Avec le printemps serbe, la politique réinventée

Jeudi 5 juin 2025

Illustration d'une main tenant un bouqet d'orties
©Matthieu Lemarchal
Timothé Fillon, secteur communication Ligue de l'Enseignement

Depuis novembre 2024, des étudiants et étudiantes serbes occupent leurs universités pour dénoncer la corruption qui gangrène le pays. Leur mouvement, de grande ampleur, exige de profondes réformes et le respect de l'État de droit. À travers leurs plénums, une nouvelle forme de pratique politique émerge en Serbie.

«Si vous dormez sur les roses pendant votre jeunesse, vous dormirez sur les orties quand vous serez vieux», avertit un proverbe serbe. Depuis novembre 2024, c’est contre les racines de la corruption que se frottent les étudiants et étudiantes serbes. Les mains peintes en rouge, ils et elles protestent contre un système jugé responsable d'une tragédie nationale.

Le coût du laisser-faire

Le 1er novembre 2024, le ciel s'écroule à Novi Sad. L'effondrement de l'auvent en béton de la gare cause la mort de seize personnes, dont deux enfants. Le 5 novembre, des milliers de personnes se rassemblent devant la gare en signe de protestation. Cette tragédie, perçue comme la conséquence directe de la corruption, devient le catalyseur d'un mouvement étudiant sans précédent.

Le 22 novembre, la Faculté des Arts du Spectacle lance un blocage qui s'étend rapidement: «En l'espace de trois semaines, la quasi-totalité des bâtiments universitaires de Serbie sont devenus des centres d'auto-organisation politique fonctionnant 24 heures sur 24», annonce un communiqué étudiant. Sur les 70 écoles supérieures, plus de 60 seraient actuellement occupées. Le mouvement reçoit le soutien ponctuel d'enseignant·es, d’avocat·es, et même d’agriculteur·ices et de conducteur·ices de taxi.

Leurs revendications sont claires: démission des ministres concerné·es, poursuites judiciaires contre les responsables, publication des documents relatifs à la rénovation récente du toit par une entreprise chinoise, réforme du système judiciaire et augmentation de 20% des frais de fonctionnement des universités.

L'architecture de l'impunité

En Serbie, le béton des grands projets se mêle au ciment de la corruption. Arrivé au pouvoir il y a douze ans avec la promesse de lutter contre les détournements d'argent public, le président Aleksandar Vučić gouverne un pays qui figure 105e sur 180 au classement mondial sur la perception de la corruption établie par l’ONG Transparency International. Candidat à l’Union européenne, la Commission lui prescrit des «efforts considérables» en matière de contrôle financier, d’appareil judiciaire et de respect des libertés.

Cette corruption structurelle s'incarne tragiquement dans le drame de l’auvent de la gare de Novi Sad. De nombreux chantiers serbes échappent aux règles des marchés publics. Les travaux de la gare de Novi Sad ont été sous-traités à des entreprises chinoises sans appel d'offre. De la signature à la fin des travaux, l’addition a été multipliée par quatre. Une situation qui illustre ce que dénoncent les étudiant·es: sous le règne Vučić, les promesses d'intégrité se sont effondrées aussi sûrement que l'auvent de la gare.

«En Serbie, la vie politique est traditionnellement bannie de l'espace éducatif, la loi interdisant l'organisation, l'action et la promotion politiques au sein des écoles et des universités.»

La goutte qui fait déborder

Tanja Dinić, professeure à l'Université de Belgrade, témoigne de la surprise qu'a suscitée la mobilisation étudiante auprès de ses collègues: «Les étudiants et lycéens serbes sont généralement peu politisés. Entre professeurs, nous avions l'habitude de nous plaindre d'une certaine passivité estudiantine vis-à-vis des effets pervers de certaines réformes. Nous attendions que les jeunes s'indignent. Bien que la Serbie ait connu des vagues de manifestations en 1968, 1991 et 1996, la nature de la mobilisation actuelle n'est pas comparable», précise-t-elle en visant les centaines de milliers de manifestant·es dénombré·es lors de certains rassemblements. Elle rappelle que la vie politique est traditionnellement bannie de l'espace éducatif, la loi interdisant l'organisation, l'action et la promotion politiques au sein des écoles et des universités.

Enseignante de français à la Faculté des Transports, Tanja Dinić explique que lors d’une rencontre organisée dans l’enceinte de l’université, une étudiante affirmait que l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad était la «goutte qui a fait déborder le verre». La professeure distille deux causes à ce trop-plein: «Une grande partie de ces jeunes ont été scolarisés dans les écoles primaires et secondaires publiques. Or les enseignants sont une des seules catégories socio-professionnelles à se mobiliser depuis les années 1990 sous forme de grèves.» Dans une lettre ouverte, les étudiant·es comparent l’occupation des établissements scolaires aux grèves du monde du travail. Tanja Dinić pointe ensuite le milieu social des étudiant·es: «Sans être nécessairement aisés, ils viennent de milieux intellectuels. Leurs parents sont généralement des personnes convaincues que l’éducation est essentielle à la dignité.»

« Les étudiants serbes tracent une voie étroite entre modération et radicalité. Ils ne cherchent pas à détruire l'ancien système ni à en construire un nouveau, mais à inventer de nouvelles manières de faire de la politique.»

Une crise sociale et politique profonde

«Derrière les revendications immédiates de ces mouvements se profile une crise sociale et politique où précarité économique, effondrement des standards éducatifs et durcissement autoritaire se conjuguent», analyse depuis la Serbie Ana Vujović, chercheuse à l'Université de Belgrade. Selon elle, l’un des résultats les plus importants de ces mobilisations est le travail de conscientisation qu’elles génèrent. Pour sensibiliser les populations à leurs revendications, les étudiant·es organisent en effet d’importantes marches entre plusieurs centres universitaires de Serbie: «On les appelle les promenades, mais il est important de mentionner qu’elles consistent en centaines de kilomètres entre plusieurs grandes villes serbes.» Des actions que la chercheuse estime importantes pour la circulation de l’information à travers l’entièreté du pays: «Nos concitoyens sont parfois désinformés par les dix dernières années de blocus médiatique. Ils ne savent pas réellement quelle est la situation du pays ni ce que les étudiants demandent.»

Psychologue parisienne d'origine serbe, Jelena Rosic s'est rendue à Belgrade en janvier 2025 pour observer les feux qui animent sa patrie: «L'effondrement de l'auvent n'est pas tant l'élément déclencheur en soi, mais plutôt la manière dont les étudiants ont su le politiser.» En rappelant que des catastrophes similaires n’entrainent pas mécaniquement les mêmes réactions, la psychologue insiste sur la force des étudiant·es qui ont su transformer un drame en catalyseur politique.

Jelena Rosic prévoit de documenter cette effervescence dans la durée. Et elle souligne l'originalité des contestations qui ne représentent ni une révolution ni une réforme: «Elles n’entrent pas dans les cases habituelles de l'action politique. Les étudiants serbes tracent une voie étroite entre modération et radicalité. Ce qu'il y a de singulier dans cet événement, c'est l'organisation immanente qui se déploie: ils ne cherchent pas à détruire l'ancien système ni à en construire un nouveau à partir de prescriptions a priori, mais à inventer de nouvelles manières de faire de la politique.»

Au cœur de cette réinvention politique battent les «plénums», grandes assemblées où sont discutées collectivement les questions politiques. Dans une lettre ouverte, les étudiant·es décrivent leur méthode: des groupes de travail, ouverts à tous, réfléchissent en comité à la stratégie, aux actions publiques, aux médias, à la sécurité et aux activités au sein de l'occupation. Ces groupes présentent ensuite leurs idées et propositions au plénum. «Le plénum est un forum ouvert à tous les étudiants de la faculté. Ces assemblées mettent en pratique la démocratie directe. Chacun dispose d'une voix égale et du droit de décider des questions relatives à la direction des actions», précisent-ils dans leur manifeste.

« Les mesures prises contre le secteur de l'enseignement public se font de plus en plus fréquentes: violence verbale, physique, ainsi que des attaques financières.»

Répression gouvernementale

Face à cette mobilisation sans précédent, le gouvernement a déployé un arsenal de mesures répressives: intimidations des étudiant·es et des professeur·es qui les soutiennent, interrogatoires policiers, licenciements de parents d'étudiant·es engagé·es, et diminution des salaires des professeur·es d'université. Ana Vujović signale également un changement législatif concernant la répartition du temps de travail universitaire: «De 20 heures d'enseignement et 20 heures de travail de recherche scientifique, le gouvernement est passé à 35 heures d'enseignement pour 5 heures de recherche scientifique. Ce changement offre aux autorités la possibilité de ne payer que 12,5% des salaires aux professeurs des universités.» Une forme d'asphyxie financière qu'elle juge désastreuse pour la formation professionnelle des enseignant·es universitaires et dangereuse pour la réalisation de projets scientifiques nationaux et internationaux.

La répression monte d'un cran, s'alarme sa compatriote Tanja Dinić: «Les mesures prises contre le secteur de l'enseignement public se font de plus en plus fréquentes: violence verbale, physique, ainsi que des attaques financières, notamment par la réduction des salaires du corps professoral.» Parmi les incidents les plus graves portant sur l’enseignement figurent l'agression au couteau de la doyenne de la Faculté de Philosophie de l'Université de Niš et les campagnes médiatiques de dénigrement contre les autorités académiques. Selon les deux correspondantes, ces actions visent à créer un clivage entre les professeur·es et leurs élèves, pour susciter un affaiblissement du soutien professoral.

Attaque sonore et silence européen

Lors d'une commémoration pour les victimes de l'effondrement, des fonctionnaires lié·es au parti au pouvoir ont physiquement attaqué les étudiant·es. Le scandale qui s'ensuivit a forcé le Premier ministre à démissionner. Ana Vujović rapporte également «un bruit étrange» entendu lors d'un rassemblement, qui a provoqué un mouvement de panique.

Cet incident soulève des questions sur l'utilisation éventuelle d’un canon à son lors d’une manifestation pacifique. «Si l'hypothèse de l'arme sonore est confirmée, cette utilisation illégale et délibérée de moyens destinés à semer la peur et le désordre dans une manifestation publique constitue une grave violation des droits humains», dénonce-t-elle.

Malgré l’ampleur de la répression, les autorités européennes maintiennent leur soutien au président Vučić . La professeure serbe l’explique par l’existence d’intérêts économiques, notamment en matière d'exploitation de lithium, indispensable à la création de batteries.

Des orties aux roses

Dans les amphithéâtres occupés, une nouvelle génération politique forge ses armes intellectuelles. Ce qui a commencé comme une protestation contre un auvent effondré pourrait bien reconstruire les fondations démocratiques d'un pays entier. Au-delà du proverbe serbe, ces étudiant·es ne cherchent pas simplement à déraciner le lit d'orties de la corruption, mais également à cultiver de nouvelles pratiques démocratiques, non comme les roses soporifiques du dicton mais comme des graines à cultiver à travers la confrontation d'idées, essence de la politique.

 

Des plénums en Macédoine du Nord

La tragédie qui a embrasé la Macédoine du Nord résonne avec le drame serbe. Le 16 mars 2025, les flammes ont dévoré une discothèque de l'Est du pays, emportant 62 vies et laissant 193 blessé·es. Une enquête a transformé ce drame en scandale national. L'établissement fonctionnait sans licence valide et bafouait les règles élémentaires de sécurité. Cet ancien entrepôt reconverti à la hâte ne disposait que d'un unique extincteur et de sorties de secours inadaptées.

À l’instar de la tragédie de la gare de Novi Sad, l’incendie du Pulse est rapidement devenu le symptôme d’une brulure d’un degré encore supérieur. «On ne meurt pas d’accident, on meurt de la corruption», manifestaient étudiant·es et citoyen·nes quelques jours après l’accident. Des plénums sont ensuite apparus dans les universités. Inspirée des campus serbes, la méthode de démocratie directe traverse les frontières. D'un pays à l'autre de l'ex-Yougoslavie, une même génération semble décidée à ne plus tolérer que la corruption continue à prélever son tribut de vies humaines.

Couverture de la revue Eduquer n°195 consacrée au sport

juin 2025

éduquer

195

Du même numéro

Jeune sur un terrain de basquet

Intégration par le sport? Le revers de la médaille

Le sport est souvent présenté comme un remède aux fractures sociales. Outil d’intégration, de cohésion et d’égalité des chances: la promesse est séduisante. Mais derrière cet idéal largement partagé, ...
Lire l'article
Photo de jeunes faisant du sport

L'éducation physique se refait une santé

Depuis 2024, les écoles francophones généralisent une troisième période de cours d'éducation physique. Une réforme discrète, pourtant inscrite dans un changement de fond: il ne s’agit plus seulement d...
Lire l'article