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Les féminismes et les femmes, non-objets de l’histoire

Les féminismes et les femmes, non-objets de l’histoire

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Les féminismes et les femmes, non-objets de l’histoire[1]

«Les féminismes sont restés longtemps un non-objet de l’histoire (…) D’une certaine manière, il semble que le silence de l’histoire ne fait que répondre à la surdité des acteurs historiques face aux mobilisations, aux luttes et aux revendications féministes». Les auteures de cette citation, Brigitte Studer et Françoise Thébaud, dénoncent ici le manque de visibilité de l’histoire des femmes dans «l’historiographie générale». Selon elles, «il perdure une hiérarchie des territoires de l’historien avec, au sommet, la politique et le pouvoir», dont les femmes sont exclues.

En effet, si on observe les programmes scolaires en Fédération Wallonie-Bruxelles, on s’aperçoit que les combats menés par les femmes pour leurs droits et leur émancipation, sont pratiquement absents des manuels d’histoire (voir encadré) quand elles représentent pourtant plus de la moitié des élèves. De même, très peu de «grandes femmes» sont représentées. Brigitte Studer et Françoise Thébaud attribuent l’intérêt tardif pour cet aspect de l’histoire à l’absence de femmes, jusqu’aux années 1960, dans les milieux universitaires. Ainsi, c’est la réalisation des Women’s Studies, devenues ensuite Gender Studies, qui, menées en grande partie par des femmes et en lien avec les luttes féministes de l’époque, ont permis, et ont encore pour objectif, de combler ce manque historique. Les chercheur·e·s s’attachent ainsi à sortir de l’ombre l’histoire des femmes pour, d’une part, faire émerger leur implication dans les changements sociétaux et, d’autre part, pour dénoncer les systèmes sociaux qui légitiment les inégalités. En outre, depuis 40 ans qu’elles existent, ces études s’attachent aussi à instituer une critique des savoirs déjà en place. Dans toutes les disciplines (histoire, sociologie, biologie, éthologie, psychologie, etc.), elles remettent en question des faits toujours décrits par des hommes, parfois biaisés par un regard androcentré.

Une tradition de mémoire

Si l’histoire a tardé à intégrer les femmes comme sujet d’étude, les mouvements féministes se caractérisent, depuis le début du 19e siècle, par un souci constant de conservation des sources et de la documentation relatives à leurs actions et réflexions de l’époque. En effet, une grande partie de la presse féminine, des matériaux de diverses organisations (tracts, comptes-rendus, etc.) et des sources iconographiques, a été conservée et archivée, souvent grâce à des «personnalités militantes», telles que Marguerite Durand (fondatrice du journal «la Fronde») ou Marie Louise Bouglé (instigatrice d’une bibliothèque féministe); ce «rapport au passé a fonction légitimatoire pour tout mouvement politique, comme il permet de donner sens à l’action du présent.»

Marguerite Durand (1864-1936), journaliste, actrice, femme politique et féministe française, fondatrice du journal La Fronde. Source: Bibliothèque nationale de France (domaine public).

En outre, les archives des instances officielles, les archives de police par exemple, détiennent, elles aussi, nombre d’informations concernant les femmes car «les activités et les actrices féministes ont souvent été considérées comme licencieuses».

Toutes ces sources sont très précieuses puisqu’elles permettent de reconstruire une histoire qui a longtemps été effacée, même si «le nazisme, la guerre, l’émigration, mais aussi un certain désintérêt officiel et le manque de moyen, ont conduit à des pertes irrécupérables».

Égalité ou complémentarité?

Tout au long de l’histoire des mouvements des femmes, des visions s’opposent, des mouvements se positionnent clairement en faveur d’une égalité totale (une posture constructiviste), d’autres pour une mise en valeur de la nature féminine (une posture essentialiste), certains oscillent entre les deux et utilisent les arguments des uns ou des autres pour arriver à leur fin, l’émancipation des femmes. Si, selon Ute Gerhard, la question d’un féminisme différencialiste ou égalitaire n’a pu se manifester qu’après la Seconde Guerre mondiale, «à partir du moment où l’égalité constitutionnelle mais aussi civile a été permise aux femmes», dès la fin du 19e siècle, s’est posée la question de l’existence ou non d’une essence féminine qui engendrerait des traitements spécifiques au niveau de leurs droits ou de leurs rôles dans la société. Si, lors de la première vague, toutes les féministes s’accordaient pour élargir leurs droits civils et légaux, certaines revendiquaient un traitement particulier alloué aux femmes: congés de maternité, protection du travail, enseignements spécifiques, etc., quand les autres craignaient que le fait d’accorder un traitement particulier aux femmes «ne soit une porte ouverte à la discrimination entre les sexes». Durant la seconde vague, des divergences se sont affirmées au sein même des Women’s Studies avec l’apparition du concept de genre d’un côté, et une mise en exergue et une réflexion autour de la féminité, d’une essence féminine de l’autre.

Intersectionnalité et réseaux sociaux

Plus tard, en opposition avec le «‘Nous, les femmes’ sur lequel avait pris appui le féminisme à visée universaliste des années 70, est apparu le concept d’intersectionnalité, construit à la fin des années 80 par Kimberlé W. Crenshaw (…) Il a pour origines à la fois la Critical Race Theory américaine (critique des politiques américaines de luttes contre les discriminations considérées comme légitimant l’exclusion réciproque des catégories ‘race’, ‘sexe’ et ‘classe’ dans leur analyse des rapports de domination) et le Black Feminism»[2]. Ainsi, la spécificité de ces mouvements plus contemporains se caractérise par la scission des groupes néo-féministes et par la prise en compte de la diversité des femmes, qui parfois relève d’une double discrimination en fonction de la couleur de la peau, de l’orientation sexuelle, du contexte socioculturel, etc. Pour ces nouvelles militances, les mouvements de la seconde vague, en voulant unifier les femmes, en auraient mis d’autres de côté afin de ne se concentrer que sur l’état de femme blanche et occidentale. Enfin, on parle d’une quatrième vague qui aurait commencé en 2012, dont les enjeux se raient liés à la culture du viol (harcèlement, agressions sexuelles, violences). Les réseaux sociaux sont largement utilisés pour dénoncer ces faits.

Le cas des manuels scolaires

«Si l’on demande aux étudiants de citer dix femmes historiques, ils ne savent pas répondre, parce que les femmes sont invisibles des programmes» expliquait l’historienne Eliane Gubin lors du colloque Sexes et manuels, en 2012.

Malgré l’avènement des Gender Studies et la réappropriation des savoirs pour et par les femmes, Anne Morelli, historienne belge, fustige le fait, à propos des manuels, que «rien n’a changé en trente ans». Nicole Mosconi, quant à elle, évoque des supports pédagogiques «que l’on pourrait qualifier de masculinistes (…), les femmes étant invisibles dans les sciences, dans l’histoire, la vie sociale et la culture». Les manuels manqueraient donc cruellement de modèles de femmes ayant joué des rôles importants; «peu de femmes actives dans la société ou dans la politique, ayant mené des actions importantes et positives, peu de femmes créatrices, dans tous les domaines des sciences, de la culture, sont mentionnées dans les diverses disciplines (…) on cite beaucoup de grands hommes mais pas de grandes femmes.»

Selon Anne Morelli, en plus de l’invisibilité dont les femmes sont l’objet, «l’image des femmes est souvent une image négative et dévalorisée». Claude et Françoise Lelièvre ont montré ce phénomène dans leur ouvrage L’Histoire des femmes publiques contées aux enfants, au sujet des reines et des régentes. Les autrices notent que «les femmes qui ont disposé d’un pouvoir souverain dans l’histoire de France n’étaient manifestement pas à leur place comme le montreraient leurs caractères, leurs humeurs, leurs attitudes, mais aussi les résultats de leurs politiques (immédiatement et immanquablement délétères, voire catastrophiques)». Voici quelques sobriquets dont sont qualifiées les Reines dans l’Histoire de France: elles sont «idiotes», «dépensières», «cruelles», «frivoles», «sanguinaires», «perfides», etc. En réponse à cela, et ce, depuis l’accession des femmes à l’université, les chercheuses n’ont cessé de réhabiliter et de redécouvrir des personnalités féminines ayant contribué à changer nos sociétés.

Juliette Bossé, responsable de la revue

[1] Suzanne VAN ROKEGHEM, Jeanne VERCHEVALVERVOORT et Jacqueline AUBENAS, Des femmes dans l’histoire en Belgique depuis 1830, Bruxelles, Éditions Luc Pire, 2006, p. 256

[2] www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2012-1- page-145.htm

 

ILLUSTRATION: Caricature sur l’enseignement des filles au 19e siècle, Charivari, 19e siècle. Carhif-AVG, Bruxelles.

 

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EN PLUS…

Femmes et hommes dans l’histoire: un passé commun (Antiquité et Moyen Âge)

Complémentaire aux manuels d’histoire existants, Femmes et hommes dans l’histoire permet d’insérer directement dans le déroulement classique des leçons une histoire… mixte! Il propose aux enseignants et enseignantes des leçons modèles richement documentées qui englobent le passé des hommes et des femmes durant l’Antiquité et le Moyen Age. De manière exploratoire, il ouvre la voie à une histoire plus complète, plus réelle, celle d’un passé commun où les femmes apparaissent aux côtés des hommes comme de véritables actrices de l’histoire politique, sociale, économique et religieuse. L’outil est disponible à la vente dans toutes les bonnes librairies ou via l’éditeur Averbode. Il est également possible de se le procurer gratuitement en version pdf sur le site du CARHIF: www. avg-carhif.be

 


C’est quoi le genre?

On peut associer au genre quatre dimensions[1] :

  • «On ne naît pas femme, on le devient», avançait Simone de Beauvoir dans le Deuxième Sexe. C’est la socialisation qui construit l’identité de genre. Il y a donc une différence entre le sexe biologique et les comportements sexués. On ne parle plus alors de «sexe» mais de«genre», terme qui qualifie un conditionnement plutôt qu’une nature.
  • Une perspective relationnelle. On envisage les femmes et le féminin comme le produit d’un rapport social avec les hommes, il est donc impossible d’étudier un sexe sans se référer à l’autre sexe.
  • L’existence d’un rapport de pouvoir. Il y a une valorisation systématique du masculin au détriment du féminin, comme l’expriment les concepts de patriarcat et de domination masculine.
  • Une intersectionnalité. Le genre est transversal puisqu’il englobe d’autres rapports de pouvoir, tels que la classe, la race, l’orientation sexuelle, etc.

[1][1] Mathieu TRACHMAN, Genre: état des lieux, Entretien avec Laure BERENI, La Vie des idées, 5 octobre 2011. ISSN:2105-3030. URL: www. laviedesidees.fr/Genre-etat-des-lieux.html


Pourquoi le terme «féminisme»

L’origine du terme provient d’Alexandre Dumas fils fut le premier à parler de féminisme lorsqu’il qualifiait les hommes «qui voient leur virilité leur échapper». Le terme fut «repris par la suite, avec une valeur positive, par ceux et par celles qu’il était censé ridiculiser.» Ainsi, en 1882, Hubertine Auclert l’utilise pour la première fois de telle sorte qu’il devient alors «l’emblème des femmes.»

Hubertine Auclert, (1848 – 1914), est une journaliste, écrivaine et militante féministe française qui s’est battue en faveur de l’éligibilité des femmes et de leur droit de vote.. Source: Bibliothèque nationale de France (domaine public).