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Égalité des chances: des vainqueurs et des vaincus

Égalité des chances: des vainqueurs et des vaincus

Depuis l’instauration de la scolarité obligatoire, l’école a considérablement évolué, passant d’une «école des destins» à une «école des parcours». Aujourd’hui, si on parle d’égalité des chances, le système scolaire n’a jamais été aussi cruel. Les individus sont tenus responsables de leurs succès et de leurs échecs, alors même que l’origine sociale détermine encore la réussite scolaire.

L’école des destins sociaux

Dans la plupart des pays d’Europe, l’instauration de la scolarité obligatoire durant la seconde moitié du 19e siècle peut être considérée comme un progrès considérable. Tous les enfants, ou presque tous, apprenaient des savoirs de base, partageaient la même langue et souvent le même imaginaire national. En France en particulier, on considère que l’école publique a construit la République, la nation et la modernité démocratique. Cependant, jusqu’aux années 1960, cette école des Lumières et de l’intégration était aussi celle des destins sociaux. Pour le dire d’une autre manière, l’école de tous était aussi une école de classe dans laquelle la naissance et le sexe déterminaient le destin scolaire des élèves. Les filles et les garçons n’allaient pas dans les mêmes classes, la grande majorité des enfants du peuple quittaient l’école au terme de la scolarité obligatoire. Les enfants des petites classes moyennes poursuivaient jusqu’au collège, pendant que le lycée et l’enseignement supérieur étaient réservés aux enfants de la bourgeoisie. Jusqu’au milieu du siècle dernier, l’organisation de l’école reproduisait assez exactement la structure des inégalités sociales.

Bien sûr, la logique des destins offrait quelques exceptions. Les enfants d’origine modeste mais tenus pour particulièrement «doués» et travailleurs pouvaient être «poussés» vers des études longues où ils étaient quelques rares boursiers dans un monde d’héritiers. C’est ce que nous appelions «l’élitisme républicain». Mais, pour l’essentiel, les parcours scolaires étaient des destins de classes et des destins de sexes[1]. Paradoxalement, ce système a été relativement peu critiqué car, d’une part, il ne promettait pas l’égalité des chances de tous les élèves et, d’autre part, la lutte pour l’égalité des conditions était un horizon de justice largement partagé: plutôt que d’échapper à son destin de classe, il fallait lutter pour l’égalité des conditions de vie.

Égalité des chances et massification

Avec la massification scolaire qui s’amorce en France au début des années 1960, l’égalité des chances méritocratique s’impose progressivement comme le modèle de justice dominant. Désormais, tous les élèves entrent dans la même école et doivent avoir la même chance d’y réussir en fonction de leur mérite. En principe, les destins scolaires sont abolis et remplacés par les parcours méritocratiques dans une école dont on postule qu’elle doit réduire l’impact des inégalités sociales et culturelles sur les performances des élèves. Il va de soi que cette conception de la justice est incontestable dans une société démocratique où les individus tenus pour égaux doivent pouvoir atteindre toutes les positions sociales en fonction de leur mérite et de leur utilité et non plus de leur naissance. Ainsi, l’école pourrait produire des inégalités justes au terme d’une compétition équitable.

Dès les années soixante, les sociologues, notamment Pierre Bourdieu, ont montré que cet idéal méritocratique était largement une fiction dans la mesure où l’école entérine les inégalités culturelles, où les habitus sociaux sont plus ou moins efficaces en termes de réussite scolaire. Quand tous les élèves entrent dans la même école, même quand les obstacles économiques aux études longues sont relativement levés, l’école reproduit les inégalités.

Mais, bien que les inégalités scolaires se maintiennent, avec la massification, le mode de production de ces inégalités a profondément changé de nature. Les destins sont remplacés par les parcours individuels au cours desquels les élèves sont triés en fonction de leurs performances et de leurs aspirations. A la séparation structurelle des élèves se substitue un processus de tri continu, de distillation fractionnée selon les capacités des individus. Bien que ces capacités soient socialement inégalitaires et déterminées, il n’empêche que la production des inégalités est désormais transférée sur les individus qui doivent avoir l’ambition d’aller le plus loin et le plus haut possible. Le mode de production de ces inégalités a été totalement bouleversé en passant des destins sociaux aux parcours individuels.

Comme le montre toute la littérature sociologique, aucun système scolaire ne parvient à réaliser l’égalité des chances scolaires, même s’il existe des différences sensibles entre les pays, aucun d’eux ne réalise l’égalité des chances; partout l’origine sociale détermine la réussite scolaire.

Ce que fait l’égalité des chances méritocratique aux individus

Répétons-le, l’égalité des chances méritocratique est un principe de justice incontestable: des individus tenus pour libre et égaux doivent pouvoir prétendre occuper toutes les positions sociales en fonction de leur mérite. Sur ce plan, rien ne justifie la nostalgie de l’école des destins sociaux et la mise en cause de la massification scolaire comme élargissement du principe démocratique. Et pourtant, la valeur indiscutable d’un principe de justice peut avoir des conséquences injustes et parfois douloureuses pour les individus. Autrement dit, en même temps que l’on peut reprocher à l’école de ne pas réaliser l’égalité des chances qu’elle promet, on peut aussi s’interroger sur les conséquences de l’égalité des chances, y compris dans une école qui tiendrait cette promesse: une école qui serait parfaitement juste mais excessivement cruelle puisqu’elle remplacerait le couple héritiers/boursiers par le couple vainqueurs/vaincus.

Comme le montre toute la littérature sociologique, aucun système scolaire ne parvient à réaliser l’égalité des chances scolaires, même s’il existe des différences sensibles entre les pays, aucun d’eux ne réalise l’égalité des chances; partout l’origine sociale détermine la réussite scolaire. Mais la mise en œuvre du principe de l’égalité des chances a profondément transformé l’expérience des acteurs. Dans la mesure où la massification offre à tous l’égalité des chances, la scolarité s’inscrit dans un système concurrentiel dans lequel chacun a intérêt à optimiser ses chances de réussir aux dépends des autres, a intérêt à choisir les inégalités. Alors que l’école des destins scolaires reposait sur les habitus et les héritages, l’école des parcours conduit les élèves et les familles à développer les stratégies scolaires les plus efficaces par le choix des établissements et les filières tenus pour les plus efficaces et les plus rentables. Le coaching scolaire familial a remplacé la confiance dans les héritages et les destins, la pression concurrentielle sur l’école ne cesse de croître et, là encore, les moins favorisés restent défavorisés. Partout, dans le public et dans le privé, s’impose un marché scolaire où les petites différences de parcours font les grandes inégalités finales.

En définitive, au niveau des individus, l’école de l’égalité des chances est plus cruelle que ne l’était l’école des classes sociales et des destins sociaux

Quand s’impose l’égalité des chances, les individus sont tenus pour responsables de leur parcours. Le tri scolaire s’apparente à une compétition sportive engendrant des inégalités d’autant plus justes que l’équité des épreuves est garantie. Le parcours scolaire enchaîne les épreuves comme les tournois sportifs enchaînent les matchs. Dans ce cas, les vainqueurs ne devraient leurs succès qu’à eux-mêmes. Mais si le succès des uns est la manifestation de leur mérite, il en découle que les vaincus sont tenus pour responsables de leurs échecs puisque, en principe, ils ont bénéficié des mêmes chances que tous. Dès lors, les élèves qui échouent, les vaincus, doivent assumer leurs échecs. Ils se découragent, perdent confiance en eux, dépriment puisqu’ils sont tout simplement moins bons que leurs camarades. Afin de résister à cette dévalorisation de soi-même, bien des élèves, notamment les jeunes garçons des milieux les moins favorisés, préservent leur estime d’eux-mêmes en développant des attitudes anti-scolaires. Ne réussissant pas à l’école, ils la rejettent. à leurs yeux, ils n’ont pas échoué: ils ont refusé le jeu scolaire afin de maintenir leur dignité et leur honneur. Dans bien des quartiers «difficiles», les élèves ne croient pas à l’école et troublent l’ordre scolaire comme une forme de résistance. Ils refusent les jugements scolaires qui les dévalorisent.

De manière générale, même si l’école de l’égalité des chances méritocratique est objectivement moins inégalitaire que l’école des destins sociaux[2], elle est perçue comme plus injuste dans la mesure où le tri ne se fait plus avant l’école, comme dans le monde des destins, mais où il se déploie dans l’école elle-même au fil des parcours et de la succession des épreuves. Moins inégalitaire que naguère, l’école est plus fortement critiquée et les enseignants ont le sentiment de perdre une part de leur prestige et de leur aura. En définitive, au niveau des individus, l’école de l’égalité des chances est plus cruelle que ne l’était l’école des classes sociales et des destins sociaux.

Ce qu’elle fait aux sociétés

Aux «vieux» conflits de classes, l’école de l’égalité des chances substitue un clivage opposant les vainqueurs aux vaincus de la méritocratie. Les vainqueurs méritent leur sort et en tirent fierté et légitimité, pendant que les vaincus méritent aussi leur sort et en tirent un sentiment de mépris et d’humiliation puisqu’ils ont eu le droit, et le devoir, de réussir.

Comme l’anticipait Michael Young au seuil des années 1960, le règne de la méritocratie clive le monde social entre vainqueurs et vaincus, il ouvre une compétition généralisée et affaiblit les solidarités puisque tous y mériteraient leur sort. Le règne méritocratique ne serait alors qu’une forme subtile et tenue pour juste de darwinisme social[3]. Soixante ans plus tard, ce qui n’était qu’une dystopie semble être devenu la réalité. Alors que dans les sociétés industrielles le vote était surtout la représentation des classes sociales, il est désormais commandé par les diplômes. Les plus diplômés votent pour les partis libéraux, centristes et verts, les autres ne votent plus ou votent pour les partis que l’on qualifie de populistes. Ils rejettent les élites arrogantes, «sachantes» et diplômées pendant qu’ils se sentent méprisés. Ils n’ont guère confiance dans les vertus de la grande culture, de la science et de la raison au nom desquelles ils ont été tenus pour indignes dans leurs parcours scolaires. Pendant que les vainqueurs du mérite peuvent penser ne rien devoir aux autres, les vaincus de la méritocratie dénoncent et rejettent les plus pauvres, les étrangers, les «cas sociaux»…, ceux qui ont encore moins de mérite qu’eux[4]. A terme, un principe de justice a priori vertueux et auquel il est difficile de ne pas adhérer pour soi-même, finit par avoir des conséquences pour le moins discutables en termes de solidarité, de justice sociale et de confiance démocratique.

Comment sortir de ces paradoxes quand l’école repose sur la méritocratie et la promesse de l’égalité des chances? Si on exclut le retour à l’école de classe et si on ne rêve pas d’une égalité parfaite, deux pistes sont possibles. La première viserait à neutraliser la sélection jusqu’au terme de la scolarité obligatoire afin que l’école garantisse une égalité de base bénéfique aux plus faibles; une école juste est celle qui traite le mieux possible les vaincus de la sélection scolaire. La seconde devrait nous conduire à mettre en cause le monopole du mérite scolaire sur toutes les autres formes du mérite. En effet, il existe bien d’autres manifestations de mérite que celle que sanctionne l’école et nous savons que plus l’emprise du mérite scolaire sur le destin social et professionnel des individus est élevée, plus l’école est inégalitaire et plus les acteurs ont intérêt à choisir les inégalités puisque tout semble se jouer à l’école. L’égalité des chances méritocratique serait plus légère si l’école n’avait pas le quasi monopole de la définition et de la mesure de la valeur des individus.

François Dubet, sociologue

Illustration: image issue du film La vie scolaire de Grand Corps Malade et Mehdi Idir. Janvier 2020

 

[1] On se reportera aux très belles enquêtes d’Alain Girard montrant que les enfants d’ouvriers tenus pour excellents avaient moins de chances d’entrer au lycée que les enfants de cadres tenus pour «moyens», voire pour «médiocres». «Enquête nationale sur la sélection et l’orientation des enfants d’âge scolaire», Population, 1954, n° 4, p 597-634

[2] En France par exemple, le nombre d’étudiants a été multiplié par huit en soixante ans, les enfants des classes populaires ne sont plus une exception à l’université. Mais les inégalités se déplacent à l’intérieur même du système en fonction des formations, de leur prestige et de leur utilité.

[3] Michael Young, The Rise of the Meritocracy, Hamondsworth, Penguin Books, 1958.

[4] François Dubet, Marie Duru-Bellat, L’école peut-elle sauver la démocratie?, Paris, Seuil, 2020; Thomas Piketty, Capital et idéologie, Paris, Seuil, 2019; Michael Sandel, La tyrannie du mérite, Paris, Albin Michel, 2021.