« Le libre examen, un outil pour résister au temps présent » / Entretien avec Jean-Philippe Schreiber
Lundi 23 mars 2026

Tout s’accélère : les guerres se chevauchent, le climat se dérègle et les repères chavirent. Pour s’orienter dans ce présent, Jean-Philippe Schreiber propose un viatique presque aussi vieux que l’Université libre de Bruxelles : le libre examen.
Dans l’après-guerre, des médecins bravent la loi et pratiquent des avortements dans l’ombre. Au nom de la liberté des femmes à disposer de leur corps, mais aussi au nom d’une liberté plus profonde : celle que leur confère le libre examen. Cet exemple, Jean-Philippe Schreiber le convoque pour en résumer l’esprit : le libre examen est bien plus qu’un esprit critique aiguisé. C’est une méthode intellectuelle et un engagement. Une boussole pour penser librement, refuser les dogmes et remettre sans cesse en question ses propres certitudes.
Professeur ordinaire à l’ULB, historien des religions et directeur de recherches au FNRS, Jean-Philippe Schreiber publie Le libre examen. Une manière de penser le monde (Éditions de l’Université de Bruxelles, mars 2026), un ouvrage qui en retrace la généalogie et interroge sa portée dans notre époque fracturée.
Dans cet entretien, le chercheur le rappelle : le libre examen n’est pas la propriété exclusive du monde laïque. Tous les enseignant·es, quel que soit leur univers d’origine, peuvent s’en emparer pour faire de la classe un lieu d’émancipation. L’historien revient sur cette notion, qui implique un « effort constant » dont il soutient qu’il peut nourrir le développement de l’esprit critique à l’école, en étroit lien avec les valeurs de la Ligue.
Éduquer : Guerres, fake news, dérèglement climatique… Dans ce contexte, pourquoi consacrer un livre au libre examen ?
J.-P. S. : C’est précisément parce que le monde est complexe, violent et polarisant que cette méthode est nécessaire. Le libre examen permet à l’individu de discipliner sa pensée, de se construire une liberté intérieure dans un monde qui a tendance à la rogner. Et à l’échelle collective, c’est ce qui rend possible un vrai débat d’idées, des échanges qui ne se réduisent pas à des affrontements. Le libre examen, c’est une méthode pour se dépêtrer dans le monde actuel. Ce livre est une sorte de viatique intellectuel pour moins subir les violences du temps présent.
Éduquer : Le libre examen, c’est quoi de plus que l’esprit critique ? Une question de terminologie ?
J.-P. S. : C’est le fait de ne pas se soumettre à l’autorité, de penser librement, d’avoir un esprit critique aiguisé, de n’accepter aucun dogme. Mais cette définition est insuffisante. C’est une méthode intellectuelle constamment réévaluée en fonction du temps qui passe, pas quelque chose d’arrêté. Et selon moi, elle n’existe vraiment que si elle est en même temps une méthode de pensée et un engagement.
Éduquer : Un engagement ? C’est un peu contre-intuitif. On associe généralement l’engagement à un parti pris...
J.-P. S. : Ce n’est pas un engagement politique ou partisan. C’est l’engagement de mettre cette méthode en œuvre chaque jour, dans tous les domaines de sa vie, de la traiter comme une boussole plutôt que comme un principe qu’on affiche. Après 1945, par exemple, des médecins pratiquaient des avortements clandestins. Ils le faisaient au nom de la liberté des femmes à disposer de leur corps, mais aussi au nom de cette liberté absolue que leur conférait le libre examen, y compris la désobéissance, quand la loi est inique.
Éduquer : D’où vient ce principe, historiquement ?
J.-P. S. : Le principe du libre examen apparait au XVIe siècle dans le cadre de la Réforme protestante : c’est la liberté donnée aux fidèles de lire directement les Écritures, sans intermédiaire clérical. Une rupture fondamentale, condamnée par Rome. Puis, au XIXe siècle, des intellectuels français comme Benjamin Constant et Edgar Quinet le sécularisent et le transfèrent vers le champ philosophique. La Belgique se l’approprie alors doublement : à l’université et dans le combat anticlérical du libéralisme politique.
Éduquer : Et quels sont ses liens avec l’Université libre de Bruxelles ?
J.-P. S. : Quand l’université est fondée en 1834, le terme n’existe pas encore. Son objectif est de faire contrepoids à l’Université catholique : de soumettre les faits et la pensée au raisonnement scientifique. C’est dans les années 1850-1860 que l’expression « libre examen » entre dans le lexique universitaire, subsumant en une formule cet esprit critique affranchi de toute autorité dogmatique. En 1894, le principe est intégré aux statuts, pour trancher des débats où chacun reprochait à l’autre de ne pas le respecter. Il figure depuis lors à l’article premier.
Éduquer : Ce principe a-t-il été contesté de l’intérieur, à l’ULB ?
J.-P. S. : Tout à fait. L’université a toujours été plurielle et traversée de tensions. Au XIXe siècle, elles s’expriment entre les facultés scientifiques de plus en plus matérialistes et celles de sciences humaines encore marquées par le spiritualisme. À la fin des années 1880, les antagonismes politiques s’exacerbent : libéraux doctrinaires contre réformistes, socialistes, anarchistes. Les démissions se multiplient, l’université se divise même pendant deux décennies avec la naissance d’une « Université Nouvelle » rassemblant les plus progressistes.
Éduquer : Et au XXe siècle ?
J.-P. S. : Après 1945, autre moment de tension : de nombreux enseignants et étudiants adhèrent au Parti communiste. On leur reproche alors une obéissance au parti comparable à l’obéissance à Rome reprochée aux catholiques au XIXe siècle. L’affaire Lyssenko — cette biologie marxiste fantaisiste imposée par Moscou contre le darwinisme — en est un exemple frappant : des biologistes communistes de l’université se retrouvaient coincés entre leurs convictions scientifiques et les diktats idéologiques du parti.
Éduquer : Et aujourd’hui ? L’université est-elle à l’abri de ces tensions ?
J.-P. S. : Pas du tout. Elle est à nouveau profondément polarisée par le conflit au Moyen-Orient, par le rapport au passé colonial ou par des tensions intergénérationnelles. Et chacun se revendique du libre examen pour affirmer la justesse de ses positions. Le problème, c’est qu’on confond souvent libre examen et liberté d’expression exacerbée. Or ce n’est pas cela. Le libre examen suppose d’écouter vraiment l’autre, de débattre de façon disciplinée et respectueuse, et surtout de remettre constamment en question ses propres convictions, d’être capable de changer d’opinion quand les faits l’exigent. Dans un monde où le débat public est terriblement agressif, notamment sur les réseaux sociaux, c’est précisément ce que le libre examen peut offrir : un espace pour se parler sans fureur, sans rester prisonnier de ses certitudes.
« Les avancées scientifiques ont effectivement montré qu’on ne peut pas échapper à ses émotions, à ses passions. Et c’est précisément pour ça que le libre examen est une ascèse, un effort constant, jamais achevé. »
Éduquer : Aujourd’hui, comment le libre examen dialogue-t-il avec les neurosciences, qui remettent en cause la notion même de liberté ?
J.-P. S. : Les avancées scientifiques ont effectivement montré qu’on ne peut pas échapper à ses émotions, à ses passions. Ce que les penseurs du XIXe siècle négligeaient complètement. Nous ne sommes pas pleinement libres. Et c’est précisément pour ça que le libre examen est une ascèse, un effort constant, jamais achevé. On n’atteint jamais l’idéal. Mais l’horizon reste essentiel. Je ne veux pas promettre le triomphe de la raison pure, simplement défendre que l’effort vers la liberté vaut la peine d’être fait.
« On est partout confronté à un déficit d’esprit critique. Non pas parce que les élèves seraient moins intelligents qu’avant, mais parce que le monde est si complexe qu’ils ont du mal à en démêler les enjeux. »
Éduquer : Un mot pour les enseignants qui nous lisent. Concrètement, qu’est-ce que le libre examen change dans une classe ?
J.-P. S. : On est partout confronté à un déficit d’esprit critique. Non pas parce que les élèves seraient moins intelligents qu’avant, mais parce que le monde est si complexe qu’ils ont du mal à en démêler les enjeux, et parce que les algorithmes les entraînent vers une compréhension dévoyée de la réalité.
Éduquer : À quel âge on commence ?
J.-P. S. : Je crois depuis longtemps qu’il faut introduire la philosophie pratique dès l’école maternelle, donner des outils aux enfants pour penser de manière critique, ludique, joyeuse. Et plus largement, revenir à Nicolas de Condorcet : faire de l’école un lieu d’émancipation et d’instruction citoyenne, égalitaire, qui met à l’écart, sans les mépriser, les valeurs domestiques et les identités particulières, pour offrir à chacun les moyens de devenir une personne libre.
Éduquer : Le cours de philosophie et citoyenneté suffit ?
J.-P. S. : Il est nécessaire, mais le libre examen ne s’y réduit pas. Ce n’est pas une matière, c’est une méthode transversale, qui doit s’exercer dans tous les enseignements. Les décrets de 1994 et 2003 sur la neutralité sont clairs : il est au fondement de l’ensemble de l’enseignement officiel en Communauté française.
Éduquer : C’est donc l’affaire de tous les enseignants, pas seulement des profs de philo ?
J.-P. S. : Exactement. De plus, le libre examen n’est pas la propriété du monde laïque. Tous les enseignants, quelle que soit leur univers d’origine, devraient s’interroger sur la manière de le refléter dans leur pédagogie. Simplement pour offrir un outil pour résister au temps présent.



