Actualité: Economie

Visibilité, reconnaissance et place des femmes dans l’ESS: un débat toujours actuel

Visibilité, reconnaissance et place des femmes dans l’ESS: un débat toujours actuel

SOMMAIRE DU DOSSIER

Alors que la majorité des travailleur·ses de l’économie sociale et solidaire sont des femmes, elles souffrent, aujourd’hui encore, de conditions de travail en contradiction avec les valeurs de l’ESS.

Depuis le 19e siècle en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, en tant que «dames patronnesses» ou au sein du mouvement ouvrier, les femmes furent bien présentes «à l’avant-garde du mouvement populaire pour l’association»[1] . Aujourd’hui encore, elles contribuent à son expansion, en tant qu’initiatrices, salariées ou bénévoles d’organisations sans but lucratif productrices de biens ou de services que l’on rassemble sous le terme «d’organisations d’économie sociale et solidaire» (OESS). Pourtant, au sein de l’ESS et au-delà, la question de la visibilité, de la reconnaissance et de la place des femmes, à tous les postes des organisations de l’ESS, se pose encore.

Féminisme et mesures

Depuis les années 50, les féministes ont entamé un important travail de production de données pour permettre de rendre compte d’activités jusque-là ignorées et/ou invisibles pour le regard dominant. En effet, jusqu’alors les études qualitatives sur le sujet «femmes» étaient presque inexistantes tout autant que les travaux quantitatifs qui n’étaient pas ventilés selon le sexe. A la Conférence de Mexico de 1975, un plan d’action mondiale sera adopté pour encourager le recueil de données et la production de statistiques sexo-spécifiques. C’est à partir de cette date qu’un savoir nouveau s’est constitué opérant un véritable tournant politique et historique et permettant, au-delà du cercle militant, de «braquer les projecteurs» sur les inégalités et les discriminations omniprésentes dans les sociétés.

Problématique longtemps située «hors des radars» de l’opinion publique et de la recherche en sciences sociales, l’ampleur du travail domestique réalisé par les femmes dans la sphère privée a tardivement été mis au jour «malgré les revendications dont il était l’objet, et malgré l’existence de données chiffrant les heures passées à ces activités[2] ». A la suite des travaux de Christine Delphy conceptualisant le travail domestique gratuit, la reconnaissance de sa valeur a été un enjeu fort et fédérateur des courants féministes des années 1970.

Dans le prolongement de ces réflexions pionnières, il fallait que ce travail soit mesuré et quantifié selon le sexe pour démontrer l’enjeu économique que représente le travail domestique. Pour la sociologue Andrée Michel (1978), dans un contexte où le seul langage «reconnu» dans la société marchande est celui de la monnaie, seule la valorisation monétaire fera reconnaître l’importance du travail domestique invisible et lui permettra d’être considéré comme une véritable «question sociale»[3] . Il aura néanmoins fallu attendre les travaux des statisticiennes Ann Chadeau et Annie Fouquet qui publieront en 1981, à partir de l’enquête budgets-temps de l’INSEE, les premières analyses du travail domestique basées sur la statistique publique[4] . Cette étude a alors deux objectifs: mesurer le temps de travail domestique réalisé par les femmes et les hommes et le comparer au «travail professionnel», mais aussi monétariser le travail domestique pour lui donner une valeur dans la comptabilité nationale.

En contestant le postulat selon lequel «le travail domestique lorsqu’il est accompli sans contrepartie monétaire – ce qui la plupart du temps est le cas – n’est ni productif, ni marchand», Ann Chadeau et Annie Fouquet ont pu montrer l’importance économique des activités domestiques, chiffres à l’appui[5] . Sans le travail domestique – mais aussi sans les prestations et politiques sociales ou les organisations sociales-, l’économie marchande s’écroulerait. Mais cette «preuve» statistique aura finalement peu d’effet sur les comportements concrets. Entre 1986 et 2010, le temps domestique des hommes n’a augmenté en moyenne que de 17 minutes par jour (Insee, 2015). à l’heure actuelle, le travail domestique et le travail de care[6] restent encore massivement à la charge des femmes qui y consacrent en moyenne 50% de temps en plus que les hommes (3h26 et 2h respectivement par jour).

Si la statistique publique s’attache désormais à mener des enquêtes sur les «temps sociaux» pour mettre au jour le poids sexué du travail domestique, il faut souligner que la capacité de délégation de ce travail n’y est pas prise en compte, pas plus que la «charge mentale» de ce travail qu’il soit délégué ou non. Or cette délégation du travail domestique «constitue une source importante de polarisation sociale entre femmes»[7] . En effet, quand ce travail domestique et/ou ce travail de care est «externalisé», il est reporté sur d’autres femmes, très souvent migrantes – plaçant les femmes (employeuses et employées) dans des positions structurellement asymétriques.

Ce qui est mesuré et quantifié et donc rendu visible, au travers d’indices ou d’agrégats de la statistique publique sont aussi l’expression d’une histoire politique androcentrée. Le cas du travail domestique illustre bien les défis que les féministes ont cherché à poser au débat public pour que soient reconnues toutes les activités et donc toutes les composantes de l’économie.

Statistiques sexuées de l’ESS en France

Dans le prolongement de ces critiques anciennes portées sur le caractère conventionnel de ce qui est «productif», les personnes engagées et/ou à la tête de réseaux du champ de l’Économie Sociale et Solidaire en France ont aussi eu recours à la mesure pour rendre compte et crédibiliser les activités de santé, d’éducation, de services à la personne qui caractérisent l’ESS et qui restent «structurellement et comptablement disqualifiées»[8] . Souvent rassemblés sous l’appellation des «métiers du Care» ou «métiers du lien», ces secteurs cumulent la moitié de l’ensemble des emplois de l’ESS en France. Une autre caractéristique de l’ESS est la «surreprésentation» des femmes. En France, selon les enquêtes, entre 66 et 70 % des salarié·es de l’ESS sont les femmes, contre 40 % dans le privé hors ESS et 60 % dans le public[9] . Dans l’ESS, plus d’un cadre sur 2 est une femme (54 %)[10].

Il faut souligner que ces chiffres ont vu le jour grâce au premier travail de compilation de données sur la place des femmes dans l’ESS en France réalisé par des salarié·es du CNCRESS (Conseil National des Chambres Régionales de l’ESS), en dehors de leur missions attitrées – ces chiffres seront ensuite diffusés par le collectif FemmESS regroupées depuis lors pour porter cette question. En mars 2019, un état des lieux national détaillé sur l’égalité femmes-hommes dans l’ESS, porté par le CNCRESS, sera publié.

Cette étude confirme la «surreprésentation» statistique des femmes dans l’ESS mais aussi les constats empiriques relayés par les rares chercheuses qui travaillent sur le genre et l’ESS[11]. Les conditions de travail y sont en contradiction avec les valeurs de l’ESS marquées par une finalité sociale et par les valeurs d’égalité et de solidarité qu’elles affirment porter. Les acteurs et actrices – et en premier lieu les salarié·es – n’échapperaient pas non plus à la «règle du sexisme» œuvrant à l’encontre de ces idéaux: plus de temps partiel (41% des femmes), plus de CDD (76% des salariés à temps partiel en CDD sont des femmes), recrutement discriminant, faiblesse des salaires, non-reconnaissance des qualifications, sexuation des tâches, etc.[12] Et la surreprésentation des femmes n’y fait nullement obstacle. Enfin, plusieurs travaux soulignent également que les femmes occupant des postes de haut niveau ou dans les conseils d’administration sont encore sous-représentées par rapport à la proportion de femmes qui y sont salariées[13]. Comme dans toute organisation, des marges de manœuvre existent et les acteurs et les actrices s’en saisissent pour résister et innover[14]. S’insérer dans l’ESS pourrait même déjà en soi constituer un acte de résistance (ou un refuge) au genre hostile du marché du travail, du capitalisme et de la mondialisation.

Un des enjeux centraux est de sortir d’une vision hégémonique de la «valeur»[15] pour s’attacher non seulement à reformuler «ce qui compte», ce qui a de la valeur (nos interdépendances humaines avec le vivant) mais aussi plus spécifiquement à prendre conscience politiquement et collectivement que «sans ce travail- car le travail de care est aussi un travail- c’est l’ensemble de la vie ordinaire qui est menacé»[16].

Magalie Saussey, sociologue

Note: Je tiens à remercier chaleureusement Audrey Chalumeau pour nos échanges stimulants sur le genre et la mesure statistique dans l’ESS qui ont nourri cet article

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Bibliographie:

– Bereni Laure, Chauvin Sébastien, Jaunait Alexandre et Revillard Anne, Introduction aux gender studies – Manuel des études sur le genre, Bruxelles-Paris, De Boeck, coll. «Ouvertures politiques», 2008, 248 p.

– Braley, Elisa (2011). «Des chiffres et des analyses. Que disent les chiffres?». Actes du colloque «ESS au féminin. Si tout le monde y gagnait», 11 novembre 2011, p. 6-10.

– Chadeau Ann, Fouquet Annie. 1981. «Peut-on mesurer le travail domestique?» In: Économie et statistique, N°136, Septembre. Capital et capacités de production / La valeur du travail domestique / 16 000 km par an en voiture. pp. 29-42.

– Dussuet Annie, Flahault Erika, 2010 «Chiffrage de l’emploi dans les organisations de l’économie sociale en France: une analyse critique», Cahiers du Cirtes, n°5, pp. 279-2995

– Fouquet, Annie. «Chapitre 5. Le travail domestique: du travail invisible au «gisement» d’emplois», Laufer Jacqueline éd., Masculin-Féminin questions pour les sciences de l’homme. Presses Universitaires de France, 2001, pp. 99-127.

– Fouquet, Annie. «19. La statistique saisie par le genre», Jacqueline Laufer éd., Le travail du genre. Les sciences sociales du travail à l’épreuve des différences de sexe. La Découverte, 2003, pp. 280-298.

– Guérin, Isabelle (2003). Femmes et économie solidaire. Paris: La Découverte.

– Guérin Isabelle, Isabelle Hillenkamp, et Christine Verschuur, 2019. «L’économie solidaire sous le prisme du genre: une analyse critique et possibiliste», Revue Française de SocioÉconomie, vol. 22, no. 1, pp. 107-124.

– Insee, 2015, «Le temps domestique et parental des hommes et des femmes: quels facteurs d’évolutions en 25 ans?», Insee, 2015.

– Mahiou, Hersent, n.d, La place des femmes dans l’économie sociale, n.r.p. 9-10.

– Mahiou, Isabelle; Hersent Madeleine (1986). «Les femmes dans les Scop: emploi et participation», Recma, n°20, p. 14-21.

– Michel Andrée, 1978, Les femmes dans la société marchande, PUF, 258 p.

– Lyon, F. & Humbert, A.-L. (2012) “Gender balance in the governance of social enterprise”, Local Economy, 27(8), 831-845.

– Pleintel Lisa, 2019. «état des lieux de l’égalité femmes-hommes dans l’économie sociale et solidaire», Observatoire de l’égalité femmes-hommes dans l’économie sociale et solidaire, 27p.

– Saussey Magalie, 2017. «Les femmes dans l’économie sociale et solidaire: un idéal subordonné au genre?», Cahiers du Cirtes, Presses universitaires de Louvain.

– Tabariés Muriel et Tchernonog Viviane, (2007), «La montée des femmes dirigeantes dans les associations: évolutions structurelles, évolutions sociétales», Recma (Revue internationale de l’économie sociale), n° 303, pp. 10-29.


[1] Mahiou, Hersent, n.d., 9

[2] Fouquet, 2001, p. 100. L’importance des tâches ménagères a commencé à être reconnue à travers des enquêtes sur le temps des mères de famille par l’INED et notamment le travail de Jean Stoetzel en 1948 (Une étude des budgets-temps de la femme dans les agglomérations urbaines», Population).

[3] Fouquet, 2001.

[4] Leur travail se fait sur la base de données de l’«enquête emploi du temps» de l’INSEE – 1974/1975.

[5] Le rapport d’OXFAM paru en 2020 intitulé «Celles qui comptent» rappelle que la valeur monétaire du travail domestique et du travail de care non rémunéré assuré par les femmes âgées de 15 ans ou plus est d’au moins 10 800 milliards de dollars chaque année, soit trois fois la valeur du secteur des technologies à l’échelle mondiale.

[6] Nous nous appuyons sur la proposition d’Evelyn Nakano Glenn (2016) qui, à partir des lectures de Joan Tronto, définit «le care comme une pratique qui est à la fois une éthique (se soucier de / caring about) et une activité (prendre soin de / caring for). Se soucier de’ mobilise aussi bien la pensée que le domaine des affects: cela implique de prêter attention aux besoins des autres, d’y être sensible, de se sentir concerné∙e par la nécessité d’y répondre et d’en prendre la responsabilité. ‘Prendre soin de’ se réfère aux diverses activités nécessaires pour assurer le bien-être d’une autre personne et prodiguer les soins dont elle a besoin».

[7] Bereni et al., 2008, p. 112.

[8] Jany-Catrice, 2017, p. 82.

[9] Tabariés et Tchernonog 2007; Braley 2011; Pleintel, 2019.

[10] Braley 2011; Pleintel, 2019.

[11] En France, on peut souligner les travaux précurseurs d’Isabelle Mahiou et de Madeleine Hersent (Mahiou, Hersent, 1986) et des études réalisées par l’Adel (Association pour le développement local) qui dès les années 1980 ont eu pour objet la place des femmes dans l’Économie sociale, puis à partir des années 2000 Isabelle Guérin a été une des rares chercheuses à s’intéresser à la capacité émancipatrice des initiatives qui relèvent de l’ESS (Guérin, 2003).

[12] Dussuet, Flahault, 2012.

[13] Lyon, Humbert, 2012

[14] Saussey, 2017

[15] Jany-Catrice, 2014

[16] . Laugier, 2012, p. 8.

 

Illustration:

La dame patronnesse est historiquement la pionnière du travail social. Elle apparaît au tournant des XIXe et XXe siècles. Le plus souvent bénévole, sans formation spécifique, bourgeoise ou aristocrate, elle se consacre volontiers aux œuvres de bienfaisance. Photo ci-contre: © SHA – Fonds Dames patronnesses, 22 décembre 1965.