Actualité: Droits des femmes, Egalité femmes-hommes

Première vague féministe: égalité des droits

Première vague féministe: égalité des droits

SOMMAIRE DU DOSSIER

Fin 19e, première moitié du 20e siècle

Cette première vague féministe porte surtout sur les revendications d’égalité en termes de droits civils, économiques et politiques. Les idéaux de la Révolution ont porté, et les femmes se reconnaissent comme groupe  juridiquement discriminé. Lors de cette première phase d’émancipation, axée principalement sur la transformation des lois, elles investissent l’espace public, modifi ant profondément «la démarcation des sphères privées et publiques dévolues aux femmes et aux hommes».

La révolution, son idéal d’égalité, les femmes évincées

La militante Nicole Van Enis nomme «pré féminisme» la période entre 1789 et 1830, qui a vu l’émergence de la pensée et des premiers mouvements. Si les femmes, avant la Révolution française, souffraient de «discriminations juridiques, politiques et économiques ainsi que dans le domaine de l’enseignement», «la Révolution française de 1789, fruit des idées des Lumières, inaugure une ère nouvelle: l’aspiration collective à l’égalité de tous et chacun.» Les femmes ayant largement pris part au mouvement (en participant aux réflexions dans les salons où les bourgeois réinventaient le monde, en conduisant des révoltes lors des journées révolutionnaires des 5 et 6 octobre 1789, en militant à l’aide de journaux, de pétitions, de tracts, de pamphlets) espèrent être reconnues en conséquence. Les propos d’Olympe de Gouges, figure phare des femmes révolutionnaires, célèbre pour sa «Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne» en 1793, illustre bien cette volonté de changement: «La femme a le droit de monter sur l’échafaud; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune.» Ainsi, les femmes se reconnaissent, «se revendiquent comme groupe opprimé, et défendent un droit à l’enseignement et au travail». Pourtant, dès 1793, les gouvernements révolutionnaires interdisent les organisations féminines et féministes, les salons ferment et leur presse est supprimée: «Celles qui exerçaient un rôle dans la sphère publique allaient être décrites comme des êtres qui transgressaient les frontières entre les sexes et contribuaient à la dissolution des différences.» La répression est forte, des femmes sont guillotinées, dont Olympe de Gouges.

Les débuts de la société industrielle et les femmes au plus bas de la condition humaine

Au 19e siècle, dans la Belgique que Karl Marx appelle le «paradis du capitalisme continental», un nouvel environnement professionnel apparait: «usines, ports, charbonnages, ateliers, pauvreté». La nouvelle bourgeoisie véhicule un certain modèle de couple, le «travail productif pour l’homme, la femme s’occupe du ménage». Ainsi, les femmes existent par et pour la maternité et doivent se consacrer toutes entières à leur famille.

Les historiennes Denise Keymolen et Marie-Thérèse Coenen résument ainsi les différents niveaux en termes d’inégalités.

Inégalité politique: la Constitution belge élaborée en 1830 proclame «l’égalité entre les citoyens» mais les femmes n’ont «pas plus de droits que les enfants». Les femmes n’ont pas accès au suffrage, ni l’autorisation d’appartenir à des organisations politiques. Pourtant, elles doivent payer des impôts.

Inégalité en termes d’emploi et de salaire: la population des femmes actives augmente car leur main-d’œuvre (tout comme celle des enfants) est très bon marché. Dans les manufactures, le «rythme de travail est infernal», engendrant une réelle difficulté à concilier vie familiale et vie professionnelle. Par ailleurs, les femmes n’ont pas accès aux professions libérales.

Exploitation sexuelle: le travail étant peu accessible aux femmes, les femmes non mariées sont souvent, afin de subvenir à leurs besoins, dans l’obligation de se prostituer. L’article 340 du Code civil interdisant toute recherche de paternité d’un enfant naturel, les femmes sont prisonnières de grossesses non désirées et «laissées sans salaires, sans aides sociales, dans le mépris et l’isolement». En conséquence, on note beaucoup d’infanticides et d’avortements.

Inégalités juridiques: le Code civil belge, inspiré du Code Napoléon, est très contraignant pour les femmes. Par ailleurs, le Code du commerce et le Code pénal appuient l’infériorité des femmes, le mariage est «un contrat d’assujettissement tacite» et les femmes doivent bénéficier du consentement du mari pour pouvoir travailler.

Inégalités en termes d’enseignement: Les filles ont très peu accès à l’instruction. En 1849, seulement 10 pensionnats sont officiellement reconnus comme instituts de formation pour les institutrices, le plus haut niveau de formation pour les femmes à l’époque.

L’accès à l’éducation, prémisses d’une émancipation

Si «l’instruction développe la conscience de ses droits, nourrit l’assurance de soi, et appuie l’indépendance économique des femmes», «la mise en place d’un système éducatif pour les filles a été ardue, car la question de fond – pourquoi les instruire – touche à la place des femmes dans la société.»

Jean-Jacques Rousseau, dans Émile (paru en1762), préconise d’ailleurs que «toute l’éducation des femmes doit être relative aux hommes», mettant ainsi à jour la mentalité de l’époque, qui, issue des Lumières, considérait les filles comme inférieures aux hommes. Pourtant, quelques femmes avant-gardistes, telles que Christine de Pisan (1364-1430), qui attribuait l’inégalité intellectuelle des filles à leur éducation et non à leur nature, ou Madame d’Epinay (1726-1783), qui défend «une éducation féminine orientée vers une autonomie intérieure et une remise en question de la position sociale des femmes», prônaient depuis longtemps une éducation pour tous. Au 19e siècle, dans un contexte d’enseignement non obligatoire, «dans l’aristocratie et dans la bourgeoisie, l’instruction des filles reste aux mains des congrégations religieuses ou de préceptrices particulières», et les filles des classes populaires ne vont pratiquement pas à l’école.

Les premières initiatives

Les garçons bénéficient de la loi organique du 1er juin 1850 concernant l’enseignement moyen officiel, confiant à l’État le soin d’organiser dix athénées et cinquante écoles moyennes, mais les filles ne sont pas concernées. Zoé de Gamond, pionnière de l’instruction des filles, ne conçoit, elle non plus, «l’émancipation des femmes que par l’éducation et l’association», mais il n’en reste pas moins que, toujours selon elle, «la femme doit se soumettre à la raison et au jugement de l’homme parce qu’il lui est réellement supérieur en savoir et en intelligence.» Zoé de Gamond ouvre une école destinée aux ouvrières adultes ainsi qu’une école normale pour former les institutrices. Non soutenues par le gouvernement, ces deux écoles doivent cependant fermer leurs portes. Sa fille, Isabelle Gatti de Gamond, qui partage les valeurs et les objectifs de sa mère, à savoir laïcité et émancipation, fonde, en 1864, la «première école moyenne pour filles à Bruxelles avec un programme complet d’enseignement secondaire inférieur», «la date sera décisive pour les femmes belges».

D’autres écoles ouvriront: en 1868, l’Institut Bischoffsheim, l’École Funck en 1873 ou l’École Couvreur en 1878.

Un système de plus en plus égalitaire en rupture avec le monde du travail

Pour certains, l’accès des femmes à l’université «risquerait de leur donner l’envie de devenir pharmacien, juge, député, professeur d’université, ingénieur, architecte, avocat, toute profession qui ne convient pas à la faiblesse naturelle psychologique et physiologique des femmes». Pourtant en 1880, l’Université de Bruxelles s’ouvre aux femmes, suivie, les années suivantes, par les universités de Louvain et de Liège.

Néanmoins, ces universités accueillent peu d’étudiantes puisqu’il n’y a pas d’enseignement secondaire supérieur et peu de perspectives professionnelles. En effet, la première femme médecin, Isala Van Diest, n’a pu ouvrir son cabinet que plus tard, après la fin de ses études en Suisse, et la première femme diplômée en droit, Marie Popelin, fut exclue du barreau en 1888 par un arrêt de la Cour d’appel puis un arrêt de la Cour de cassation, qui jugeait «la nature féminine de la femme impossible à lier avec la justice».

En 1890, la loi du 10 avril autorise explicitement l’accès des femmes à «tous les grades académiques et aux professions de médecins et de pharmaciens». Ainsi, en 1892, Isabelle Gatti de Gamond ajoute une section pré universitaire à l’institut qui porte son nom, et crée le premier athénée pour filles. En 1925, les écoles moyennes de l’État pour filles deviennent des lycées à part entière.

Les avancées dans le domaine de l’éducation ont été importantes, mais jusqu’à tardivement, est prodigué un enseignement différencié par rapport aux garçons. Ainsi, on assiste, à partir de 1885, à un mouvement de création de classes et d’écoles ménagères: on passe de 2 à 306 écoles de ce type en 25 ans, freinant donc le rattrapage intellectuel des filles. S’agissait-il, dès lors, «d’instruire les filles ou de les préparer à leurs devoirs de futures mères?».

L’accès au travail: la mère ou la travailleuse?

En plus d’une main-d’œuvre féminine toujours bradée (considérée comme un travail d’appoint pour la famille), de conditions de travail qui ont souvent fait défaut, d’un accès interdit à la plupart des professions, le travail ménager et familial est entièrement à la charge des femmes. Ainsi, face à toutes ces inégalités, le droit au travail a été une lutte importante de cette première vague féministe, d’autant plus que «défendre son droit au travail, c’est défendre son indépendance et sa dignité», disait Marie Bonnevial, militante de la Ligue des droits des femmes.

Photo de groupe à l’occasion des dix ans de l’accès des femmes au barreau (Bruxelles, 1932)
Photo G. Mesmaeker. Carhif-AVG, Bruxelles.

Mais la question du travail des femmes est entièrement liée à leur rôle au sein de la famille. En effet, «la priorité donnée à la mère (future ou potentielle) sur la travailleuse départage les féministes en deux camps depuis la fin du 19e siècle, (…) le travail salarié des femmes convoque nécessairement les valeurs familiales et la maternité: leur priorité respective est au fondement des dissensions féministes.» L’historienne Eliane Gubin rappelle qu’entre les deux guerres, l’Association Internationale pour le Suffrage des femmes évoquait «two groups of feminists», les partisanes et adversaires de la protection au travail. Ainsi, tout au long du combat des femmes pour l’accès au travail, se posera la question de la nécessité, ou non, d’instaurer un travail spécifique féminin, posant encore une fois le débat autour de l’existence d’une essence féminine qui, naturellement, la prédestinerait à certaines activités, dont la plus fondamentale serait la maternité.

Les premières associations féministes et les premières victoires

Les premières associations françaises pour les droits des femmes se forment en 1870, conséquences de la publication, trois ans plus tôt, de l’ouvrage «The Subjection of women» de John Stuart Mill qui établit que c’est en éliminant les obstacles légaux que l’on permettra aux femmes d’accéder à une plus grande liberté individuelle. Les Belges Marie Popelin, son avocat, Louis Franck et Isala Van Diest, créent alors la «Ligue Belge du Droit des Femmes» qui représente la première «association belge d’étude et de propagande féministe avec comme objectif, des réformes sur le plan économique, politique, moral et de l’enseignement, mais plus encore, la révision des lois discriminatoires». Suivra, quelques années plus tard, la création de la «Société belge pour l’amélioration du sort de la Femme». Le féminisme chrétien de Belgique, quant à lui, voit le jour en 1903, non sans difficultés, puisqu’il se heurte aux dogmes de l’église catholique concernant la place des femmes dans le foyer. En 1905, Marie Popelin crée le «Conseil national des femmes belges» qui organise conférences, interventions auprès des parlementaires etc., et se révèle être un vrai succès public. Grâce au travail de ces associations, diverses lois seront adoptées en faveur des femmes:

– en 1900, une loi reconnait et protège le droit d’épargne de la femme mariée;

– en 1908, les femmes sont autorisées à agir comme témoins pour des actes civils et comme tuteur et membre du conseil de famille. Cette même année, une loi, surtout symbolique, voit le jour et lève l’interdiction de recherche de paternité d’un enfant naturel, reconnaissant ainsi le rôle du père.

Les revendications du monde ouvrier

Le travail des ouvrières est mal considéré en général: par les ouvriers eux-mêmes, pour qui elles cassent le niveau des salaires en étant aussi peu rémunérées, mais aussi par les bourgeois qui prônent le modèle de la femme au foyer. Pour certains notables, le fait de travailler n’est qu’une question de vanité: «La vanité, innée chez les femmes, est portée d’autant plus haut qu’on a moins développé en elles les qualités de cœur susceptibles d’en contrebalancer l’influence.» Par ailleurs, «la mixité des ateliers choque, certains industriels catholiques s’efforcent d’éliminer cette promiscuité en séparant les hommes et les femmes et en différenciant les heures d’entrée et de sortie.» En 1879, est publié l’ouvrage Die Frau und der Sozialismus de August Bebel, qui traite de l’émancipation des femmes par le travail.

L’auteur préconise que «chacun, homme et femme, pourrait choisir librement son avenir, dans des domaines aussi divers que les tâches professionnelles, les rôles sociaux et les relations sexuelles». Le Parti ouvrier belge adhère à cette pensée et soutient à présent les femmes, qui espèrent une amélioration de leur condition. En 1886, au sein de la partie féminine du Parti ouvrier belge, Émilie Claeys, pour qui «la dépendance économique est la cause fondamentale de l’esclavage de la femme», pose ses revendications: égalité de traitement dans la famille, en politique, en termes de salaire, de travail, et promotion de la maternité désirée. Cependant, en 1901, de peur que le vote des femmes et leurs voix ne renforcent le Parti catholique, le Parti ouvrier retire le droit de vote de ses prérogatives, suscitant une forte déception du côté des femmes. À cette époque, les organisations axées exclusivement sur la défense des droits des femmes sont minoritaires. Cependant, les associations chrétiennes qui cherchent à attirer les ouvrières, mettent à disposition de ces dernières nombre de services et structures, tels que des écoles ménagères, des aides matérielles, etc.; toujours autour de leur rôle dans la famille.

Investissement des femmes pendant la guerre et déception

«Les mesures de protection du travail des femmes sont abrogées pendant la guerre pour être restaurées dès 1918.» Les femmes remplacent partout les hommes mobilisés et, «pendant les quatre années d’occupation, des dizaines de milliers de femmes sont victimes des horreurs de la guerre: déportation en Allemagne, viol, travail forcé, répression féroce en cas de résistance». Si le roi Albert reconnait leur rôle en proclamant: «l’égalité dans la souffrance et la persévérance pendant l’occupation et au front a également suscité une égalité dans les droits politiques», le droit de vote n’est pas pour autant accordé. Toutefois, après la guerre, les femmes garderont leur place dans des secteurs, tels que le travail social et les soins de la santé, où il est «acceptable que les femmes travaillent», puisqu’il est question de «prise en charge de l’autre», qualité, encore une fois et soi-disant, inhérente à la femme.

Crises et remise en question du travail des femmes

Si plusieurs mesures améliorent le statut des femmes, les conditions sont de plus en plus défavorables à l’activité professionnelle des femmes. Michelle Zancarini-Fournel souligne «l’importance des crises comme modification des paramètres sur la question du travail féminin». Dans les périodes difficiles, les femmes sont souvent les premières à être sacrifiées.

Le principe de l’égalité des salaires est adopté par la Société des Nations, mais les actions menées par les politiques visent surtout à faciliter la double journée de travail pour les femmes, considérant encore le rôle principal des femmes comme relatif à la maternité. Les féministes de l’époque s’inscrivent elles-mêmes dans cette perspective. Pour exemple, Élise Plasky, présidente de la commission Travail du Conseil national des femmes belges, réclame «un partage du travail non concurrentiel entre les sexes et des mesures légales pour orienter les filles vers les métiers de l’aiguille». Les Femmes Prévoyantes Socialistes, quant à elles, s’orientent surtout vers l’éducation de la ménagère, la protection de la maternité, et la réalisation de quelques autres thèmes sociaux.

Les femmes qui travaillent sont stigmatisées. On considère que «le travail des femmes augmente le chômage». Les «travailleuses mariées seraient, en plus d’être des mauvaises mères, des voleuses» qui accaparent le travail des chefs de famille. Ainsi, au milieu de la crise économique des années 1930, le gouvernement prend diverses mesures pour limiter le travail des femmes:

– en 1933, un arrêté «réduit de 25% le traitement des femmes fonctionnaires mariées à un agent de l’État»;

– en 1934, le Conseil des ministres décide que tous les emplois de l’État sont réservés aux hommes avec une exception, le personnel domestique. S’ajoute en plus l’autorisation pour le ministre de l’emploi de limiter le nombre de femmes mariées et célibataires pouvant travailler dans les entreprises industrielles et commerciales.

En outre, la «protection du travail des femmes» est étendue, sous la pression des politiques natalistes fascistes et conservatrices, qui tentent de faire «coïncider l’identité féminine avec la maternité». En 1930, ce sont, en grande majorité, les féministes différencialistes (essentialistes) qui ont la parole puisque leurs demandes sont compatibles avec les programmes nationaux, conservateurs et fascistes, qui visent à promouvoir les femmes dans leur rôle de mère uniquement.

Après la Deuxième Guerre mondiale, l’activité des femmes augmente, mais elles n’ont pas accès à tous les métiers, les emplois sont souvent sans qualifications, avec peu de perspectives, et des bas salaires. De plus, certains contrats de travail stipulent que les femmes doivent démissionner en cas de maternité ou de mariage. Cependant, «les tensions entre protection et égalité vont s’estomper sous l’effet d’un contexte favorable au travail des femmes (…) grâce aux années de croissance.»

Assemblée générale du Conseil international des femmes/International Council of Women (Vienna, 1930). Carhif-AVG, Bruxelles.

L’accès au droit de vote

Si en 1901, le Parti ouvrier belge supprime le droit de vote des femmes «au profit d’impératifs politiques supérieurs», cette revendication reste dans les esprits. Au sein du Conseil national des femmes belges est créée une «Union pour le suffrage des femmes». Et en 1910, les femmes obtiennent le droit de vote aux élections des Conseils des prud’hommes, ce qui constituera un véritable symbole. En 1913, on assiste à une mobilisation générale de toutes les forces féministes pour la création de la Fédération Belge pour le Suffrage des femmes. À partir de ce moment-là, les catégories de femmes ayant accès aux suffrages s’élargiront peu à peu: après la guerre, aux veuves, aux mères de militaires et de civils tués par l‘ennemi ainsi qu’aux femmes faites prisonnières ou condamnées par l’ennemi; aux femmes majeures mais «non prostituées et adultères» lors des élections communales en 1920; et enfin, à toutes les femmes en 1948. Il est à noter que les femmes votent en Nouvelle Zélande depuis 1893.

Vers une représentation politique

En 1921, alors que les femmes n’ont pas encore le droit de vote, elles peuvent pourtant être Bourgmestre, Échevine ou Secrétaire communal, à condition de bénéficier de l’autorisation de leur époux. En 1936, la première députée socialiste, Isabelle Blume Grégoire, orientera son action autour des droits des femmes. En 1947, l’ACV crée un service syndical qui vise à la formation des militantes afin qu’elles intègrent les organes dirigeants nationaux et régionaux.

Conclusion

Sur le plan de l’enseignement, de l’accès aux droits civils et politiques, mais aussi, à une moindre échelle, de l’emploi et de l‘égalité salariale, cette première vague a permis des avancées considérables. Si les réflexions autour de la sexualité ont été abordées par certains groupes, précurseurs mais minoritaires, tel que l’Open Door Council, et si les femmes de l’époque se sont positionnées contre la prostitution et contre le traitement différentiel de l’adultère, les femmes de la première vague n’ont que très peu abordé ces questions. Toutefois, les idéaux des Lumières ont été distillés et les femmes s’en sont emparées.

Les résistances ont été fortes, et il a souvent fallu brandir la carte d’une spécificité féminine relative à la maternité pour être acceptée comme citoyenne à part entière. Les droits ont été accordés au compte-goutte et régulièrement remis en question sous couvert d’une protection spécifique allouée aux femmes ou pendant les périodes de crise, démontrant ainsi toute la fragilité des acquis obtenus.

Les féministes égalitaristes, quant à elles, prônant une égalité à tous les niveaux et remettant en cause des statuts et rôles spécifiquement féminins, ont été peu entendues dans une mouvance féministe qui, stratégiquement ou non, s’attardait à faire reconnaitre par la société le rôle des femmes dans la famille. Cependant, elles ont, malgré tout, «posé d’intéressants jalons pour comprendre les mécanismes d’exclusion et pour identifier les modes et les lieux de domination entre les sexes», prémisses de la seconde vague

Juliette Bossé, responsable de la revue

ILLUSTRATION: La lithographie de Leiber au musée de la Vie Wallonne à Liège, «Les Âges de la femme», exprime clairement cette stricte répartition des rôles. Y est montrée l’importance de la maternité tout au long de la vie de la femme, comme mère et grand-mère quand pour l’homme, la maternité et le mariage ne sont qu’une étape de la vie parmi d’autres activités.

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EN PLUS…

Une idéologie différencialiste: l’égalité dans la différence

Lors de cette première vague féministe, l’idéologie essentialiste est forte. Cette idéologie considère qu’il y aurait une nature féminine complémentaire de celles des hommes, par opposition à une idéologie constructive qui considère que c’est la socialisation qui détermine le genre des individus.

La majorité des féministes auront mis en avant l’importance du statut de mère pour les femmes, réclamant une reconnaissance de la maternité comme fonction sociale, une façon de faire reconnaitre leur rôle dans la société. Ainsi, la maternité doit être «honorée et rétribuée».

En plus de la maternité, d’autres droits spécifiques aux femmes sont défendus, tels que «les allocations familiales, l’assurance maternité, la protection sociale de la femme enceinte, un travail spécifiquement féminin etc.».

Selon l’historienne Anne Cova, «si cette fonction permet la reconnaissance des femmes dans la société, c’est à double tranchant puisque cela préserve la hiérarchie traditionnelle: ‘aux femmes l’action sur le terrain, répondant à leurs qualités dites maternelles (le cœur, l’intuition etc.); aux hommes les postes de commande parce qu’ils posséderaient un esprit de synthèse’. On assiste alors à des conflits entre les féministes défendant la différence des sexes et les féministes égalitaristes, plus avant-gardistes, qui remettent en question la maternité ou le mariage. Dans les années 1930, les féministes dites différencialistes ont le vent en poupe, leurs demandes sont en adéquation avec les programmes nationaux, conservateurs et fascistes, qui s’attachent à mettre en avant un modèle familial où les femmes sont les garantes du foyer. Il est toutefois important de noter que l’attention apportée par les féministes aux questions sociales dans les années 1920, a contribué de manière essentielle à l’établissement et à la formation de l’État providence.»


Le Féminisme des années 1970 en Belgique

Une exposition du Centre d’Archives et de Recherches pour l’Histoire des Femmes. Au début des années 1970, les féministes sont dans la rue. Donnant un nouveau souffle à d’anciennes revendications, elles exigent pour les femmes l’égalité dans la famille, à l’école, au travail et dans la loi. Elles portent aussi un nouveau regard sur le corps, dénoncent les préjugés et les violences et réclament une sexualité épanouie et le droit de maîtriser sa fécondité. Leur militance est jeune et dynamique: elles écrivent, s’assemblent, manifestent et organisent des actions joyeuses et tapageuses dans l’espoir d’une société solidaire, égalitaire et épanouissante pour tous et toutes. Aujourd’hui, leurs revendications et leurs analyses restent d’une brulante actualité. Car malgré d’indéniables progrès, beaucoup reste à faire pour une société égalitaire.

Informations pratiques:

Musée BELvue, Place des Palais 7, 1000 Bruxelles. – Du 20 février au 10 mai 2020. – Entrée gratuite. – Visites de groupe sur réservation. – Visites guidées possibles.


Le militantisme de la première vague

Étant exclues de tous les lieux et instances de pouvoir, les femmes auront besoin, pour agir, de l’appui des hommes. Ainsi, la mixité est à la fois «un enjeu (la mixité est signe de progrès) et une stratégie, la mixité assurant au mouvement une plus grande crédibilité, ainsi que des relais dans les lieux exclusivement masculins».

Les premières à se mobiliser sont surtout des femmes issues de la bourgeoisie, nouvelle classe dominante, qui travaillent en réseaux et emploient «toutes les formes modernes de communication pour se faire entendre (débats, conférences, congrès)». Elles «orientent leur militantisme dans une voie positiviste et rationnelle, (…) dans le plus pur style réformiste.» Leurs actions ne heurtent pas, «il existe parmi elles, une sorte de consensus tacite sur les écarts possibles, les limites de la transgression, le seuil de tolérance de la société».

Les femmes issues du monde ouvrier et du socialisme empruntent, quant à elles, les méthodes des partis politiques. On note l’importance de la pétition comme première prise de parole des femmes, qui permet une certaine discrétion dans la militance. Ainsi, en 1920, 160 000 Belges réclament le droit de vote. Dans tous les cas, ouvrières ou bourgeoises, toutes les femmes s’adonnant à la lutte pour leurs droits, seront confrontées, à un niveau plus ou moins fort, à la répression: arrestation, agression, mais aussi perte de réputation.


L’avant-gardisme de l’Open Door Council

Éliane Gubin est historienne, spécialiste en histoire politique et sociale, professeure émérite à l’Université libre de Bruxelles.

L’Open Door Council est créé en juin 1926. Selon Eliane Gubin, ce «mouvement élitiste et avant-gardiste (…), composé d’intellectuelles engagées dans la vie professionnelle et publique (…) rompt totalement avec les idées féministes dominantes de l’époque.» Il revendique une égalité totale dans le travail, hors de toute idée de protection. La féministe belge, Louise de Craene-Van Duuren, l’une des premières docteures en sciences sociales de l’Université de Bruxelles, se pose comme théoricienne du mouvement. Dans son texte, La Travailleuse traquée, il est dit que «la femme majeure est une adulte libre et responsable, il est injurieux de la soumettre comme l’enfant ou l’adolescent à des mesures restrictives limitant son droit au travail(…)»

De nombreux métiers féminins parmi les plus pénibles restent sans aucune protection alors que la loi s’acharne à détourner les femmes de professions lucratives – nullement insalubres – comme la magistrature». Concrètement, l’Open Door International (ODI) s’oppose au repos postnatal s’il est obligatoire ou pas assez rémunéré, et réclame crèches, garderies, équipements collectifs. Selon Eliane Gubin, «en réalité l’ODI ne se limite pas à l’égalité économique, il tente d’opposer au féminisme maternalisme dominant un autre féminisme, qui annonce certains combats d’après 1970.»