Actualité: Education - Enseignement, Egalité, Egalité femmes-hommes, Société

Le masculinisme, une histoire de la masculinité réactionnaire

Le masculinisme, une histoire de la masculinité réactionnaire
Pères « perchés dans les grues », « concept d’aliénation parentale », « crise de l’identité masculine »… Régulièrement les médias relayent la pensée masculiniste. Quels sont ses leviers idéologiques et quels risques pour l’égalité femmes-hommes?
Eduquer 136: On ne naît pas homme, on le devient

Souvent proposé comme une réponse symétrique au mouvement social d’émancipation des femmes, le masculinisme – terme polysémique désignant à la fois, selon les contextes et les époques, le processus par lequel des  féministes chercheraient à transformer les femmes en hommes, ou celui  de l’hybridation des sexes – consiste en une forme d’antiféminisme, qui prétend que les hommes souffrent à cause des femmes et des féministes. Ainsi, le masculinisme peut être actuellement circonscrit comme qualifiant «le mouvement par et pour les hommes, se mobilisant contre le féminisme» 1. Les femmes seraient allées trop loin, et auraient aujourd’hui «trop de  droits», dans un contexte d’«égalité déjà là» 2.

Paternité conservatrice

Ce contre-mouvement social semble trouver son origine dans des regroupements divers d’hommes, autour de réflexions sur la masculinité en tant que père. Selon Arsenault et SaintPierre, «C’est à la fin des années 50, par l’entremise des revues Playboy et Penthouse, que se forment les premiers groupes ‘masculinistes’. Ces revues publient des articles portant sur des pères divorcés se disant victimes de leur ex-conjointe. Le partage des biens après le divorce et le paiement des pensions alimentaires représenteraient pour eux une injustice  criante»3.

C’est en effet souvent à partir de cette paternité que se fait l’adhésion. Il ne s’agit pas pour autant de n’importe quel type de paternité. Là où les pères progressistes souhaitent une égalité avec la mère de leurs enfants dès la mise en couple, et plus encore à la naissance des enfants (s’inscrivant dans un paradigme relationnel  de plus grand partage des soins et des tâches engendrés par l’arrivée des petits enfants, très vulnérables), les masculinistes sont des hommes conservateurs qui vont au contraire instrumentaliser l’égalité pour la réclamer après la séparation et ce, souvent, dans une optique non pas innovante mais bien passéiste et réactionnaire, naturalisant les rôles des femmes et des hommes, en nostalgie d’un monde où ils auraient eu une place de pater familias. À partir de cette croyance, ils vont se focaliser sur certains thèmes, dans une optique de victimisation.

Justice matriarcale?

Du côté des droits des pères, ils s’estiment bafoués par leurs ex-épouses, se positionnent contre les femmes en général et les féministes en particulier, en affirmant que la justice est «matriarcale», car elle privilégierait les mères. La garde alternée obligatoire est ainsi revendiquée par eux car les mères seraient privilégiées par rapport aux enfants dans la séparation, alors que, sociologiquement, les couples qui se séparent se mettent majoritairement d’accord pour que les enfants soient hébergés de manière préférentielle chez la mère. Certains concepts masculinistes ont ainsi franchi les barrières de la justice, comme le le syndrome d’aliénation parentale (SAP), c’est-à-dire l’argument selon lequel la mère implanterait de faux souvenirs d’abus sexuel chez les enfants pour les tenir éloignés du père. Si cela peut arriver, il ne faut pas oublier qu’une grande partie de ce type de violences est au contraire encore tue, la plupart des victimes ayant peur de s’exprimer, et, lorsqu’elles le font, beaucoup d’entre elles ne sont pas crues.

Hommes victimes de violence conjugale?

Un autre argument des masculinistes est celui de la symétrisation de la violence conjugale. Les hommes seraient victimes de violences équivalentes de la part des femmes. Ou encore, celles-ci seraient les principales prestataires de violences morales et psychologiques. Si, à nouveau, il peut arriver que des femmes se comportent violemment de manière individuelle, la symétrie sociale des violences n’existe pas, comme le montre le  nombre de femmes et d’enfants tués dans le cadre de séparations violentes. Il est à noter que, souvent, lorsque c’est le conjoint qui est tué, c’est  au terme de violences que celui-ci avait administré au cours de longues années  de violences, comme on l’a vu avec les affaires Jacqueline Sauvage et Alexandra Lange en France . Et que, parmi les hommes qui se réclament du masculinisme, nombre d’entre eux ont eu maille à partir avec la justice pour  des faits de… violences, sur leur (ex-)conjointe, ou sur leurs enfants. 4

Crise identitaire liée au féminisme?

Enfin, les masculinistes avancent que les hommes sont en crise identitaire masculine, due à une société féministe. Si l’on peut douter de l’avènement d’une société réellement égalitaire au vu de la composition des organes de pouvoir qui le composent,la crise de la masculinité est elle également à contextualiser. Tout d’abord car c’est un argument qui intervient de manière régulière dès qu’une société mute socialement,comme par exemple lors de la Renaissance, ou de la Révolution française 5. On peut le trouver y compris dans des sociétés dans lesquelles les femmes n’ont aucun droit,comme en Grèce antique. Surtout ils considèrent que la masculinité est naturelle et donc, immuable. L’on serait homme aujourd’hui comme hier, ce qui est méconnaître l’histoire.

Pour Mélanie Gourarier, «(…) une telle approche élude l’occurrence de crises historiquement précédentes et présuppose une masculinité figée dans l’intemporalité jusqu’à la deuxième vague féministe. Ainsi, la masculinité serait une identité fixe et indépendante du contexte dans lequel elle s’inscrit, les hommes réagissant à l’évolution de la société comme si elle leur était extérieure, tentant de se préserver d’un monde en mouvement…) La crise de la masculinité appert du discours des acteurs suivant le registre de la souffrance, de l’inquiétude ou de la menace. Partant de ces diverses sources, l’objectivation de la crise de la masculinité cantonne  les hommes à uneposition de spectateurs vis à vis de changements dont la marche parait inéluctable etface auxquels ils seraient obligés de s’ajuster.Ainsi, ‘contraint de se resituer relativement à une femme en mouvement qui  questionne les anciens repères ’, l’homme se verrait forcé de questionner sa virilité» 6 . Anhistorique,non contextuelle, la masculinité, pour ces hommes, serait donc invariable et monolithique
car «naturelle».7

C’est négliger les recompositions de la masculinité dans le temps. Celle-ci est en effet tributaire de politiques publiques (par exemple, les congés de paternité), d’effets de socialisation (on n’est pas homme, ou femme, de la  même manière selon les sociétés), et de rapports de pouvoir (on peut ainsi se questionner: les nouvelles formes de masculinité infléchissent-elles le patriarcat?). Les pères d’aujourd’hui sont-ils exactement semblables aux pères d’hier, ou ont ils évolué? Si les enquêtes budget-temps ne montrent pas de changements fondamentaux dans la division sexuelle du travail, on peut noter tout de même une implication plus grande des pères aujourd’hui dans l’éducation des enfants, et un désir de plus grand proximité affective avec eux. Le rapport à la paternité, comme à la masculinité, est donc variable selon les espaces et les temps, et donc social. Il connait des formes progressistes comme des formes conservatrices.

Backlash

Le masculinisme s’inscrit en fait dans ce que Susan Faludi a nommé backlash 8, c’està-dire un mouvement de balancier, une réaction face aux mouvements d’émancipation et de progrès social, dont le féminisme fait partie.  Cette réaction peut prendre des visages divers, qui va de la réduction des droits sexuels et reproductifs des femmes, à celle de l’entrave à leur émancipation économique par le détricotage de leur conditions de travail (temps partiel, salaires insuffisants), ou encore de l’appel et de la mise en œuvre du meurtre, comme le montre le responsabilité de l’auteur du massacre de l’école Polytechnique, qui tua 14 femmes au Québec, le 6 décembre 1989, en criant «j’haïs les féministes» 9.

Ce mouvement social nous montre que les avancées et droits des femmes ne connaissent pas de progressions linéaires mais peuvent aussi faire l’objet de reculs, et de violences symboliques ou létales qui visent à remettre  les femmes à leur place. En ce sens, il mérite toute notre attention mais aussi notre vigilance par rapport à nos droits, à ceux de toutes les femmes connues ou inconnues, afin que ceux-ci ne constituent pas une brève page  d’histoire des femmes qui pourrait elle-même être oubliée.

 

Valérie Lootvoet, directrice de l’Université des Femmes

Licenciée en journalisme et communication de l’Université libre de Bruxelles et titulaire d’un DEA interuniversitaire en sociologie (ULB/UCL/SaintLouis), Valérie Lootvoet est la directrice de l’Université des Femmes, dont le  projet vise «la déconstruction d’un savoir dominant, à la fois bourgeois et patriarcal, fournissant une légitimité à d’injustifiables rapports sociaux de classe et de sexe.»

 

  1. Dupuis-Déri, F., “Le “masculinisme”: une histoirepolitique du mot”, in Blais, M., Dupuis-Déri, F., Le mouvement masculiniste au Québec. L’antiféminisme démasqué, Les éditions du Remue-Ménage, Québec, 2015, p. 45.
  2. Delphy, C., “Retrouver l’élan du féminisme”, Le Monde diplomatique, mai 2004, pp. 24-25.
  3. Arsenault, M.-N., Saint-Pierre, E., «Le  masculinisme, ou comment faire reculer les femmes», A Babord, février/ mars 2006, n° 13, disponible au 19 février 2018 sur: www.ababord.org/ Le-masculinisme-ou-comment-faire.
  4. Ces deux femmes ont tué, au bout de plusieurs décennies, un mari ultra violent, car elles finissaient par craindre pour leur propre vie, ce qui a montré les insuffisances de protection institutionnelle (police, justice) des  victimes. Dans le cas de Jacqueline Sauvage, le mari avaitviolé toutes les filles de la famille.
  5. Dupui-Déri, F., “Le discours de la “crise de la masculinité” comme refus de l’égalité entre les sexes: histoire d’une réthorique antiféministe”, Cahiers du genre, 2012/1, n°52, pp. 119-143.
  6. Maugue, A., L’identité masculine en crise au tournant du siècle, Paris, Rivages, 1987, p. 11.
  7. Goururier, M., Alpha Mâle, Séduire les femmes pour s’apprécier entre hommes, Paris, Seuil, La couleur des idées, 2017, p. 24.
  8. Faludi, S., Backlash, la guerre froide contre les femmes, Paris, Ed. Des Femmes, 1983.
  9. Blais, M., J’haïs les féministes, le 6 décembre 1989 et ses suites, Montréal, Les éditions du Rémue-Ménage, 2009.

Sommaire du dossier


Contre le masculinisme, petit guide d’autodéfense intellectuelle – Collectif Stop.Masculinisme, éditions Bambule, 2014

Issu d’un travail de veille et de déconstruction des discours masculinistes, ce petit livre est un outil pour résister à l’offensive actuelle des militants de la cause des hommes masculinistes (actions spectaculaires,
entrisme au sein des institutions, pression sur les législateurs, etc.) et aborde des questions autour des droits des pères, violences faites aux hommes, crise de la masculinité.

Infos: 

disponible gratuitement sur: www.stop-masculinisme.org


Repérer le backlash (ou retour de bâton)…

  • Des mouvements intégristes, religieux ou politiques, font pression pour supprimer le droit à l’IVG et même la contraception ; ils insistent sur le caractère naturel des différences entre les femmes et les hommes et sur leur hiérarchie ;
  • Certain.e.s manifestent de la résistance à traiter des violences domestiques et du partage des tâches ménagères au nom du respect de la vie privée ;
  • La banalisation du porno dans différents supports média argue de la liberté pour renforcer le principe de la marchandisation du corps (des femmes principalement) ;
  •  L’existence d’hommes victimes de violences dans la sphère privée est utilisée pour remettre en question les campagnes et les mesures dénonçant la violence conjugale envers les femmes ;
  • L’apparition de femmes leaders sur la scène politique est utilisée comme prétexte pour nier le besoin de quotas ou de mesures positives assurant la participation des femmes dans la sphère publique, etc.

Source : Claudine Drion et Gérard Pirotton, Genre, 6 niveaux pour comprendre et construire des stratégies, Le Monde selon les femmes, 2012.