Dans l'arène du genre: quand le sport perpétue les inégalités

Mercredi 21 mai 2025

Jeunes femmes faisant du sport
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Des cours d'éducation physique aux compétitions d'élite, les inégalités femmes-hommes persistent dans le milieu sportif. Derrière les médailles et les applaudissements se cachent disparités de rémunération, sous-médiatisation et violences systémiques. Et tout commence dès l'école, où se forgent les stéréotypes qui influenceront la pratique sportive tout au long de la vie.

«Les Jeux Olympiques doivent être réservés aux hommes, le rôle des femmes devrait être avant tout de couronner les vainqueurs». Un siècle après ce discours du fondateur des JO modernes, les femmes continuent à être reléguées dans l'ombre des podiums masculins. L'absurdité de la situation a encore frappé en décembre 2024, quand la skieuse Selina Freitag remportait des produits de beauté alors que son homologue masculin empochait un chèque de 3200 euros.

Les statistiques sont éloquentes: 0,4% du sponsoring sportif mondial est destiné aux femmes et seulement 4% du contenu médiatique sportif leur est consacré. Quand la Coupe du Monde de football féminin attire 300 millions de dollars en sponsoring, celle des hommes en génère 1,7 milliard. Le fossé est abyssal. En Belgique, les femmes ne représentent que 6% du monde sportif professionnel, dont près de 60% avec des contrats à temps partiel.

Ce déséquilibre s'amorce dès le plus jeune âge: en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), 62% des garçons pratiquent un sport trois fois par semaine, contre seulement 32% des filles. Face à cette réalité, Charline Van Snick, judokate belge multimédaillée, dresse un bilan sans appel: «Les inégalités de genre persistent à tous les niveaux. Dans les salaires, aucune femme ne figure parmi les 100 sportifs les mieux payés au monde. Dans la médiatisation, nous occupons à peine 10% des pages sportives. Et dans le sponsoring, nous percevons beaucoup moins.»

«Balance ton sport»

Au-delà de ses performances sur les tatamis, Charline Van Snick a décidé de porter un autre combat. En 2021, elle fonde le mouvement «Balance ton sport». Ce collectif s'emploie à dénoncer le caractère systémique des problèmes de violence et de harcèlement dans le milieu sportif.

Tout a commencé lors d'une discussion avec sa collègue Lola Mansour. Les deux judokates se confient sur les situations sexistes et violentes qu'elles ont dû traverser chacune de leur côté. Pour élargir le constat, elles lancent un appel à témoignage sur les réseaux sociaux. Les réponses affluent en masse. Elles décident alors de s'appuyer sur la date du 8 mars  pour publier une courte vidéo compilant différents témoignages de première main: «Une marque m’a refusé un sponsoring car je ne voulais pas faire de photos sexy avec leurs équipements» ou encore «J'ai porté plainte contre mon entraineur pour harcèlement sexuel et moral. Ma fédération l'a protégé».

La vidéo devient virale. «Le nombre de personnes qui se sont reconnues dans nos exemples est frappant. Ces situations sont partout et constantes», confie-t-elle quatre années après la publication. Malgré la prise de conscience qui a suivi, elle estime que les réponses actuelles restent insuffisantes: «J'ai l'impression qu'on nettoie la poussière avec un petit plumeau alors qu'il faudrait un grand coup de karcher.»

«Dans les gymnases scolaires, l'idée que les garçons seraient naturellement plus doués physiquement persiste comme un préjugé tenace.»

Du foot pour les uns, des squats pour les autres

Ces discriminations s'ancrent dès le plus jeune âge, particulièrement dans le système éducatif. L'école, premier lieu de socialisation sportive en dehors de la famille, façonne durablement les rapports genrés au sport. Pour comprendre ce phénomène, nous avons rencontré Carine Guérandel, sociologue spécialiste des questions de genre dans le sport et maîtresse de conférences de l'Université de Lille. Ses travaux démontrent que l'éducation physique reproduit de nombreuses inégalités entre les genres: «Les filles sont, dès le plus jeune âge, moins incitées que les garçons à pratiquer une activité physique, à investir l'espace et à construire une relation active à leur corps. Le système éducatif sportif perpétue ces inégalités. Malgré les bonnes intentions et les réflexions menées à ce sujet, les cours d’éducation physique valorisent encore majoritairement des disciplines traditionnellement investies par les hommes. Cette différence relève d'un système global de normes et de représentations.»

Dans les gymnases scolaires, l'idée que les garçons seraient naturellement plus doués physiquement persiste comme un préjugé tenace. Ce présupposé, largement intériorisé par les enseignant·es comme les élèves, crée un cercle vicieux qui influence les attentes, les pratiques et les évaluations en défaveur des filles. Résultat: l’éducation physique reste l'une des rares disciplines où les garçons surpassent les filles, contrairement à la tendance observée dans les autres matières scolaires. Sur ce point, Charline Van Snick partage son expérience: «Je me souviens de cours de gym où les filles faisaient de la danse et du “step-abdos-fessiers” pendant que les garçons jouaient au foot.» Cette division des activités cristallise dès le plus jeune âge l'idée que certains sports seraient «pour les filles» et d'autres «pour les garçons».

«Aujourd'hui, personne n'oserait dire qu'un homme est plus intelligent qu'une femme, mais il est totalement admis que le corps féminin soit inférieur en termes de performance.»

Un héritage historique entre sueur et testostérone

Ces inégalités s'inscrivent dans un problème plus profond de notre société. Comme le retrace Carine Guérandel: «Le monde du sport a été institué “par et pour les hommes”, avec tout un discours médical qui mettait les femmes à distance.» Plongée dans les archives, l'histoire du sport féminin se lit comme une lutte constante contre l'exclusion institutionnalisée. Au début du XXe siècle, des pionnières comme Alice Milliat ont tenté de créer des compétitions internationales pour les sportives, mais elles se sont heurtées à des obstacles considérables, soutenus par un discours médical réducteur qui cantonnait les femmes à leur rôle reproductif. «Le corps sportif féminin était perçu comme immoral, indécent – un corps qui transpire, qui fait des efforts, qui souffre», rappelle la chercheuse.

La séparation entre hommes et femmes dans le sport s'est construite sur un paradoxe: au nom de l'égalité d'accès à la victoire, on a institué une ségrégation qui perpétue l'idée d'une infériorité naturelle. La sociologue résume cette contradiction: «Le sport de haut niveau incarne vraiment la différence des sexes et leur hiérarchisation. Aujourd'hui, personne n'oserait dire qu'un homme est plus intelligent qu'une femme, mais il est totalement admis que le corps féminin soit inférieur en termes de performance.»
Cette division se manifeste jusque dans les règlements: trois sets pour les femmes contre cinq pour les hommes au tennis, distances réduites en athlétisme ou encore disciplines réservées exclusivement à l'un ou l'autre genre. La «bicatégorisation sexuée» n'est pas qu'un concept théorique, elle structure concrètement l'ensemble du monde sportif. La chercheuse précise: «Actuellement, on considère que tout est explicable par le biologique, mais plusieurs sociologues essaient de montrer que ce n'est pas si évident. Pour affirmer que la dernière explication possible des différences de performance est biologique, il faudrait pouvoir écarter toutes les autres explications sociales

La mixité des cours d'éducation physique

Face à ces constats, des actions concrètes émergent. Compte tenu de la dimension systémique du problème, c'est précisément au niveau éducatif que les efforts de transformation devraient commencer. Une des pistes privilégiées se trouve dans la généralisation de la mixité des cours d'éducation physique. Pourquoi l’EPS (éducation physique et à la santé) ferait-elle exception à la mixité, alors qu’elle offre un terrain unique de déconstruction des stéréotypes et de coéducation au vivre-ensemble ? Il est probable qu'un jour, la non-mixité dans les cours d'éducation physique semblera aussi anachronique que l'était la séparation entre écoles pour filles et garçons.

Actuellement, la mixité en FWB n'est pas obligatoire. Une circulaire propose aux écoles d'organiser des activités mixtes ou non mixtes. Fin 2016, l'ancienne ministre de l'Égalité des chances présentait au gouvernement un projet visant à généraliser la mixité dans les cours de gymnastique. Le débat reproduit étonnamment le clivage historique entre les partisans de l'école mixte et non mixte, opposant traditionnellement catholiques et laïcs.

Un muscle n'a pas de genre, seuls les préjugés en ont

Malgré les résistances à sa généralisation, des initiatives ont déjà vu le jour. Après une première expérience pilote, sept établissements secondaires du réseau communal de la Ville de Bruxelles pratiquent désormais cette mixité. Toutefois, méfions-nous des solutions simplistes, prévient Carine Guérandel. Après trois années d'enquête ethnographique sur les inégalités entre les genres dans les pratiques sportives, la chercheuse insiste: «Une mixité impensée, qui consiste simplement à mettre des filles et des garçons ensemble, ne produit pas mécaniquement l'égalité.» Pour l’illustrer, la sociologue prend l’exemple du couple hétérosexuel où rien dans la simple cohabitation ne garantit l'égalité.

Ce constat souligne l'importance de former les formateurs et les formatrices. Cette piste, encore insuffisamment explorée, est parfois qualifiée de «cosmétique» par certain·es intervenant·es. Un professeur d’éducation physique, récemment diplômé, témoigne: «On a eu un ou deux cours pour parler de ça. Cette attention provient essentiellement de notre sensibilité personnelle.» Une réalité qui confirme que cette transformation sociale ne peut reposer sur les seules épaules des sensibilités individuelles, mais qu’elle doit passer par une refonte en profondeur. Le mot de la fin revient à Charline Van Snick: «Un muscle n'a pas de genre. Seuls les préjugés qu'on nous inculque en ont un.»

 

Couverture de la revue Eduquer n°195 consacrée au sport

juin 2025

éduquer

195

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