L’école publique d’hier à aujourd’hui / Entretien avec Guy Vlaeminck
Lundi 23 mars 2026

L’école a beau changer de ministre, le relevé reste le même depuis 160 ans. Réseaux, religion, inégalités : mêmes cases, mêmes mauvaises notes. Pour les 200 bougies d’Éduquer, l’ancien président de la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente rouvre le bulletin commencé en 1864. Verdict : l’enseignement public peut mieux faire.
Depuis 200 numéros, Éduquer observe les secousses du système scolaire : le choc PISA du début des années 2000, les files devant les écoles pendant le Décret Inscription, la naissance du tronc commun, les marches scolaires pour le climat, ou encore plus récemment, l’arrivée de l’intelligence artificielle dans les classes. Les réformes se succèdent, les crises s’empilent et les ministres passent.
Et pourtant, au cœur de ces transformations, une constante demeure : la partition entre les réseaux d’enseignement. L’enseignement libre subsiste comme l’une des dernières traces de l’histoire religieuse dans la sphère publique. Un héritage que certain·es considèrent comme un compromis historique et d’autres comme un verrou empêchant toute réforme en profondeur.
« La Ligue de l’Enseignement est née pour défendre ce projet : émanciper les individus par l’enseignement. » Guy Vlaeminck
Éduquer : La Ligue de l’enseignement existe depuis 1864. C’est presque aussi âgé que la Belgique. Pourquoi ce combat dure-t-il depuis si longtemps ?
Guy Vlaeminck : Parce que l’adversaire est tenace ! À l’époque de Charles Buls, l’Église était toute-puissante. Elle affirmait que l’État n’avait qu’un rôle supplétif dans l’éducation. Autrement dit, que l’Église avait le rôle principal. C’est contre cette prétention que Charles Buls, accompagné d’une série de personnes assez influentes, ont créé un enseignement organisé par les pouvoirs publics. La Ligue de l’Enseignement est née pour défendre ce projet : émanciper les individus par l’enseignement.
« Les valeurs que l’éducation cherche à transmettre, morales et civiques, se heurtent à une société qui court après des valeurs économiques et matérielles. » Guy Vlaeminck
Éduquer : Plus de 160 ans plus tard, est-ce que l’école émancipe encore ?
G.V. : Elle essaie. Mais le contexte a radicalement changé. Jadis, l’école était une vraie échelle sociale : on pouvait partir du bas et monter. Aujourd’hui, cette échelle est beaucoup plus rigide. L’exigence des diplômes est telle que sans le bon ticket d’entrée, on a peu de chances de s’en sortir. Et surtout, les valeurs que l’éducation cherche à transmettre, morales et civiques, se heurtent à une société qui court après des valeurs économiques et matérielles. La lutte devient de plus en plus âpre. Les valeurs matérielles prennent souvent le pas sur les valeurs morales.
Éduquer : Le combat de Charles Buls, c’était contre la « catéchisation » de l’enseignement. Est-ce qu’il est encore d’actualité ?
G.V. : Il ne se pose plus de la même manière. Autrefois, le conflit était frontal avec l’enseignement catholique. Aujourd’hui, celui-ci se présente comme « enseignement libre » plutôt que confessionnel. Personnellement, je préférerais qu’on supprime cette distinction : soit tout l’enseignement devient réellement libre et financé par ceux qui le souhaitent, soit tout devient officiel et organisé par les pouvoirs publics. Cela clarifierait les choses.
Éduquer : La division entre enseignement libre et officiel est-elle idéologique ou sociale ?
G.V. : À l’origine, c’est un conflit idéologique. L’Église voulait imprégner profondément les esprits. La Constitution de 1831 a empêché qu’elle devienne religion d’État, mais le conflit est resté.
Éduquer : Ce conflit existe-t-il encore aujourd’hui ?
G.V. : Il s’est transformé. L’adhésion explicite aux valeurs de l’Évangile n’est plus une condition réelle d’entrée. Le discours s’est déplacé vers des références plus larges, souvent sociales ou humanistes. Cela rend possibles des rapprochements qui auraient été impensables autrefois. L’enseignement libre reste puissant et bien organisé. Mais dans le même temps, sa liberté est de plus en plus encadrée. Les subventions sont conditionnées au respect de règles strictes. La liberté invoquée existe encore, mais elle est de plus en plus limitée par les exigences publiques.
Éduquer : Pourtant, les tensions persistent. Où se situent-elles aujourd’hui ?
G.V. : Elles se trouvent dans la coexistence de logiques différentes au sein d’un même système financé publiquement. Tous les ministres de l’Enseignement tentent d’imposer des règles communes à des réseaux qui conservent leur histoire, leur culture et leur autonomie. C’est là toute la difficulté : harmoniser sans uniformiser totalement.
Éduquer : Un exemple concret de ces différences ?
G.V. : L’éducation à la philosophie et à la citoyenneté en est un bon exemple. Dans l’enseignement officiel, on a créé un cours spécifique dédié à cette matière. Dans l’enseignement libre, en revanche, ces contenus sont intégrés de manière transversale dans différentes disciplines. On poursuit un objectif similaire, mais avec des approches différentes. Cela pose question : la jeunesse belge n’a-t-elle pas besoin d’un socle commun plus affirmé, d’une même sensibilisation aux valeurs démocratiques et citoyennes, quel que soit le réseau ?
Éduquer : Où se situe aujourd’hui le cœur du débat entre religion et laïcité ?
G.V. : La religion s’est progressivement effacée dans de nombreux domaines de la vie publique. Mais elle s’est aussi repliée sur ce qui apparaît comme ses derniers bastions institutionnels. En Belgique, ces bastions restent principalement l’école et le secteur hospitalier. C’est là que se joue encore l’essentiel du débat sur la place du fait religieux dans les institutions publiques.
Éduquer : Mais concrètement, les chiffres des inégalités sont accablants : 53 % des élèves fréquentent un établissement « ghettoïsé », et le libre confessionnel concentre 5,5 fois plus « d’écoles de riches » que l’officiel. Les réseaux reproduisent-ils les inégalités1 ?
G.V. : Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils sont des « machines » à reproduire les inégalités. On trouve des réussites partout, y compris dans des écoles peu réputées. Mais la concurrence entre réseaux, combinée aux logiques sociales et territoriales, entretient des formes de ségrégation. Ce qui bloque, c’est à la fois la puissance de l’Église, qui tient à conserver son rôle social et la lâcheté politique. Aucun gouvernement n’ose s’attaquer à un réseau qui scolarise plus de 50 % des élèves [ndlr : le réseau libre confessionnel]. La peur de raviver la guerre scolaire est réelle, tous les politiques vous le diront en privé. Mais c’est précisément cette peur qui permet au statu quo inégalitaire de se perpétuer.
Éduquer : Et l’argument des bâtiments ? L’Église dit : « Ces murs nous appartiennent, rachetez-les si vous voulez fusionner. »
G.V. : C’est un argument de mauvaise foi ! Ces bâtiments bénéficient de subventions publiques depuis le Pacte scolaire de 1958. Si l’on calculait réellement ce qu’ils ont coûté à la collectivité, la question de la propriété apparaîtrait sous un tout autre jour.
Éduquer : Un gouvernement courageux pourrait-il aller vers un réseau unique ?
G.V. : Ce ne serait pas simple. Il faudrait avancer progressivement. Peut-être commencer par fusionner les réseaux publics entre eux, ceux des communes, des provinces et de la Fédération Wallonie-Bruxelles, avant de poser la question au libre. Mais fusionner les seuls réseaux d’enseignement officiels créera, dans un système où tous les réseaux sont approximativement subsidiés de manière uniforme, un profond sentiment d’injustice, insupportable aux yeux des défenseurs de l’enseignement public. L’exemple du Québec est intéressant : l’enseignement y est devenu entièrement public. L’enseignement privé existe encore, mais sans financement public. Cela donne plus de cohérence.
« On a fait du qualifiant un enseignement de relégation. Avant, on y entrait par vocation, par tradition familiale et par fierté du métier. Aujourd’hui, on y envoie ceux qui “n’arrivent pas” ailleurs. C’est une dévalorisation profonde, aux conséquences dramatiques pour notre tissu industriel. » Guy Vlaeminck
Éduquer : L’enseignement qualifiant vous semble être le grand perdant de ces évolutions. Pourquoi ?
G.V. : Parce qu’on en a fait un enseignement de relégation. Avant, on entrait dans une école technique ou professionnelle par vocation, par tradition familiale et par fierté du métier. J’ai connu un collaborateur sorti de l’enseignement qualifiant qui pouvait limer au centième de millimètre près, il en était fier et avait raison de l’être. Aujourd’hui, on y envoie ceux qui « n’arrivent pas » ailleurs. C’est une dévalorisation profonde, aux conséquences dramatiques pour notre tissu industriel.
Éduquer : Le métier d’enseignant·e attire moins, les abandons en cours de carrière sont massifs. Comment l’expliquez-vous ?
G.V. : Le statut social de l’enseignant a complètement changé. L’instituteur des années 1960 était respecté et considéré. Aujourd’hui, c’est perçu comme un métier par défaut. Un enseignant sur cinq quitte la profession dans les trois premières années ! Ce n’est pas seulement une question de salaire, même si la revalorisation financière est nécessaire. C’est également une question de reconnaissance sociale. Et les enseignants eux-mêmes devraient revendiquer ce statut avec bien plus de force.
Éduquer : Un dernier mot pour les militant·es et les associations qui se battent encore aujourd’hui pour l’école publique et la laïcité ?
G.V. : Ne vous découragez pas. Ce combat dure depuis 1864, il durera encore. Ce qui affaiblit ces associations, c’est leur dépendance aux subventions publiques, qui vont être réduites. L’essentiel, c’est d’être présents sur tous les fronts et de continuer. Je compte sur les héritiers spirituels pour poursuivre ce que nous avons commencé.
- 1Voir Olivier Mottint, « Quel est le problème ? Et comment s’en libérer ? », APED, 22 mars 2025. En ligne : https://www.skolo.org/2025/03/22/segregation-scolaire-quel-est-le-probleme-et-comment-sen-liberer/. Olivier Mottint définit une « école-ghetto » comme une école dont l’ « indice socio-économique s’écarte de plus d’un demi-écart-type de l’indice moyen national (ou local) ».
Guy Vlaeminck, ancien président de la Ligue de l’Enseignement

Depuis des décennies, Guy Vlaeminck continue d’interroger cette organisation singulière. Son parcours épouse plus de septante années d’histoire scolaire : enseignant dans les écoles de la Ville de Bruxelles dès 1954, il a exercé dans le fondamental, le secondaire et le supérieur, avant de devenir inspecteur des cours d’éducation physique, puis secrétaire de l’échevin de l’Instruction publique de la Ville. À partir de 1981, il devient administrateur-délégué du CPEONS (enseignement des villes, communes et provinces) et endosse également des responsabilités au sein de l’ULB, dont il fut membre du conseil d’administration. Après avoir été expert auprès d’un ministre de l’enseignement, il a présidé la Ligue de l’Enseignement de 1994 à 2011.



