Actualité: Mobilité

Un périple à vélo

Un périple à vélo

SOMMAIRE DU DOSSIER

Monsieur Iou est auteur de bandes dessinées. En 2018, il publie Le Tour de Belgique et raconte en dessin ses escapades aux quatre coins du pays. Une invitation au voyage… à deux roues!

Éduquer: De plus en plus de gens voyagent à vélo, pourtant, la démocratisation de cette pratique semble plutôt récente. Qu’est-ce qui, à l’époque, t’avait encouragé à lancer ce projet d’un tour en Belgique à vélo, raconté en bandes dessinées?

Monsieur Iou: C’était plutôt un hasard. Quand je commence le projet, j’ai envie de voyager, mais pas trop de pognon et pas le permis. Je me balade dans un premier temps autour de Bruxelles, je parle de ces excursions aux copains, et je me rends compte qu’ils sont hyper intéressés. Je me dis alors que ce serait pas mal de raconter ça sur un blog. Au début, c’est vraiment pour me marrer, mais au bout de deux ou trois épisodes, cela commence à avoir une chouette forme. Un éditeur bruxellois tombe dessus et souhaite me publier. C’est un éditeur indépendant puisqu’à ce moment-là, les gros éditeurs n’étaient pas forcément intéressés par la thématique. Le vélo était encore une niche.

J’aime lorsque les choses se font par accident, quand je pars, j’ai peu d’attentes, je me laisse emmener. Et puis, les galères qui finissent bien, c’est drôle à raconter.

Éduquer: Sur une période de combien de temps as-tu réalisé ce livre?

Monsieur Iou: Je l’ai réalisé sur deux ans. J’ai fait une quinzaine de voyages, du côté de Charleroi, Mons, dans les Ardennes… Contrairement à ce que pensent la plupart des gens qui lisent ma bd, je ne suis pas allé partout, je ne suis pas «monsieur Belgique». Ce livre, ce n’est pas un guide, mais plutôt une impulsion, une façon de donner envie aux lecteurs. Au début du projet, je partais seul parce que tout le monde s’en fichait un peu, et puis progressivement, on m’a accompagné. Le premier voyage s’est fait d’une façon un peu particulière: la nuit précédente, il avait énormément neigé, mais impossible de renoncer, parce que j’en avait parlé à tout le monde la veille. Alors je suis parti, un peu tard, mal équipé, et j’ai roulé dans la neige au bord du canal, jusqu’à tard dans la soirée. C’était difficile mais je me suis vraiment senti vivant… J’aime lorsque les choses se font par accident, quand je pars, j’ai peu d’attentes, je me laisse emmener. Et puis, les galères qui finissent bien, c’est drôle à raconter.

Éduquer: Le style graphique, épuré, avec ce noir, jaune et rouge, s’est-il imposé tout de suite?

Le Tour de Belgique est un projet de bande dessinée dont le principe est simple: faire le tour de la Belgique en vélo, afin de découvrir le pays. Livre co-édité en mars 2018 chez Grand Braquet éditions et Rue de l’échiquier, traduit et édité en néerlandais aux éditions Blloan.

Monsieur Iou: Au niveau du style graphique, j’ai toujours été attiré par les dessins synthétiques. L’idée de montrer beaucoup avec peu, ne pas en faire trop. J’ai essayé assez vite avec les couleurs de la Belgique et ça a tout de suite fonctionné. Cela me fixait une contrainte graphique sensée. Comme ça, je pouvais vraiment me concentrer sur le contenu.

Éduquer: Quels ont été les retours du public quand la bd est sortie? Et qui sont tes lecteurs et lectrices?

Monsieur Iou: Mon principal lectorat, ce sont les gens qui font eux-mêmes du vélo. D’ailleurs, au milieu du projet, quand les dessins paraissaient sur le blog, j’avais été invité à la Vélorution, événement qui place le vélo comme symbole anticapitaliste. J’ai participé à plusieurs actions militantes. Par exemple, on était plusieurs centaines de cyclistes à avoir investi la ville en groupe; un peu comme ce qui se fait actuellement lors des Masses critiques; sauf qu’il y a 5 ans, les citoyens étaient moins habitués. Cet aspect communautaire des cyclistes me plait beaucoup. Quand je présentais ma bd lors de salons de voyage aussi, c’était la folie, il y avait plein de monde. C’est intéressant parce que les gens me posaient plutôt des questions axées sur la manière de raconter, parce qu’eux-mêmes ont cette pratique du carnet de voyage. De manière générale, c’est un album qui a beaucoup tourné, mais, bien qu’il ait été traduit en flamand, il a un peu moins bien marché en Flandre qu’en Belgique francophone, comme si là-bas, le vélo était un symbole un peu périmé, tant son utilisation est inscrite dans les mœurs.

Éduquer: As-tu appris des choses particulières lors de ces randonnées à vélo?

Monsieur Iou: De mon côté, je suis fier d’avoir fait cette démarche de partir parce que c’est facile d’avoir la flemme, de ne pas bouger, surtout à vélo parce que cela demande un peu d’effort. Je me suis fait violence et en même temps, je me suis rendu compte que c’était très facile de partir loin. Il suffit de jeter son vélo dans un train, qui n’est d’ailleurs pas très cher en Belgique.

J’ai compris aussi que j’avais besoin de solitude. J’avais plaisir à retrouver les amis à destination, mais j’étais aussi heureux de les laisser pour me retrouver seul sur la route. Et puis, j’ai appris autre chose, le fait que la Belgique, contre toute attente, n’est pas du tout un pays plat. Au nord, oui, c’est vrai, mais pas en Wallonie. Làbas, ce n’est jamais très haut mais ça bouge tout le temps. Alors oui, les fleuves sont enclavés, les ravels sont plats parce qu’ils suivent les chemins de fer, mais autour, ça part dans tous les sens.

Éduquer: Depuis combien de temps utilises-tu le vélo pour te déplacer? Et pourquoi le vélo plus qu’un autre moyen de transport?

Monsieur Iou: Je me déplace à vélo depuis 2010. Ce n’est pas un choix idéologique, c’est surtout hyper pratique. à Bruxelles, c’est mieux que tout le reste. Le vélo, c’est la liberté, l’autonomie. Il y a aussi un lien étroit avec la santé, le corps se rappelle à nous, et bien sûr, un bien être mental lorsqu’on est sur la route. Et puis c’est de plus en plus agréable, il y a de plus en plus d’infrastructures, pistes cyclables, etc. Au début, au feu rouge, on était trois, maintenant, on est vraiment beaucoup, d’ailleurs, ça énerve les automobilistes.

Éduquer: Que penses-tu justement de l’enthousiasme actuel autour du vélo?

Monsieur Iou: Je trouve ça vraiment super. En plus, le vélo électrique ouvre de vraies perspectives en termes de mobilité. Après, c’est vrai que ce que j’aime dans le vélo, c’est l’absence de contraintes. Aujourd’hui, il y a un énorme marché, avec des vélos connectés par exemple, on sort un peu de la simplicité que j’affectionne. C’est bien aussi d’avoir un vélo de base, un peu pourri. Mais c’est vrai que globalement le regard que les gens portent sur le vélo a beaucoup changé. Par exemple, avant, mes parents ne comprenaient pas que je circule à deux roues, aujourd’hui, ils trouvent que c’est chouette, que j’ai de la chance d’être jeune pour pouvoir faire ça.

Éduquer: Est-ce qu’au fil du temps, tu t’es davantage équipé?

Monsieur Iou: L’importance d’être bien équipé, ce n’est pas du tout un message que je veux faire passer. L’aspect matériel n’est pas central. Pour moi, ce qui compte le plus, c’est surtout pourquoi on part, où on veut aller, pendant combien de temps… Mais c’est vrai que les gens me posent souvent des questions sur l’équipement. Globalement, je trouve qu’il faut voyager léger. Pour aller à Paris, par exemple, j’avais pris beaucoup trop de choses, je pensais qu’il fallait un minimum de confort, surtout pour dormir, et j’ai regretté, c’était trop lourd. Evidemment, il faut avoir de quoi réparer un pneu par exemple, mais il en faut beaucoup pour qu’un vélo lâche…

Éduquer: Que conseillerais-tu à quelqu’un qui souhaite se mettre au vélo?

Monsieur Iou: Je dirais déjà qu’il ne faut pas rouler si on a peur, parce que c’est comme ça qu’arrivent les accidents. Pour moi, les formations collectives, c’est bien mais cela peut être un peu redondant. Je pense qu’on peut s’y mettre seul, pas à pas, en commençant par des petits trajets à des heures où il n’y a personne, un mardi à 11h, par exemple, quand c’est très calme. Et surtout, il faut se faire confiance.

Éduquer: Un tome deux du Tour de Belgique en préparation?

Monsieur Iou: Non, pas forcément. Mais je travaille actuellement sur un projet autour de Gustav Mesmer, un artiste né début 1900, figure de l’art brut, qui avait une lubie autour du vélo. Enfermé pendant de longues années dans un asile, il y a réalisé des plans de machines volantes incroyables en vue de s’enfuir. Je reste, en tous cas, sur une thématique autour de la liberté.

 

Juliette Bossé, coordinatrice de la revue

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