
Comme objectif de l’école encore plus qu’ailleurs, quand on parle de démocratie, il s’agit de la recherche une citoyenneté plus ambitieuse : ouverte, solidaire, responsable… Ce qui se dessine est le portrait d’une démocratie expansive, qui ne se suffit jamais d’elle-même. Par là, elle s’appuie sur l’école pour se réaliser, mais aussi sur d’autres lieux de réflexion et de critique comme l’éducation permanente.
Si l’on veut éduquer des citoyen·nes démocratiques, à quoi éduque-t-on ? Le programme est ambitieux. Il l’est par le mot de « démocratie » lui-même, qui charrie un imaginaire d’émancipation, de combat pour les droits, de liberté et d’égalité. Il l’est aussi par le descriptif que donne la Fédération Wallonie-Bruxelles de ses objectifs : « l’école, en tant que lieu d’éducation à la démocratie et par la démocratie, a notamment comme mission prioritaire de préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste, respectueuse de l’environnement et ouverte aux autres cultures. »1 Cette définition porte déjà le projet d’un ailleurs, d’un plus grand : la société démocratique, solidaire, pluraliste, ouverte aux cultures, est décrite comme en développement. C’est à ce développement que doivent contribuer les élèves (futur·es ?) citoyen·nes.
La démocratie n’est pas – ou pas seulement – un concept descriptif d’un système en place, c’est-à-dire comme un régime fondé sur l’alternance des partis au pouvoir en vertu d’élections régulières. Le concept de démocratie est expansif : il porte forcément l’aspiration vers une démocratisation plus grande. Et justement, l’école est vue comme un acteur de cette démocratisation, en formant des citoyen·nes qui la feront grandir, et en distribuant (ou redistribuant) les ressources intellectuelles, les capitaux sociaux, culturels, symboliques.
La participation et les droits
Qu’est-ce que la démocratie ? Les approches contemporaines en retiennent deux dimensions. La première composante est la participation des citoyens et citoyennes – c’est le sens étymologique du mot, qui désigne le pouvoir du peuple. La seconde implique la garantie de droits fondamentaux.
Dans les démocraties libérales contemporaines que nous connaissons, la participation à la démocratie prend une forme représentative, c’est-à-dire qu’elle s’effectue par l’élection de représentant·es. On peut toutefois imaginer ou défendre d’autres conceptions, de la démocratie directe au tirage au sort2. Ces formes ont connu (et connaissent toujours) différentes déclinaisons dans l’histoire. La démocratie représentative peut également être complétée par différents mécanismes participatifs, de consultation ou de concertation, qui ont pour but de dynamiser cette dimension collective, de l’ouvrir au-delà de l’expression d’un vote tous les quatre ans : panels citoyens, budgets participatifs, etc3.
La seconde composante est la garantie de droits dits fondamentaux. Liberté d’expression, d’opinion, de presse, de culte, etc. Ils se formulent dans les déclarations de droits qui émergent des grandes révolutions politiques modernes. Un régime démocratique doit en offrir un socle de protection. Ainsi, cela laisse la possibilité de ne pas qualifier de démocratique un régime électif qui ne les garantit pas. Ces droits ont la caractéristique d’être assurés à la fois par le pouvoir et contre le pouvoir : ils dessinent un seuil que le pouvoir ne peut pas dépasser. Un autre principe conçu comme constitutif de la démocratie va dans le même sens : la séparation des pouvoirs, qui doit permettre leur entre-limitation. Enfin, la notion d’« État de droit » signifie que les autorités agissent dans les limites du droit, sous le contrôle des juridictions – devant lesquelles elles doivent répondre. L’État garantit les droits, et il est lui-même soumis au droit : cette dimension constitue une garantie contre l’arbitraire du pouvoir, la garantie de droits individuels, mais aussi celui de minorités.
On pourrait voir ces deux éléments comme séparés. D’une part, la garantie des droits qui protégerait des droits essentiellement individuels contre le pouvoir, incarnant une dimension plus passive de la démocratie. D’autre part, la participation au pouvoir constituerait sa dimension plus active. Cette partition témoigne toutefois d’une représentation trop minimale de la démocratie, qui ne permet pas d’en comprendre la dynamique. Ces deux éléments sont en effet mutuellement nécessaires : on ne peut ni les séparer, ni se satisfaire d’une conception passive des droits.
Les libertés, même celles qui semblent ne concerner que l’individu, ne peuvent être effectives qu’en leur adjoignant une dimension collective.
Des droits-libertés individuels aux droits-créances collectifs
Les droits eux-mêmes ne peuvent pas être compris de façon purement passive. D’abord, ils ne sont en fait pas ou plus seulement des droits individuels. Ils apparaissaient comme tels lors de ce qu’on appelle la première génération de droits, qui formule les dits droits-libertés. Ces derniers apparaissent dans les grandes déclarations liées à la révolution française, ou dans la première version de la constitution belge en 18314. Elle établit d’abord la garantie de la liberté individuelle, l’inviolabilité du domicile, la protection de la propriété, la non-intervention de l’État dans les cultes, ensuite la liberté d’enseignement, de la presse, d’assemblée et d’association. Dans la lignée du courant philosophique et politique du libéralisme, il s’agit alors essentiellement de garantir aux individus des droits contre le pouvoir, de délimiter un espace où le pouvoir ne peut intervenir. Ainsi la proclamation de la liberté de culte telle qu’elle se formule dans la modernité : l’espace de la foi ou de la pratique religieuse est délimité comme relevant du domaine du privé et pas du public, donc inaccessible au pouvoir. Celui-ci ne peut ni imposer de religion, ni l’interdire. L’enjeu est alors de laisser les individus exercer ces droits qui leur appartiennent individuellement.
Mais cette conception des droits est suivie d’une autre, avec les droits dits de seconde génération, ou encore « droits-créance », qui prennent forme pendant le XXe siècle. Leur réalisation implique que l’État ne se contente pas de restreindre son action, mais qu’il doit intervenir, être actif dans la mise en œuvre de ces droits. Ceux-ci prennent la forme de droits sociaux : droit à l’éducation, à la santé, à la sécurité sociale, qui émanent donc d’une intervention des pouvoirs publics. Il s’agit également de droits collectifs, dans le sens que l’on en bénéficie collectivement, et qu’ils supposent une contribution collective. L’enjeu est non seulement de prolonger mais aussi de réaliser les premiers droits : les libertés, même celles qui semblent ne concerner que l’individu, ne peuvent être effectives qu’en leur adjoignant cette dimension collective5.
Démocratisation et critique
Les droits n’apparaissent ainsi pas comme donnés et statiques, mais comme issus d’un développement dynamique : il ne s’agit jamais seulement de bénéficier des droits, mais du processus continu et dynamique de leur extension. La démocratie est toujours un processus de démocratisation.
C’est le sens aussi de la liberté de la presse en régime démocratique. Elle n’est pas seulement protégée comme ce qu’on appelle en philosophie une liberté négative, une liberté qui suppose essentiellement la retenue de la part du pouvoir, qui se définit comme « ne pas être empêché ». Au contraire, la liberté de la presse ne peut se comprendre que comme une liberté positive, c’est-à-dire qui suppose un agir. Un système démocratique ne doit pas seulement protéger la liberté de la presse (ou la liberté d’association, de manifestation) parce qu’il ne peut pas l’interdire, qu’il doit laisser cette liberté à des individus ou des groupes d’individus. La démocratie en a besoin parce qu’elle ne peut fonctionner sans citoyen·nes informé·es, au courant de l’état du monde. Mais plus profondément, la démocratie repose aussi sur la circulation de discours qui opèrent une critique de ses politiques. Il ne s’agit pas juste de tolérer cette critique, de l’idée qu’il n’est pas démocratique de l’interdire, mais de la nécessité de l’existence d’une vivacité démocratique par la critique. C’est le sens de l’expression selon laquelle la presse incarne le quatrième pouvoir, ou un contre-pouvoir. Mais cette dimension réflexive et critique se réalise aussi dans différentes instances de la société civile d’où émanent ces discours : syndicats, monde de l’édition, monde associatif, notamment de l’éducation permanente.
Une démocratie arrêtée, qui ne grandit pas où ne cherche pas à grandir, n’est pas vraiment une démocratie.
« Démocratie à-venir » : un processus jamais achevé
La démocratie est le système qui a besoin de sa propre critique, parce qu’elle est toujours processus de démocratisation. Une démocratie arrêtée, qui ne grandit pas où ne cherche pas à grandir, n’est pas vraiment une démocratie : une démocratie se définit forcément par cette dynamique expansive. Elle n’apparaît pas seulement comme une forme institutionnelle, mais comme toujours un processus et une aspiration. C’est ce qu’exprime le concept de « démocratie à-venir », développé par le philosophe Jacques Derrida. Il ne désigne pas une démocratie future, mais de l’idée que la démocratie ne peut pas être entièrement réalisée, qu’elle n’est démocratie que si elle se sait encore non totalement démocratique, et qu’elle tend vers sa propre extension – par exemple par l’élargissement des frontières de sa citoyenneté, idée que mobilise Derrida.
Sans « démocratisation de la démocratie », une démocratie n’en est plus une. Par cette dimension critique, on comprend qu’elle ne peut se réduire à un accord pacifié. Dans ce sens, le philosophe français Étienne Balibar rappelle les origines insurrectionnelles de la citoyenneté. La démocratie n’éclot pas spontanément. Elle n’est pas concédée par le pouvoir, mais gagnée par des combats. L’émergence des droits ne peut d’ailleurs pas être comprise sans les luttes sociales qui les ont portés, des droits-libertés aux droits-créances. Balibar soutient que la démocratie a forcément une dimension qui n’est pas entièrement contenue dans sa forme institutionnelle actuelle – et ne peut l’être dans aucune forme institutionnelle6.
L’école est à la fois un opérateur institutionnel de normalisation et un lieu de vivacité démocratique, d’autant plus qu’elle n’est pas un lieu de citoyenneté égale, par le rapport entre institution, enseignant·es, élèves.
Et l’école ?
L’école se conçoit comme le lieu de la démocratisation, y compris dans cette dynamique expansive. Dans ce projet idéal, on attend d’elle qu’elle éduque des citoyen·nes réfléchi·es, responsables, capables d’argumenter : des citoyen·nes qui feront la démocratie future, et des artisan·nes de la démocratisation, pour lui donner une dimension plus ambitieuse.
L’éducation à la discussion et à la délibération est au cœur de ce projet, tant dans les pratiques démocratiques à l’école que dans l’esprit du cours de philosophie et citoyenneté. L’échange d’arguments, idéalement pour parvenir à un accord, y apparaît souvent comme la modalité par excellence de la démocratie7. Mais la démocratie à l’école est elle-même terrain de conflit, notamment avec les aspirations des élèves, qui se heurtent parfois aux contraintes décrétales. Est-ce un aveu d’échec ? Pas forcément. On peut le comprendre en s’appuyant sur cette conception de la démocratie au-delà de sa dimension institutionnalisée. L’école sera toujours confrontée à des conflictualités, des mises en cause, parce qu’elle est aussi une institution ; elle est contestée comme les institutions même démocratiques. Elle est à la fois un opérateur institutionnel de normalisation et un lieu de vivacité démocratique, d’autant plus qu’elle n’est pas un lieu de citoyenneté égale, par le rapport entre institution, enseignant·es, élèves. Mais il ne faut pas forcément ou pas seulement comprendre ces difficultés comme des obstacles sur le chemin de la démocratie, mais comme l’épreuve même de la démocratie, au sens de son expérience.
- 1http://www.enseignement.be/index.php?page=27236&navi=4991
- 2Cf. David Van Reybrouck, Contre les élections, Actes sud, 2014.
- 3Comme en organise notamment l’asbl G1000 : https://www.g1000.org/fr/cases
- 4Consultable en ligne : https://www.senate.be/doc/constitution_1831.pdf
- 5On peut ajoute une 3e génération de droits, qui implique notamment le droit environnemental, encore balbutiant.
- 6Voir notamment Étienne Balibar, Libre parole, Galilée, 2018.
- 7S’adossant de cette manière à une conception délibérative de la démocratie, pour lesquelles une démocratie se légitime par les conditions d’un jugement autonome et délibéré des citoyen·nes, qui peut se réaliser par une discussion publique. « [Ê]tre exposé aux justifications et aux critiques des autres citoyens [permet d’être] donc potentiellement amené à réviser son opinion ou ses revendications », expose Charles Girard, chercheur en philosophie et défenseur de cette perspective. Cf. Charles Girard, « La démocratie par la délibération ? », Idées économiques et sociales, n°173, 2013 et Charles Girard, Délibérer entre égaux, Vrin, 2019.



