Actualité: Seniors - âgisme

L’âge, cette discrimination véhiculée aussi par ses victimes

L’âge, cette discrimination véhiculée aussi par ses victimes
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C’est une discrimination et pourtant elle ne choque pas grand-monde. L’âgisme est profondément ancré dans notre société. L’asbl Entr’âges nous explique son difficile combat pour changer les mentalités.
Eduquer 147: Âgisme: discriminé·e·s à
cause de leur âge

Âgisme. Le mot est jeune puisqu’il n’a fait son apparition dans la langue française qu’en 1984. Mais la discrimination qu’il désigne est bien implantée dans le fonctionnement de notre société. Melina Letesson, chargée des projets intergénérationnels pour Entr’âges le constate tous les jours. Cette association cherche à favoriser les liens entre générations différentes dans une optique de solidarité, elle vise aussi à sensibiliser différents publics aux questions sociales, politiques, économiques liées au vieillissement. Mais le principal problème, souligne Melina Letesson, se trouve dans les têtes de chacun·e d’entre nous. Les préjugés liés aux personnes âgées ne sont pas vraiment «conscients». On considère les différences de traitement comme «normales» et objectives. «Et les victimes, les personnes âgées, sont les premières à les véhiculer».

L’âgisme apparaît comme une discrimination socialement acceptable alors qu’elle est interdite par la loi au même titre que les discriminations basées sur le sexe, la nationalité, les conceptions religieuses et philosophiques. Ces discriminations s’observent dans bien des domaines de la vie quotidienne. Les personnes de plus de 70 ans ne peuvent louer une voiture quelles que soient les aptitudes du conducteur. À partir de 60 ans, elles sont écartées du bénéfice de certaines assurances, de l’octroi de crédits bancaires. Le législateur a mis en place des discriminations positives en faveur des travailleurs âgés mais, constate la responsable d’Entr’âges, ces politiques en matière de prépension, de crédit temps, changent très vite parce qu’elles sont davantage motivées par des impératifs budgétaires plutôt que par souci du bien-être des travailleur·se·s. Aujourd’hui, l’obsession des responsables politiques est de maintenir les plus âgé·e·s le plus longtemps possible dans le monde du travail. Dans les entreprises, c’est l’inverse qui se passe.

Changer son âge comme on peut changer de sexe?

Selon Unia (l’ex-Centre pour l’Égalité des Chances et la Lutte contre le Racisme), en 2017, le marché de l’emploi a été le secteur qui a suscité le plus de plaintes pour discriminations. En premier lieu des discriminations pour motifs raciaux, ensuite pour des raisons liées à l’âge du/de la travailleur·se. «Nous développons des actions d’information et de sensibilisation dans le monde du travail à tous ceux qui nous en font la demande», explique Mélina Letesson. Mais, reconnaît-elle, «il s’agit le plus souvent de services publics. Il s’agit alors d’aborder les tensions qui peuvent exister entre les travailleurs de première ligne et leurs ‘managers’. Nous cherchons à mettre en place des mesures à long terme mais souvent nous constatons que les travailleurs plus âgés ont eux -mêmes intériorisé les stéréotypes négatifs qui leur sont réservés en pensant être moins performants que leurs collègues de trente ans». L’OMS ne facilite pas cette mise à mal des préjugés en fixant à 45 ans l’âge auquel on peut estimer qu’un travailleur est âgé. Et dans la pratique, beaucoup d’entreprises licencient leur personnel de plus de 50 ans sous prétexte que ces travailleur·se·s ne peuvent plus être aussi performants ni s’adapter au changement. «L’âge n’est pas un critère objectif, insiste Mélina Letesson, c’est une donnée construite. Une personne qui vit dans la rue ne vieillit pas de la même manière que celle qui a vécu dans des bonnes conditions sociales. Mais la perception que l’on a de l’âge est déterminante dans la représentation que nous avons de nous-mêmes. Ce n’est pas évident à déconstruire. Toute notre vie est structurée par l’âge, en tout cas dans notre culture. Dans d’autres cultures, cela peut être la fertilité, l’aide à la communauté. Dans mes animations, j’utilise souvent la figure de l’arbre de vie où l’on peut dessiner les étapes importantes d’une existence. Elles ne sont pas liées à l’âge. Mais, par exemple, à ce qui s’est passé avant ou après la naissance d’un enfant, une rupture, un changement de boulot. Un Néerlandais, poursuit Mélina Letesson, a introduit une procédure en justice dans son pays pour modifier sa carte d’identité qui mentionne son âge et induit donc des discriminations. Ce Néerlandais soutient que l’âge mentionné sur sa carte ne «lui correspond pas», qu’on peut changer de nom, de sexe et pourquoi pas son âge? Ce raisonnement là tient la route», estime la responsable d’Entr’Ages.

Arrêter les soins aux personnes âgé·e·s

L’âge ouvre ou ferme des portes. Pour les jeunes comme pour les plus âgés. Ces limites se déplacent parfois. Jusqu’il y a peu, les avantages réservés aux jeunes, en matière de déplacements, de loisirs, s’arrêtaient à 21 ans, ils se prolongent jusqu’à 26 ans aujourd’hui. Depuis peu, les portes se ferment aux plus âgés en matière d’habitat avec des propriétaires qui refusent désormais de louer leur bien aux retraités mais c’est surtout en matière de soins de santé que l’on observe des attitudes inquiétantes. L’ex-ministre de la Santé Maggie De Block n’autorise plus le remboursement d’une consultation chez le psychologue aux plus de 65 ans. Plus grave: en mars 2019, une étude menée par le Centre fédéral d’expertise des soins de santé montrait que pour 40% de Belges (Flamand·e·s surtout), il ne faut plus administrer de soins coûteux aux patients de plus de 85 ans. Aux Pays-Bas, on ne place déjà plus de stimulateur cardiaque aux plus de 75 ans et une députée néerlandaise a fait de la diminution des traitements médicaux aux plus de 70 ans une condition sine qua non de la participation de son parti au prochain gouvernement. Au Portugal, la Cour Suprême a décidé de réduire les dommages et intérêts d’une femme victime d’une erreur médicale lui causant des difficultés à marcher et à avoir des relations sexuelles au motif qu’elle avait 50 ans révolus au moment de l’opération «un âge auquel la sexualité n’est plus aussi importante». On croit rêver ou cauchemarder.

«C’est très interpellant, estime Mélina Letesson. Les citoyens ne se rendent pas compte de ce tout ce que ceci implique. Qu’on hésite à opérer une personne en raison des risques liés à son âge est une chose, mais que l’on considère que la vie d’une personne âgée vaut moins qu’une autre… Nous sommes face à un vrai lavage de cerveau. Depuis quelques années, nous nous demandons comment mobiliser les citoyens pour faire changer les perceptions et les politiques à l’égard des plus âgés»

Le culte de la performance

L’association Entr’âges est souvent interpellée par les plus âgés sur la question des maisons de repos. «Les gens ne veulent pas entrer en maison de repos. Mais ils s’y opposent quand il est presque trop tard pour trouver des alternatives». L’entrée en maison de repos, à un âge de plus en plus avancé, est associée à la mort. C’est la dernière demeure. «Inconsciemment, les gens repoussent cette idée et cette échéance mais l’habitat des plus âgés est avant tout un problème collectif», insiste Mélina Letesson. Les alternatives, comme l’habitat groupé ou intergénérationnel, ne sont encore que balbutiantes et demandent une énergie énorme de la part de ceux qui les mettent en place. Tout continue à reposer sur la famille et la capacité de celle-ci à venir en aide au parent âgé. «En Scandinavie, le travailleur a droit à un congé important pour s’occuper d’un parent malade. En dépit des apparences, l’attention politique aux plus âgés est faible. Les politiques d’exclusion augmentent. À l’égard des chômeurs, des malades, alors pour les plus âgés, l’exclusion apparaît presque comme ‘moins grave’ voire comme ‘anecdotique’. Pourtant, l’âgisme provoque une grande souffrance».

Mélina Letesson dénonce le culte de la performance qui touche toutes les générations. Il faut être utile, actif, mobile. «Quand l’Union européenne a mis en place sa stratégie pour 2020, elle a évoqué la promotion du ‘vieillissement actif’. Cela veut dire quoi? Quand on est âgé, on est déjà perçu comme un poids mais si en plus, on exige d’être rentable, actif. Les médias nous montrent des ‘seniors actifs’ qui jouent au tennis, qui sont bronzés, qui voyagent. Et les autres? Ils n’existent pas? Dans les maisons de repos, les résidents ne veulent pas se mélanger avec ceux qui souffrent de la maladie d’Alzheimer. On met ceux-ci dans une aile à part. Nous, on essaie de ‘mélanger’ les vulnérabilités mais c’est difficile. On n’est pas dans une société de bienveillance, on est dans la performance obligée pour tous et toutes».

Les femmes vieillissent toujours «mal»

Les femmes, constate Mélina Letesson, sont particulièrement vulnérables. Elles se retrouvent le plus souvent avec des plus petites pensions. Ce sont elles qui s’occupent de leurs parents très âgés, de leurs enfants et petits-enfants. Leur espérance de vie étant plus longue, elles sont souvent veuves avec de très faibles revenus. Et l’âgisme est impitoyable à leur égard. «La représentation de la vieillesse est totalement différente. Un homme vieillit toujours bien. Son âge est associé à l’expérience, à la valorisation de ses connaissances. Refaire sa vie avec une femme de vingt ans sa cadette ne pose aucun problème, au contraire. Une femme âgée est toujours vilaine. Elle doit cacher ses cheveux gris… Et vivre avec un homme plus jeune? Les réactions sont affolantes».

Une note positive tout de même. Entr’âges organise depuis cinq ans un festival du film intergénérationnel et constate que de plus en plus de cinéastes sont sensibles à cette thématique, que les films à ce sujet se multiplient. Les artistes aussi sollicitent davantage l’association.

Le début d’une prise de conscience grâce à la culture?

Martine Vandemeulebroucke, secteur communication

Légende illustration: “Changeons notre regard sur la vieillesse” est un projet suisse pour sensibiliser à la maltraitance envers les personnes âgées et à l’âgisme. Depuis mars et jusqu’à octobre 2019, 18 courts-métrages sur le sujet sont et seront projetés dans tout le pays, suivis de débats. Contacts: c.bovet@ecolelasource.ch