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Un éclaireur venu de Véga

Un éclaireur venu de Véga

Fin octobre 2017, alors que l’Europe s’intéressait, entre autres, au tout nouveau hashtag #MeToo et à l’indépendance catalane, il s’est produit un événement scientifique marquant: le passage, à quelques millions de kilomètre de la Terre, d’un objet céleste particulier mesurant quelques centaines de mètres, baptisé 1I/2017 U1, ou encore ’Oumuamua («l’éclaireur» en langue hawaïenne). Un peu plus tard, un éminent astrophysicien américain, Avi Loeb, surprend la communauté scientifique en suggérant qu’Oumuamua n’est rien de moins qu’un reste de civilisation extraterrestre, ce qu’il explique dans un livre paru tout récemment[1]

Toute ressemblance avec le «monolithe» de 2001…

Qu’a-t-on vu en octobre 2017? Un rocher de quelques centaines de mètres de long. Vu à plusieurs dizaines de millions de kilomètres, il donne la même taille apparente qu’un cigare vu à 10.000 kilomètres! A l’heure actuelle, même avec les plus puissants télescopes, on ne détecte dans ces conditions qu’un minuscule point lumineux. Toutes les images publiées ici ou là, montrant une sorte de menhir noir sous un pâle soleil et sur fond de ciel étoilé, qui rappelle d’ailleurs irrésistiblement le «monolithe» du film de science-fiction 2001, sont des «vues d’artistes»: des reconstitutions exécutées d’après les données collectées par les scientifiques.

Mais, devant ce minuscule point de lumière, les astronomes ne sont pas à court d’idées: en observant ses variations de luminosité, sa couleur, sa position dans le ciel jour après jour, on a pu déduire un nombre impressionnant de renseignements. C’est ainsi que nous connaissons d’Oumuamua sa forme probable, quelques données sur sa composition chimique, sa vitesse de rotation sur lui-même, sa trajectoire et sa vitesse de traversée du Système Solaire.

«Il faut trouver la Force[2]…»

‘Oumuamua ressemblerait donc à une sorte de gros cigare de quelques centaines de mètres de long, environ cinq fois plus long que large (ou peut-être une sorte de pancake, tout le monde n’est pas d’accord sur ce point), tournant sur lui-même en huit heures environ. Sa composition révèle des roches riches en métaux, probablement de la glace, mais aussi, en surface, des molécules organiques, les tholines (dont on reparlera plus loin). A première vue, ces caractéristiques ne diffèrent pas de celles des astéroïdes comme on en trouve des millions dans le Système Solaire, s’écrasant parfois sur la Lune, la Terre ou d’autres planètes.

Mais l’étonnement des astronomes vient de la vitesse et de la trajectoire de 1I/2017 U1. En effet, sa vitesse élevée montre que l’objet n’est pas en orbite autour du soleil (comme le sont les comètes et les astéroïdes ordinaires), mais qu’il provient de l’extérieur du Système Solaire, d’un système planétaire lointain, peut-être dans la direction de l’étoile Véga[3]. Cela n’a l’air de rien, mais, il y a trois ans, l’humanité a observé pour la première fois un rocher d’origine extra-solaire!

Encore plus étonnant: au lieu de présenter une trajectoire purement hyperbolique comme il aurait dû sous la seule influence de l’attraction solaire, ’Oumuamua a révélé une légère accélération due à une mystérieuse force autre que la gravitation. Quelle est la nature de cette action mécanique? On pense bien sûr à la fameuse «Force» de Star Wars! Mais l’hypothèse la plus probable, plutôt terre-à-terre, se base sur un phénomène d’action et réaction due à un dégazage. A l’instar d’une comète, l’astéroïde aurait émis des gaz vers l’arrière, qui, comme pour l’avion à réaction ou la fusée, l’aurait poussé vers l’avant.

Avi Loeb: la science rattrape la science-fiction!

L’affaire n’aurait sans doute pas quitté les milieux restreints des professionnel·le·s et amateur·trice·s passionné·e·s d’astronomie, si l’éminent astrophysicien Avi Loeb n’avait émis une hypothèse pour le moins audacieuse: remarquant qu’on n’a pas observé de dégazage, il suggère que la seule façon de rendre compte de l’étrange force subie par ‘Oumuamua est d’admettre que cet objet n’est rien moins… qu’un reste de vaisseau spatial extra-terrestre! En somme, un déchet d’un voyage organisé autrefois par une civilisation lointaine. Pour être plus précis, Avi Loeb parle d’une «voile solaire», un disque extrêmement fin poussé par le rayonnement du soleil, conçu par des extra-terrestres pour naviguer entre les étoiles[4] … Ainsi l’astrophysicien affirme-t-il: «Après une analyse en profondeur de toutes les données, je suis arrivé à la conclusion qu’il pourrait être d’origine artificielle. C’est comme si, sur une plage, au milieu des coquillages et des pierres d’origine naturelle, on tombe tout d’un coup sur une bouteille en plastique, signe qu’il y a une autre civilisation au large.»[5]

Pourquoi pas?

Pourquoi pas? Les astronomes sont de plus en plus convaincus du fait qu’il existe de la vie ailleurs dans l’Univers, et peut-être pas si loin que cela: par exemple sur certaines planètes décelées autour d’étoiles proches, à quelques dizaines d’années-lumière[6], et peut-être même sur certains satellites de Jupiter ou Saturne, soit à peine à un ou deux milliard(s) de kilomètres de la Gare du Midi [7]. Alors pourquoi n’observerait-on pas de temps en temps un reste de vaisseau spatial se promener près de chez nous, de même qu’une habitante de Hawaii peut voir de temps en temps passer au large une quasi-épave battant pavillon panaméen?

Pourquoi pas, certes… Mais pour de nombreux·ses astrophysicien·ne·s (qui ne nient pas pour autant la possibilité d’une vie extraterrestre), l’hypothèse la plus probable concernant le mystérieux éclaireur est celle du rocher à la forme certes étonnante, mais naturelle, poussé vers l’avant par des dégazages, comme une comète. Un phénomène classique peut expliquer cette forme allongée: lorsqu’un astéroïde passe à proximité d’une grosse planète, les forces dites «de marée» (le même effet gravitationnel très particulier qui déforme nos océans) peuvent le disloquer en plusieurs morceaux allongés ou plats, qui continuent à dériver en tournant sur eux-mêmes pendant des millions d’années…

Chasse au lièvre

Néanmoins, rappelons-le, même sans parler de civilisation extra-terrestre, la détection d’Oumuamua bouleverse les astronomes, car la venue d’un objet extra-solaire dans le Système Solaire, donc pour ainsi dire à notre porte, constitue une première. Plusieurs scientifiques soutiennent que l’analyse de ce rocher apporterait des renseignements inestimables, et que lancer une mission à sa poursuite en vaudrait vraiment la peine.[8] Malheureusement, notre lièvre s’éloigne de notre Système Solaire à près de 30 kilomètres par seconde… Cette vitesse dépasse nettement toutes les vitesses atteintes jusqu’ici par des objets lancés par les humains. Prendre en chasse ‘Oumuamua relève donc de l’exploit, mais pas de l’impossibilité.

En tout cas, si une mission rattrapait le mystérieux astéroïde extra-solaire pour le regarder de près, voire pour se poser dessus, elle pourrait collecter des informations passionnantes, en premier lieu sur la composition du système lointain d’où il vient, mais peut-être aussi sur l’origine de la vie sur Terre, voire ailleurs.

Noix de coco, bactéries et tholines

L’apparition de la vie, sur Terre ou éventuellement sur d’autres planètes, reste en effet l’un des sujets les plus énigmatiques de la science. De plus en plus de personnes étudiant le sujet estiment que le phénomène (difficile à définir d’ailleurs) que nous appelons «vie» fleurit relativement fréquemment, voire banalement, ici ou là dans l’univers, sous des formes plus ou moins complexes. La découverte, depuis près de trente ans, de milliers de systèmes planétaires lointains (dont certains font de bons, voire très bons candidats pour héberger la vie – présence d’eau liquide, d’atmosphère) rend cette hypothèse plus vraisemblable. Mais, malgré ces avancées, aucune preuve de vie extra-terrestre n’a encore été trouvée. Quel paradoxe agaçant[9] !

Ensuite, avant même de parler de vie extra-terrestre, on ne sait pas comment la vie a démarré sur Terre. Les connaissances actuelles privilégient l’hypothèse de la «soupe primitive»: une apparition spontanée à partir de molécules présentes dans les océans, qui s’assemblent au petit bonheur pendant des millions d’années au gré des rencontres permises par les conditions physico-chimiques de l’époque. Mais selon l’hypothèse appelée «panspermie», la vie pourrait voyager d’une planète à l’autre, sous forme de microorganismes protégés par des roches. De même qu’une noix de coco tombée sur une plage de Papouasie peut flotter et germer à Madagascar, une bactérie lointaine, venue de la banlieue de l’Étoile Polaire ou de Sirius, aurait pu coloniser la Terre il y a quelques milliards d’années et faire démarrer l’aventure qui a mené à des choses aussi variées qu’une forêt tropicale, une colonie de manchots empereurs ou un parlement belge. Cette idée fascinante donne l’image de l’univers colonisé par une vie cabotant de proche en proche au gré des hasards intersidéraux, comme le cocotier colonisant les rivages tropicaux du monde entier au gré des courants marins.

L’hypothèse de la «panspermie moléculaire», quant à elle, se situe à mi-chemin entre les deux schémas précédents: elle propose que des astéroïdes et comètes pourraient transporter des molécules organiques, sortes de briques élémentaires du vivant qui, une fois l’astéroïde écrasé sur une planète réunissant les conditions nécessaires, pourraient s’agencer et faire démarrer l’aventure du vivant. La présence de tholines sur 1I/2017 U1 (comme d’ailleurs sur de nombreux rochers et comètes) donne un peu de poids à cette théorie, et prouve que de telles molécules pourraient voyager sur de très longues distances, d’un système planétaire à un autre.

‘Oumuamua repart avec son secret

Ainsi, l’«éclaireur» repart avec ses secrets que nous ne percerons sans doute pas… Même s’il n’a sans doute rien à voir avec un reste de vaisseau spatial, son observation constitue un événement scientifique bouleversant: un caillou venu de dizaines (milliers?) d’années-lumière, après un voyage de millions (milliards?) d’années, est passé près de chez nous! Cet événement nous rappelle à quel point l’univers est vaste, mal connu, et pourrait, qui sait, fourmiller de planètes échangeant des cailloux portant des molécules permettant de faire démarrer la vie ici et là. Qui sait si on détectera un jour (ou une nuit!) de la vie ailleurs, que ce soit sous la forme d’un signal radio extra-terrestre, ou, plus probablement, d’une modeste activité unicellulaire décelable dans l’atmosphère d’une planète lointaine. Ou encore sous des formes encore insoupçonnées, que nous ne sommes même pas en mesure d’imaginer aujourd’hui.

François Chamaraux, Docteur en physique, enseignant en sciences et mathématiques

 

[1] Avi Loeb, Le premier signe d’une vie intelligente extraterrestre, Seuil, Paris, 2021.

[2] Une phrase fameuse du film Star Wars

[3] La même provenance que dans le film Contact!

[4] Précisons que les voiles solaires conçues par les humains existent depuis quelques années; elles n’en sont qu’au stade de l’expérimentation.

[5] www.rtbf.be/info/societe/detail_oumuamuale-vestige-d-une-civilisation-extraterrestreintelligente-en-perdition?id=10692240

[6] Une année-lumière correspond à dix mille milliards de kilomètres environ. La plus proche étoile siège à 4 années-lumière.

[7] Voir Éduquer n°125

[8] https://phys.org/news/2017-11-lyra-mission-interstellar-asteroid.html

[9] Connu sous le nom de «paradoxe de Fermi»