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Une vie de famille emmurée

Une vie de famille emmurée

SOMMAIRE DU DOSSIER

1 enfant sur 4 nait en situation de pauvreté. 1 sur 10 en Flandre, 1 sur 4 en Wallonie. Et 4 sur 10 à Bruxelles. Ces chiffres, glaçants, tellement répétés qu’ils en deviennent des slogans, illustrent cette réalité: le nombre d’enfants en situation de pauvreté et ceux en risque de l’être ne cesse d’augmenter.

 

Ces enfants représentent à eux seuls la part de la population belge qui est la plus touchée par la pauvreté. Comprendre les conséquences de la pauvreté sur les enfants, c’est réaliser qu’il n’y a pas un seul de leurs droits qui est respecté. éducation, santé, loisirs, vie familiale… sont autant d’espaces de développement fondamentaux qui s’érodent au fur et à mesure que la pauvreté persiste. Elle s’immisce partout, à tous les stades de vie de l’enfant et elle hypothèque profondément son avenir.

La pauvreté des parents

Aborder l’impact de la pauvreté sur les enfants ne peut se concevoir sans prendre en compte le contexte de pauvreté de leurs parents. Il est important de pointer l’insuffisance des ressources économiques des parents en situation de pauvreté, et ce, que ces derniers bénéficient d’un emploi ou pas. En effet, disposer d’un emploi protège de moins en moins du risque de devenir pauvre. C’est pourquoi l’augmentation de leurs revenus, la garantie d’accès à des emplois non précaires, l’augmentation du seuil des revenus de remplacement, l’encouragement des mécanismes de solidarité (notamment via la fin du statut de cohabitant·e) ou encore l’automaticité des droits sont autant de mesures qui devraient être favorisées en tout premier ordre. La priorité devrait bien être l’amélioration des conditions de vie des parents pour enrayer la transmission générationnelle de cette pauvreté sur les enfants.

Les derniers chiffres connus font froid dans le dos: c’est plus d’1 million de ménages de la population belge qui ont demandé un report de paiement alors qu’on prédit que la hausse des prix de l’énergie va perdurer

Une augmentation des coûts

A cette situation d’insuffisance économique s’ajoute la problématique de l’accès à un logement décent. Quand on est une famille en situation de pauvreté, trouver un logement adapté à sa configuration familiale à un prix abordable est particulièrement compliqué. Se tourner vers le marché locatif privé s’avère, surtout en contexte urbain, dans la majeure partie des cas, une voie sans issue tandis que le marché des logements sociaux et des alternatives sociales de logement type AIS est complètement saturé. Rappelons que les locataires sont les plus touchés par le risque de pauvreté[1]. Par conséquent, nombre de familles en situation de pauvreté doivent se contenter d’un logement très souvent inadapté, exigu, voire insalubre, présentant des éléments structurellement défaillants (mauvaise isolation, système de chauffage défectueux…) qui vont engendrer des coûts supplémentaires dans un budget familial déjà extrêmement limité. Ce sont surtout les frais liés aux coûts énergétiques considérables que ces familles n’arrivent pas à honorer. Selon l’Observatoire du crédit et de l’endettement, entre 2008 et 2017, le montant moyen des dettes hors crédit (donc non liées à la consommation ni à un crédit hypothécaire) a augmenté de 6077,7 euros à 11 149,2 euros, soit une hausse de 80 % qui s’explique notamment par l’augmentation du coût de certains biens dont l’énergie, l’eau et le loyer. La hausse actuelle du prix de l’énergie ne fera qu’accentuer encore l’appauvrissement des ménages. Les derniers chiffres connus font froid dans le dos: c’est plus d’1 million de ménages de la population belge qui ont demandé un report de paiement alors qu’on prédit que la hausse des prix de l’énergie va perdurer. On peut aisément supposer qu’une grande part des Belges vivant déjà sous le seuil de pauvreté et déjà engagés dans un processus de médiation de dettes avant cette inflation est concernée.

Des choix douloureux

©Union des locataires marollienne (ULM)

Être endetté parce que les coûts énergétiques du logement sont trop importants par rapport au budget du ménage impacte durement le quotidien des enfants et la vie de famille en général. Le budget disponible pour la famille s’en trouve extrêmement réduit. Lors de l’élaboration du rapport pauvreté de 2019, le Délégué général aux droits de l’enfant avait rencontré une centaine de familles vivant en situation de pauvreté. Pratiquement, toutes se trouvaient en situation de médiation de dettes. Face au médiateur de dettes, ces parents devaient faire des choix douloureux pour rééquilibrer un budget déjà sur un fil et décider de la nature des frais qui devront servir de part d’ajustement. Une grande partie de ces frais concernaient leurs enfants.

Ce sont certains frais liés à la scolarité des enfants (voyage scolaire, certaines sorties scolaires, matériel pédagogique…), des frais liés aux soins de santé (lunettes, dentiste, orthodontie …), des frais liés à la vie sociale (plaines ou séjours de vacances, …) et au divertissement (fêtes d’anniversaire, de Noël) ou encore à la culture et au sport qui étaient rabotés dans les dépenses globales du ménage. Mais ce sont aussi des besoins primaires, notamment alimentaires, qui vont être plus difficilement satisfaits. Certains parents témoignaient qu’ils préféraient ne pas manger pour garantir à leur enfant un repas par jour le plus complet possible. D’autres faisaient le pas de se tourner vers les colis alimentaires. On l’a vu avec la crise sanitaire, l’augmentation des personnes se tournant vers des structures d’aide humanitaire et la diversification de ce public ne cesse de gonfler/croître. Plus l’aide humanitaire prend la place, plus les droits s’érodent

En outre, vivre dans un logement exigu et inadapté, c’est aussi ressentir toutes les conséquences d’une vie de trop grande promiscuité. Pour un enfant, cela équivaut à pas ou peu d’espace pour faire ses devoirs, à l’impossibilité d’inviter des ami·e·s, à vivre une intimité très relative, à être confronté à du bruit constant, à connaitre un rythme de vie qui s’imbrique parfois difficilement avec celui des adultes de la famille. C’est aussi connaitre peu d’espace de répit. Ces conditions portent conséquence tant au sein de l’environnement familial que dans les autres sphères de vie et de développement des enfants. Les rythmes d’apprentissage s’en trouvent perturbés, la fatigue et le stress s’installent, l’isolement apparait, le risque de violence intrafamiliale augmente… La crise sanitaire et le confinement qui en a découlé n’auront fait qu’accentuer encore davantage les effets de cette promiscuité.

Le non-logement

Enfin, quand on parle de logement, il faut aussi envisager le non-logement. Le dernier dénombrement de novembre 2021 à Bruxelles indique que le nombre de familles en rue ne cesse d’augmenter. Alors que dans les centres, ce sont 774 personnes qui ont été hébergées, dont 396 personnes en famille, 224 enfants, soit 126 familles[2]. En Wallonie, 4 395 personnes ont bénéficié du dispositif d’hébergement d’urgence organisé par les services partenaires des Relais Sociaux Urbains de Wallonie en 2020, dont environ 10% de familles.

La problématique du non-logement touche aussi des jeunes âgés entre 14 et 22 ans, qui pour une raison ou une autre, souvent suite à une rupture familiale, doivent prendre le chemin de l’autonomie. Si ces jeunes peuvent bénéficier des prises en charge spécifiques de l’aide à la jeunesse, ces aides sont temporaires et déterminées dans le temps. Ces jeunes en errance ou en risque de l’être, à la limite du sansabrisme, ayant déjà vécu des épisodes en rue, connaissent des parcours résidentiels extrêmement chaotiques: d’une structure d’accueil d’urgence à l’autre, à des logements de transit en passant par des coups de pouce chez les potes ou un membre de la famille… Si le couchsurfing[3] peut être à la mode pour certain·e·s jeunes adultes, pour les jeunes qui n’ont pas eu d’autre choix que de devoir se loger par eux-mêmes, c’est loin d’être une sinécure aux accents de bohème.

Des initiatives se créent tant en Wallonie qu’en Région bruxelloise, pour proposer de nouvelles offres de logement pour ces jeunes. De collaborations avec des AIS (Agences immobilières sociales) qui attribuent de manière spécifique des logements de son parc de logements pour ce profil de jeunes au Housing first[4], l’offre reste malheureusement soit trop limitée en nombre pour accueillir les demandes, soit trop conditionnée pour être adaptée aux besoins et au rythme de ces jeunes. Or, il y a urgence. Car ces jeunes ne sont pas forcément tous issus de milieux précaires mais ils se précarisent du fait de leur mobilité résidentielle. Ils entrent également en contact avec des logiques de mise en danger qui les fragilisent encore plus.

Pour conclure ce bref éclairage de la question du logement à partir des droits de l’enfant, en parallèle de l’amélioration des ressources financières des familles, il est essentiel de favoriser et d’élaborer toute forme d’alliance (sociale, éducative, familiale…) susceptible de minimiser les conséquences de la pauvreté des parents sur les enfants et de trouver des solutions concrètes qui permettraient de rejoindre les efforts de protection que les parents font déjà à l’égard de leurs enfants. Lutter contre la déprivation matérielle et sociale des enfants passe aussi par un meilleur accès et usage des services de qualité en termes d’enseignement, de culture, de sport, de loisirs, d’accueil de la petite enfance, comme leviers pour diminuer les conséquences de la pauvreté des parents sur les enfants.

Madeleine Guyot, collaboratrice du Délégué général aux droits de l’enfant

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[1] Le risque de pauvreté des locataires (36,2 %) est environ cinq fois supérieur à celui des propriétaires (7,6 %) – 2018 – Service de lutte contre la pauvreté https://armutsbekaempfung. be/fr/wp-content/uploads/sites/2/2019/01/ chiffres_logements_sociaux.pdf

[2] www.lesoir.be/404851/article/2021-11-05/sansabrisme-de-plus-en-plus-de-familles-dormentdans-les-rues-de-bruxelles

[3] Couchsurfing: Le couchsurfing est une forme d’hébergement non marchand qui renvoie au nom du réseau d’hospitalité web le plus populaire. Via ce réseau, des personnes établissent des contacts avec d’autres personnes dans le but de les héberger ou de bénéficier gratuitement de leur «canapé» («couch»).

[4] Housing first: Manière innovante de viser l’insertion sociale des personnes sans-abri les plus fragiles (long parcours de vie en rue et problématiques de santé physique/mentale/ assuétude).

 

Illustration: ©Union des locataires marollienne (ULM)