Une deuxième langue maternelle: portrait d’une rencontre au cours de français langue étrangère

Mardi 24 février 2026

Femme marchant dans un tunnel coloré
Image par Free Fun Art de Pixabay
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

L’une ne sortait pas de chez elle. L’autre vivait sans papiers. Elles habitaient à deux minutes l’une de l’autre, venaient de continents différents, mais partageaient la même solitude. Ce qu’elles avaient en commun : une langue qu’elles ne maîtrisaient pas. C’est un cours de français langue étrangère qui les a réunies. Mais ce qu’elles ont vraiment appris ensemble, c’est la seule langue qui ne se conjugue qu’au pluriel, celle de l’amitié. Portraits croisés de deux apprenantes.

Rue de Flandre. Deux femmes marchent dans le même sens. Elles sortent d’un cours de français langue étrangère (FLE). Trois heures où la langue leur a sonné dans la tête comme un acouphène. Des blocs de syllabes qui s’enchaînent sans s’accrocher. Comme un poste de radio mal réglé. Elles ne se connaissent pas encore. Elles échangent en anglais. Leurs enfants sont dans la même classe, leurs immeubles à deux minutes l’un de l’autre. Alina insiste : toutes les deux doivent apprendre. La prochaine fois, ce sera en français.

Quelques semaines plus tôt, Pauline Laurent, formatrice à la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente, les avait approchées pour leur proposer de rejoindre ses cours de français. Chacune à sa façon. Alina, dans les couloirs de l’école fondamentale du Canal, avait entendu l’interpellation à la criée, comme sur un marché : « Des cours de français, pour les parents. » NusratPrénom modifié., elle, avait trouvé un prospectus dans le cartable de son fils. Elle avait appelé le numéro, avec une phrase préparée : « Bonjour, je voudrais m’inscrire aux cours ».

Devant elle, un pays dont elle ignore presque tout : « Je savais que la Belgique, c’est un pays quelque part au milieu du Nord, qui n’est ni la France, ni le Luxembourg. » Derrière elle, sa famille, restée au Bangladesh.

Deux façons de tout perdre

Nusrat est arrivée en Belgique en août 2009. Il y a du soleil ce jour-là. « Une jolie journée », se rappelle Nusrat. Mais quand elle descend de l’avion, elle a froid. Presque deux jours de voyage. Une halte à Abu Dhabi, puis en Turquie. Devant elle, un pays dont elle ignore presque tout : « Je savais que la Belgique, c’est un pays quelque part au milieu du Nord, qui n’est ni la France, ni le Luxembourg. » Derrière elle, sa famille, restée au Bangladesh. Sa langue maternelle, l’ourdou. Tout est nouveau : la belle-famille, un mari qui l’a fait venir, les rues.

Huit ans plus tard. Alina arrive à Bruxelles en septembre 2017. Ancienne spécialiste en communication, mère de deux garçons, elle laisse derrière elle une belle maison à Bucarest et le confort qui allait avec. Son mari vient de décrocher un poste à la Commission européenne. Dans ses valises, le vague espoir que la Belgique arrangera quelque chose entre eux. De toute façon, elle est fatiguée de la Roumanie : son école, son système de santé et son stress permanent. Elle croit à l’Ouest.

Portrait de femme
Illustration tirée du livre Saveurs nomades, Ligue de l’Enseignement, 2017.
https://ligue-enseignement.be/saveurs-nomades-et-autres-histoires

Les solitudes parallèles

« Mauvais ». C’est le mot que choisit Nusrat pour résumer ses premières impressions dans la capitale belge. « Le français, c’est vraiment compliqué. C’est une nouvelle vie, où je ne connais plus rien : ni langue, ni famille, ni amis. Personne. »

« Triste », résume Alina. « Personne ne parle ma langue maternelle », confie celle qui n’avait pas voulu apprendre le français quand elle était dans son lycée roumain. La solitude est profonde. Arrivée pleine d’espoir, elle se trouve gonflée par l’angoisse : « Maintenant, je réalise l’impact émotionnel qu’avait sur moi tout ce déménagement. » Elle replace son vécu dans un contexte plus large. Avant les années 1990, la Roumanie était un pays fermé sur lui-même. La crainte de franchir les frontières s’est imprimée dans la mémoire collective. « En sortir, c’est comme jeter une souris au milieu de la mer. » Ses débuts à Bruxelles restent flous, presque inaccessibles. « Je ne me rappelle plus des premiers jours », confie-t-elle. Elle explique cet effacement par le stress : « J’étais dissociée de ma situation. » Perdue dans une ville qu’elle ne déchiffre pas.

Deux femmes, deux solitudes parallèles. Ce qui les rapprochera, ce n’est pas le hasard. C’est une salle de classe, un groupe et quelques mots de français.

Quatre heures : c’est le dosage qu’elles trouvent juste. Pauline insiste pour qu’elles viennent le plus souvent possible, tout en comprenant les absences. Elle sait ce que pèse le reste.

Quatre heures pour respirer en français

Quatre heures, trois jours par semaine. La moitié du temps dans la classe de l’école fondamentale du Canal, l’autre déborde dans la ville, comme c’est d’usage pour les cours de FLE à Bruxelles : sorties culturelles, activités en commun et rencontres. Nusrat n’en pouvait plus d’être dépendante de son mari pour traduire le journal de classe de ses enfants. Pour Alina, c’est aussi par ses fils que la porte s’est entrouverte. Quand ils commencent l’école francophone, elle réalise qu’ils vont bientôt parler une langue qu’elle ne comprend pas. « Quelqu’un devait faire la liaison avec les enseignants, avec le médecin ou la commune. »

Pas facile pour autant de concilier le rôle de mère et celui d’apprenante : « Il m’arrivait de penser à ce que j’allais cuisiner en sortant. Chercher les enfants, aller chez le médecin, m’occuper de mon mari », raconte Nusrat. Quatre heures : c’est le dosage qu’elles trouvent juste. Pauline insiste pour qu’elles viennent le plus souvent possible, tout en comprenant les absences. Elle sait ce que pèse le reste. Alina, elle, n’aurait pas pu tenir davantage. « C’était le temps parfait pour sortir de mes trucs. » Progressivement, la salle de classe devient pour elle un espace de respiration. « Où je me sens bien, en dehors des problèmes de la maison. »

Apprendre à lire entre les lignes

Rapidement, les cours deviennent essentiels à leurs vies. « C’était ma bulle d’oxygène », se rappelle Alina. Au cours d’un atelier, les apprenantes réalisent un film. Encore aujourd’hui, il lui arrache des larmes. « C’était comme ma première famille », se souvient Nusrat.

Au fil des semaines, elles apprennent à lire le journal de classe de leurs enfants, à ne plus le signer sans comprendre ce qui y est écrit. Mais il ne s’agit pas que de langue : Pauline leur explique comment fonctionnent les mutuelles, les syndicats, les services sociaux, les droits en cas de maladie ou de chômage. L’anthropologue Jérémie Piolat parle des professeurs de français langue étrangère comme de passeur·euses de frontières, qui donnent les codes pour négocier avec la douane culturelle d’une société.

De son côté, Alina apprend le français comme on apprend à lire entre les lignes. Un soir, en parcourant le cahier de ses fils, elle bute sur un mot qu’elle ne connaît pas encore. Elle cherche dans le dictionnaire. « Maîtresse ». Elle découvre tout ce qu’il comprend. Ça deviendra le mot qu’elle déteste le plus en français. Pas à cause de la conversation, mais de son mari.

Portrait de femme
Illustration tirée du livre Saveurs nomades, Ligue de l’Enseignement, 2017.
https://ligue-enseignement.be/saveurs-nomades-et-autres-histoires

Une prison sans parloir

Au début du printemps, Pauline organise une visite des serres royales de Laeken. C’est la première fois que Nusrat prend les transports publics : le bus, le tram et le métro. Son mari la gardait à la maison. « Je sortais avec la voiture, avec lui, quand il voulait. » Ce jour-là, elle tient fermement la main d’Alina, avec un un mélange de peur et d’enthousiasme. « Comme un enfant qui découvre le monde pour la première fois. » C’est avec le groupe qu’elle verra pour la première fois le Manneken Pis et la Grand Place, elle qui habitait pourtant à cent mètres à vol d’oiseau.

« Quand j’ai commencé les cours avec Pauline, c’est la première fois que je suis sortie de la maison », confie Nusrat. Sa vie n’était pas misérable : beaux vêtements, bonne nourriture, sorties en famille, photos sur les réseaux sociaux. « Tout paraissait normal. » Sauf que pour sortir, il fallait demander. Pour prendre le bus, il fallait demander. Pour voir une amie, il fallait demander. Son monde tenait entre l’école de ses enfants et deux enseignes : le Delhaize, le Lidl. Pendant douze ans, Nusrat a été séquestrée.

Son mari, un Belge venu la chercher au Bangladesh, avait fait de l’incompréhension de la langue un barreau de plus à son emprisonnement. Il traduisait. Filtrait. Décidait ce qu’elle avait le droit de comprendre. Une prison sans parloir.

Un matin, lors d’un atelier, Nusrat apprend qu’elle a des papiers d’identité valables. Elle est abasourdie. Son mari lui répétait : fais attention à la police, tu n’as pas les bons papiers.

L’exception fait la règle

Un matin, lors d’un atelier, Nusrat apprend qu’elle a des papiers d’identité valables. Elle est abasourdie. Son mari lui répétait : fais attention à la police, tu n’as pas les bons papiers. C’était faux. Mariée à un Belge, elle bénéficiait du regroupement familial depuis le début.

Durant la même activité, Pauline découvre qu’Alina est sans papiers depuis deux ans, alors que son mari travaille à la Commission européenne. Il n’a pas voulu en faire, pour une histoire de taxes. Celle qui était en règle ne le savait pas. Celle qui aurait dû l’être ne l’était pas.

« La langue est un outil de pouvoir », rappelle Pauline. « Les gens qu’on touche dans l’école, ce sont des gens qu’on ne touche pas ailleurs. Il y a un truc de sécurité, quelque chose qui se passe ici qu’on ne retrouve pas dans une autre école de langue. » Un matin, elle remarque quelque chose sur le bras de Nusrat. Une tache bleue. Elle attend la fin du cours. « Si tu as quelque chose, tu peux partager. » Alina fait une blague : « Si mon mari dit quelque chose, moi je le frappe et c’est lui qui appelle la police. » Pauline ne rit pas. « Tu veux appeler la police ? » Nusrat comprend que la question est sérieuse.

Une impasse, deux issues

Il se passe quelques semaines avant que Nusrat le fasse. Ce qui la décide, c’est la jambe dans le plâtre, après que son mari l’a lancé dans les escaliers. Elle doit alors partir précipitamment. Elle confie ses documents les plus importants à Alina – qui, paradoxe, est elle-même sans papiers. Les deux amies foncent retrouver Pauline, pour échanger sur la situation. Elles frappent à la porte du centre de prévention des victimes de violence conjugale et familiale à Anderlecht.

En même temps, Alina finit par trouver le courage de divorcer. Depuis le 14 janvier, elle a ses papiers. Elle parle roumain, anglais, français, un peu d’allemand et s’essaie au néerlandais. Elle commence à faire du bénévolat dans une association qui apporte du soutien aux personnes sans chez soi. Elle travaille dans un salon de beauté, mais ne sait pas encore si elle restera toute sa vie à Bruxelles. «Je suis fatiguée de la ville. » Nusrat, elle, effectue un stage comme agent d’accueil à Actiris.

«La différence avec une autre école de langue, c’est que nous connaissons les gens individuellement», explique Pauline. «Je connais leurs situations administrative, linguistique, mais également leur situation familiale. Dans d’autres formations, organisées sous forme de module, on donne des cours et c’est tout ; ici, à force de se voir, on devient un peu une petite famille. »

Chaque fois que Nusrat emprunte la rue de Flandre, elle lève les yeux vers la fenêtre d’Alina. Et regarde si la lumière est allumée. «C’est un peu comme notre relation», concluent‑elles, «comme des mamans qui, doucement, apprennent à se lâcher la main. »

Une lumière dans la ville

Devant ce récit, l’ethnographe Jérémie Piolat apporte une précision. On aurait tort, dit-il, de voir dans cette histoire le portrait ordinaire des femmes migrantes, ou d’y lire une leçon universelle sur l’émancipation. Les violences conjugales existent dans toutes les cultures et ce qu’on appelle l’intégration n’est pas une conversion. « Ces parcours existent, mais ne sont pas la règle. » Ce qui l’a frappé, en revanche, c’est que chaque personne migrante porte en elle une histoire extraordinaire, à condition que quelqu’un prenne le temps de l’écouter.

Alina et Nusrat ne se voient plus tous les jours. Parfois deux mois passent, parfois trois. Mais chaque fois que Nusrat emprunte la rue de Flandre, elle lève les yeux vers la fenêtre d’Alina. Et regarde si la lumière est allumée. «C’est un peu comme notre relation», concluent‑elles, «comme des mamans qui, doucement, apprennent à se lâcher la main. »

 

 

Couverture de la revue Eduquer 199

Mar 2026

éduquer

199

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