sera remise en cause par certain·e·s qui évoquent plutôt de «jeunes féministes» dans les traces de la seconde vague.

Hétérogénéité

Alors que la principale force des mouvements de la deuxième vague résidait dans la capacité à se rassembler pour une lutte commune, autour du concept de sororité, on assiste à un «éparpillement des initiatives». La spécificité des mouvements plus contemporains se caractérise par la scission des groupes néo-féministes et par la prise en compte de la diversité des femmes, qui parfois relève d’une double discrimination en fonction de la couleur de la peau, de l’orientation sexuelle, du contexte socioculturel, etc. Pour ces nouvelles militances, les mouvements de la seconde vague, en voulant unifier les femmes, en auraient mis d’autres de côté afin de ne se concentrer que sur l’état de femme blanche et occidentale. Au niveau international, de nouveaux groupes voient le jour qui revendiquent une émancipation, davantage liée à une situation vécue dans un contexte spécifique. On peut ainsi évoquer les Women living under muslim laws, les Woman in black, les Madres de la Plaza Mayo, le Center for Women’s global leadership, etc.

Individualisme et international

Même si les féministes ont toujours collaboré au niveau international, ces nouveaux militantismes se caractérisent par une volonté de s’inscrire, au niveau mondial, dans des processus autour de réflexions communes, de collaborations entre pays, de partages des expériences et des savoirs, dans le respect de chaque culture, etc.

Malgré une crainte au début des années 1980 dans les pays occidentaux, d’un affaiblissement des féminismes, la lutte pour les droits des femmes a pourtant été menée de façon internationale, amorcée par la «Décennie des Nations Unies pour les femmes de 1975-1985». Nombre de conférences onusiennes ont vu le jour, dont l’une à Beijing en 1995, marquée par l’installation, en parallèle, d’un forum des ONG ayant accueilli près de 30 000 participantes. «Peu à peu, l’opinion publique prend conscience des violences privées mais aussi des violences d’État envers les femmes».

En 1995 à Pékin, les féministes obtiennent la reconnaissance de «la violence sexuelle comme discrimination spécifique vis-à-vis des femmes; cette forme juridique, au-delà des lois nationales, fournit un moyen d’expression à celles qui ont subi des injustices, même si les difficultés d’application restent permanentes». En 2000, se met en route la Marche mondiale des femmes contre la pauvreté et la violence envers les femmes: des manifestations dans de nombreux pays s’ensuivent, des millions de pétitions sont déposées à l’ONU. Cette marche compte l’adhésion et la participation de 6 000 groupes de 161 pays. En outre, Bruxelles a accueilli, en 2011, la 11e Rencontre Internationale Femmes et Santé, réunissant des femmes du monde entier.

Sororité était le cri de ralliement des néo-féministes, solidarité est celui de ces nouveaux militantismes. L’individualité de chaque femme est remise au centre, avec une stratégie d’empowerment défendue par les femmes du tiers-monde. L’ONG belge, Le Monde selon les Femmes travaille à la fois sur les relations femmes/hommes, mais aussi sur les relations Nord/Sud. Elle définit ainsi l’empowerment: «L’empowerment s’ajoute à la notion de genre, les individus, femmes et hommes sont acteurs/trices de changements. La notion fait référence à l’individu, au pouvoir qu’il peut avoir sur sa propre vie, au développement de son identité ainsi qu’au collectif.»

Par ailleurs, le type de militance a aussi évolué avec l’avènement de l’individualisme dans les sociétés occidentales. L’action n’est plus forcément axée autour du collectif, mais peut se traduire par un militantisme plus personnel qui peut être ancré dans une démarche artistique (le Riot grrrl), dans le choix de consommation, dans l’utilisation des réseaux sociaux pour faire passer les idées (blog, fanzine …), etc.

Nouvelles initiatives en Belgique

Léonie La Fontaine (1857-1949) est une féministe
et pacifiste belge. Elle appuie les thèses du féminisme à travers la création de l’Office central de
documentation féminine en 1909. Elle organise
à son domicile une bibliothèque pour faciliter
l’orientation des filles dans leurs choix professionnels. Ses combats ne sont jamais éloignés de
la documentation. Photo: Domaine public.

À la fin des années 1970, après un investissement personnel intense, les militantes fatiguent et les groupes d’origine disparaissent. D’autres associations et structures, dont l’action est souvent plus spécifique, voient le jour: SOS viol, le collectif pour femmes battues (le premier refuge s’ouvre en 1977 à Bruxelles, d’autres suivront dans toutes les grandes villes belges), etc. Les cahiers du GRIF interrompent leurs publications et se scindent en deux. Une partie du groupe crée le journal «Voyelles», entièrement réalisé par des femmes, plus alternatif par rapport à d’autres magazines féminins traditionnels puisqu’il propose des rubriques «féminines décomplexées qui voisinent avec des articles d’économie ou de politique». L’autre partie de l’équipe des cahiers du GRIF crée, à l’initiative, entre autres, de Hedwige Peemans-Poullet et de Françoise Collin, «l’Université des femmes», qui organise des colloques, des cours, des conférences et des séminaires, publie la revue «Chronique féministe» et monte la bibliothèque Léonie Lafontaine. En 1978, à l’initiative de Renée Van Mechelen, est créé le centre de documentation néerlandophone Rosa, et, en 1986, le premier centre académique d’études de la condition féminine (Women’s Studies) à la VUB. En 1995, apparait Sophia, Réseau de coordination des études féministes et le centre Amazone, qui se pose comme un centre de rencontres pour les femmes, accueillant en son sein des associations féministes de tout horizon. Ce lieu, pratiquement unique en Europe, illustre la volonté d’un travail en synergie.

Institutionnalisation et associations

«Le mouvement associatif féministe a considérablement évolué depuis les années 70 où, dans la foulée de mai 68, il refusait toute hiérarchie et se méfiait de toute institution». «À la fin des années 80, le féminisme institutionnel soutient une politique d’actions positives, sensibles surtout dans le domaine éducatif et professionnel, il revendique des quotas ou la parité pour une meilleure efficacité politique.» Ainsi, partout en Europe, les autorités publiques prennent progressivement en compte les inégalités sexuées.

Ces questions investissent chaque domaine: à partir de 1974, des commissions travaillant sur la question des femmes sont officiellement installées auprès du ministère de l’Emploi et du Travail, auprès du ministère des Affaires étrangères (1975), au sein des ministères francophones et néerlandophones de l’Éducation nationale (1979 et 1980), au sein du ministère de la Fonction publique, de la Commission du travail familial (1985) et auprès du ministère de la Prévoyance sociale (1981).

Enfin, un comité ministériel pour le Statut de la femme est créé en 1981, chargé de se prononcer sur «les problèmes liés à la situation de la femme dans la société et des mesures à prendre pour réaliser une égalité homme et femme». L’année 1985 voit la mise en place d’une fonction de secrétaire d’État à l’Émancipation sociale au niveau fédéral.

Pourtant, «loin de passer de l’autonomie à l’institutionnalisation, comme incline à le penser un raisonnement dichotomique, ces associations développent des stratégies intermédiaires de coopération et d’articulation au sein d’espaces aussi divers que le monde de l’administration et le milieu universitaire.» Ainsi, le terme de triangle de velours est employé en Belgique pour signifier «ce système d’interactions englobant trois types d’acteurs: les fonctionnaires et politiciennes féministes, les universitaires de confiance et les voix formellement organisées du mouvement des femmes; le mot velours renvoyant au fait que la majorité de ces acteurs sont des femmes.»

 

Juliette Bossé, responsable de la revue

ILLUSTRATION: Le président américain Jimmy Carter rencontre les dirigeantes de l’année internationale des femmes à la Maison-Blanche, le 12 janvier 1979. Domaine public

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Eduquer 150: Histoire du féminisme en Belgique: reconnaître un héritage / Illustration: Cristina Spanó


EN PLUS…

Repérer le backlash (ou retour de bâton)…

– des mouvements intégristes, religieux ou politiques, font pression pour supprimer le droit à l’IVG et même la contraception; ils insistent sur le caractère naturel des différences entre les femmes et les hommes et sur leur hiérarchie;

– certain·e·s manifestent de la résistance à traiter des violences domestiques et du partage des tâches ménagères au nom du respect de la vie privée;

– la banalisation du porno dans différents supports média argue de la liberté pour renforcer le principe de la marchandisation du corps (des femmes principalement);

– l’existence d’hommes victimes de violences dans la sphère privée est utilisée pour remettre en question les campagnes et les mesures dénonçant la violence envers les femmes;

– l’apparition de femmes leaders sur la scène politique est utilisée comme prétexte pour nier le besoin de quotas ou de mesures positives assurant la participation des femmes dans la sphère publique, etc.[1]

[1] Claudine DRION et Gérard PIROTTON, Genre, 6 niveaux pour comprendre et construire des stratégies, Le Monde selon les femmes, 2012.


Quelques nouvelles lois:

1974: mêmes compétences pour le père et la mère en matière de gestion des biens et d’éducation des enfants.

1976: droits égaux concernant les biens matrimoniaux.

1984: protection des droits successoraux du conjoint survivant.

1975: égalité de rémunération.

1984: protection des droits de succession du partenaire survivant.

1994: loi Smet-Tobback qui impose aux partis de confier au minimum un tiers des places de leurs listes aux femmes, à tous les niveaux électoraux, de la commune à l’Europe.

1990: l’IVG est partiellement dépénalisée (article 350 du code pénal, modifié par la loi du 3 avril 1990).

1993: un Conseil pour l’égalité des chances est créé au niveau fédéral, poursuivant le travail de la Commission pour l’emploi des femmes, créée en 1986.

1995: Miet SMET, la première femme ministre de l’Égalité des chances est nommée au sein du gouvernement fédéral.

2002: création de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, institution publique fédérale belge qui a pour mandat de garantir et de promouvoir l’égalité des femmes et des hommes, de combattre toute forme de discrimination et d’inégalité basée sur le sexe.

2003: parité et alternance dans les listes électorales en Belgique.

2005: lors de la révision du décret organisant la formation initiale des enseignant·e·s du maternel, du primaire et du premier cycle du secondaire en 2005, le terme genre fait son apparition.