
Ce mois-ci, notre équipe décortique les mécanismes de l’improvisation théâtrale ! Nous nous sommes intéressés à la manière de les mobiliser en formation et en animation, comme outils de communication, d’expression, de production collective et de transformation sociale. Retour sur notre moment d’échange avec Roland Demuynck, formateur en animation socioculturelle et en communication, comédien et improvisateur professionnel.
Roland est tombé très jeune dans le théâtre. A l’âge de 11 ans, il rencontre le monde de l’improvisation et il ne l’a plus quitté depuis. Aujourd’hui, il s’appuie sur ses études en animation socioculturelle, éducation permanente et arts du spectacle pour partager le potentiel pédagogique de l’improvisation. Il forme les professionnels du monde scolaire et du monde associatif et les invite à considérer l’improvisation comme outil d’écoute, de communication et de construction d’un consensus.
Dans ses formations, Roland invite tout d’abord le groupe à analyser les différentes composantes de l’improvisation théâtrale et à comprendre en quoi chacune de celles-ci grouille de potentialités éducatives. Au travers de petits exercices, le groupe est progressivement mis en condition et acquiert la capacité de réaliser des séquences d’improvisation plus complexes. Mais c’est surtout la prise de recul sur ces petits jeux qui offre aux personnes qui participent un terrain de réflexion et d’apprentissage.
Un outil de communication et de résilience
Parmi les petits échauffements proposés par Roland en début de formation, il y a bien sûr une série de jeux qui permettent de travailler l’écoute, composante fondamentale de l’improvisation théâtrale… comme de toute forme de communication ! En impro, on parle même d’écoute et de présence totale, c’est-à-dire la faculté d’être concentré, physiquement comme mentalement, sur tout ce qui vient de l’extérieur et de rebondir à tout instant sur ce qui pourrait se présenter. Au travers de petits dispositifs, comme « la claque »1 ou le jeu du « oui, et… »2, les participant·es apprennent à s’ouvrir entièrement aux autres et à leurs propositions, sans jamais les juger ni les refuser. Le refus est d’ailleurs un véritable frein en improvisation ; refuser une idée équivaut souvent à fermer des portes, stopper le jeu, et donc à bloquer le groupe dans sa démarche. Il s’agit d’apprendre à accepter de manière inconditionnelle l’autre et ses idées. D’autres notions émergent aussi : l’importance de la dimension corporelle et non verbale et de la participation active de chacun et chacune.
Avec ces échauffements, les participant·es développent aussi leurs capacités de résilience, d’adaptation, de répartie en fonction des personnes avec lesquelles ils et elles travaillent.
L’improvisation permet enfin de travailler sur une autre notion clé de la communication : la simplicité dans le message à envoyer ! « On s’imagine toujours que pour être original, il faut avoir plein d’idées compliquées et farfelues. Mais pas du tout ! A vouloir être dans l’originalité tout le temps, on s’éloigne de son centre de créativité. L’improvisation, c’est surtout l’art de réutiliser les idées qui sont déjà là. Il faut savoir rester simple ! », nous explique Roland.
Un chemin vers la valorisation, l’émancipation individuelle et le plaisir
Grâce à la mise en place des deux dispositions évoquées ci-dessus, c’est-à-dire l’écoute totale et l’acceptation inconditionnelle, l’improvisation théâtrale constitue également un formidable outil de valorisation des personnes comme de leurs idées. Roland nous cite une autre phrase-clé : « Ne te fais pas roi, laisse l’autre te faire roi ». Un des enjeux fondamentaux de l’impro est de valoriser les idées des autres et de chercher à leur offrir leur plus beau rôle. Plus encore que d’écouter et d’accepter, il s’agit de se détacher de ses propres idées pour saisir celles des autres et les faire briller. Prendre soin des autres, et de manière indirecte, prendre soin de soi. Une vraie fabrique de bienveillance et de confiance !
Dans le même ordre d’idées, et contrairement aux idées reçues, on peut faire le constat qu’en improvisation, la présence d’autres acteurs et actrices ne représente aucunement une contrainte ou une difficulté ; elle agit plutôt comme une force créative ! C’est grâce aux interventions des autres que le jeu s’enrichit, que les rôles sont donnés, qu’un rythme nouveau est trouvé.
L’erreur, elle aussi, est envisagée comme un moteur, une source de liberté ; justement parce qu’elle amène un élément nouveau, perturbateur, sur lequel appuyer pour relancer la machine à idées et remettre du rythme. Le formateur ajoute : « Nous sommes toutes et tous conditionnés à certains comportements, certains schémas de pensée, certaines contraintes quotidiennes. L’improvisation nous donne l’occasion de nous mettre dans une situation différente, dans un équilibre inédit, où tout est possible. Cette notion d’extra-quotidien est terriblement importante, parce qu’elle dédramatise encore davantage l’erreur et nous autorise à essayer, explorer, oser. »
Dans un contexte où tout ce qu’on propose est entendu, accepté, valorisé, et où on se libère de la crainte de se tromper, arrive une autre notion clé : la notion de jeu, et donc de plaisir ! On retrouve ici une autre grande force de l’improvisation : le jeu, lorsqu’il est envisagé comme finalité, sans attente de résultat, procure plaisir, enthousiasme, indulgence, envie d’expérimenter. Des attitudes primordiales dans un contexte éducatif, mais parfois si difficiles à atteindre dans nos sociétés axées sur la performance et la productivité.
Une mise à l’honneur du groupe et du travail collectif
Une fois les notions d’écoute, d’acceptation, de valorisation et de plaisir de jouer bien ancrées, place à la construction collective ! Dans les matches d’impro, les équipes sont souvent constituées de 6 joueurs et joueuses. Mais seulement cinq personnes sont visibles sur le banc; le sixième joueur est en fait incarné par… le groupe ! L’improvisation théâtrale donne en effet au collectif une place centrale.
Tout d’abord parce que, comme nous l’avons vu plus haut, le groupe est synonyme de richesse, de diversité et permet d’obtenir bien plus que l’apport de chaque individualité. Ensuite parce que, nous l’évoquions également, toutes les idées sont valorisées et mises au service du collectif. La notion de désappropriation des idées est très importante : il ne s’agit pas de MES idées ou de TES idées, mais des nôtres !
Enfin, l’improvisation a pour objectif de construire et raconter des histoires via la collaboration ; à aucun moment les joueurs et joueuses ne sont dans la confrontation. Bien au contraire ! Les membres du groupe s’efforcent d’atteindre ensemble un objectif commun : créer une histoire et lui donner vie. Tour à tour, chaque personne pose une brique et on bâtit ensemble une maison dont chaque brique s’appuie sur la précédente. « Mon coach disait souvent que l’improvisation, c’est l’art de faire croire que tout était prévu », souligne Roland. Cela passe par plusieurs procédés : construire un code, un schéma narratif partagé, ou encore s’appuyer sur l’autorégulation des membres du groupe pour recadrer l’action sur ce qui est pertinent, et laisser passer ce qui l’est moins. Dans une troupe d’impro chevronnée, il n’est d’ailleurs pas rare que les membres puissent bénéficier de l’appui d’un « ange gardien », c’est-à-dire un autre membre de la troupe, choisi au préalable, qui apporte son soutien si des difficultés sont rencontrées (en insufflant de nouvelles idées, en recentrant sur un élément du jeu, etc.).
Un vecteur de transformation sociale
L’improvisation permet donc de co-construire des histoires, dans un cadre ouvert, libre, léger, bienveillant et débarrassé des limites du quotidien. Un terrain parfait pour questionner nos fonctionnements, nos conventions, nos préjugés, l’image que nous avons de notre société. Un terreau fertile pour proposer une autre vision du monde, nourri par la diversité des imaginaires et des vécus!
Bien conscient de ce potentiel, Augusto Boal crée dans les années 70 le théâtre de l’opprimé au Brésil et propose aux jeunes vivant dans les favelas de décrire leur réalité et leurs difficultés. Parmi les techniques imaginées par Boal, le théâtre forum : de courtes scènes, décrivant des situations de discrimination ou d’oppression, sont présentées au public composé de « spect-acteurs ». Ces derniers sont invités à arrêter l'action et à intervenir de manière spontanée et improvisée, en prenant la place des personnages opprimés et en proposant des alternatives, afin de rendre l’issue de la scène plus favorable. « Le théâtre forum casse ce qu’on appelle le quatrième mur, c’est-à-dire la distance, la barrière qui sépare le public des acteurs et actrices », explique Roland. Le public est intégré au jeu, invité à imaginer lui-même le changement et à l’incarner. Un concept qu’on retrouve d’ailleurs dans l’impro-show, un dispositif que Roland utilise beaucoup lors de ses interventions en milieu scolaire. Avec d’autres comédiens et comédiennes, il propose dans les écoles des saynètes abordant des thématiques importantes et délicates, comme le racisme et le harcèlement scolaire. Il invite ensuite les élèves à prendre part à la mise en scène et à imaginer un scénario qui pourrait permettre au héros de se sortir d’une situation difficile. En injectant à ces saynètes une bonne dose d’humour et d’imagination, la discussion autour de ces problématiques importantes devient bien plus légère, mais aussi porteuse de potentielles améliorations et solutions !
Un laboratoire ludique
Dans sa formation à la Ligue, Roland propose un panel d’exercices variés, dans lequel chacun·e peut venir piocher les techniques et jeux dont il ou elle a besoin pour constituer sa propre boite à outils. Et il y en a pour tous les goûts : des exercices axés sur le travail du corps, le mime, le non verbal (très utiles avec un public multiculturel ou en apprentissage du français par exemple), des jeux pour instaurer de la cohésion dans un groupe, des échauffements créatifs… Il emmène son groupe dans un laboratoire vivant et ludique, où chaque jeu, chaque exercice est d’abord vécu pour ensuite être analysé. Il veille à ce que toutes et tous en comprennent les enjeux, pour pouvoir par la suite les transférer dans leur propre pratique. « Les acteurs et actrices de l’associatif expriment souvent l’envie de trouver des outils pour dynamiser, réinjecter du plaisir et de la motivation, mais aussi rassembler et valoriser. L’improvisation offre réellement des réponses concrètes à tous ces besoins », conclut Roland.
Un outil qui réconcilie chacun et chacune avec sa capacité à communiquer, à s’exprimer, à inventer, à oser ? Un art qui, plus qu’un simple divertissement, nous apprend à vivre autrement, à vivre ensemble, à vivre mieux ? Oui, l’improvisation est décidément un formidable outil d’éducation permanente !
©Stella Giordano - Pixabay.com
- 1Dans ce dispositif, les personnes du groupe, disposées en cercle, s’envoient « une claque » au moyen d’un clappement de mains ; personne ne parle, la transmission se fait uniquement par le regard et le langage non verbal.
- 2Dans ce dispositif, il s’agit d’apprendre à rebondir spontanément et instantanément sur les propositions formulées par son binôme en débutant toutes ses interventions par « oui, et… ». Cela force à écouter attentivement et à toujours repartir de l’idée déjà formulée pour la compléter.



