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« Tous capables ! » Histoire du Groupe Belge d’Éducation Nouvelle (GBEN)

« Tous capables ! » Histoire du Groupe Belge d’Éducation Nouvelle (GBEN)
L’éducation, enjeu de société par excellence, est au cœur de multiples tensions pédagogiques, mais aussi politiques, économiques et sociales. Quant à l’école, elle participe à la transmission des valeurs et reflète la société  dont elle fait partie. Depuis la crise économique des années 1970, de nombreux experts (pédagogues, enseignants, politiques…) constatent que l’école est malade, que l’école est en crise1. Afin de tenter de résoudre ce qui devient un véritable problème de société, de nombreuses propositions sont avancées. Parmi elles figure le retour à un courant pédagogique né à la fin du 19e siècle : l’Éducation Nouvelle.

Inspirée par les réflexions sur l’éducation apportées par Jean-Jacques Rousseau dans l’«Émile» publié en 1762, l’Éducation Nouvelle, fondée sur le principe de la participation active des individus à leur formation, se traduit sous des formes pédagogiques variées présentant chacune des spécificités2 mais rassemblées sous la dénomination commune: «Nouvelle». Ces pédagogies, dites aussi «alternatives» ou «actives», se proclament nouvelles car elles se rénovent sans cesse. Elles ont en commun, en plaçant l’individu au cœur de la démarche, de considérer que l’éducation doit lui permettre de se construire et de participer à la société dans le respect des autres. Ces pédagogies se développent dans un contexte de remise en question de l’enseignement institutionnel autoritaire classique. Le mouvement prend véritablement son essor après la Première Guerre mondiale. Pour  l’Éducation Nouvelle, influencée par les mouvements pacifistes, il s’agit de contribuer à abolir la guerre en construisant des citoyens nouveaux, émancipés, plus libres et capables d’apprendre par eux-mêmes. L’Éducation Nouvelle veut faire de l’école le lieu de citoyenneté et de solidarité par excellence.

Naissance du Groupe Belge d’Éducation Nouvelle

Le Groupe Belge d’Éducation Nouvelle (GBEN) né dans les années 1980 est à la croisée de nombreux courants pédagogiques relevant de l’Éducation Nouvelle. Si ses protagonistes (les membres fondateurs sont enseignants,  praticiens, parents, travailleurs sociaux, inspecteurs scolaires, psychologues…) connaissent les mouvements Freinet, Montessori, Decroly, Dewey… en revanche les expériences développées en France leur sont peu familières.

Une rencontre avec des représentants du GFEN (Groupe Fsrançais d’Éducation Nouvelle) leur ouvre de nouvelles perspectives éducatives et les invite à créer à leur tour en Belgique un groupe de réflexions et de pratiques: une coordination pluraliste engagée dans une transformation de la société à travers l’école se met en place et se fixe comme lignes d’orientation de « transformer le fatalisme des comportements face à l’échec, au conditionnement, à l’inégalité, au racisme, de créer des démarches qui associent théorie/pratique, formateurs/formés, concepteur/producteur, intellectuel/ manuel, chercheur/praticien qui dissocient formation/reproduction, formation/consommation mais aussi de ‘se construire un savoir authentique par une pratique de recherche, d’auto-socio-construction’. Mais pour cela il faut ‘construire des alliances, sur la base d’un champ spécifique, avec tous les partenaires qui sont engagés sur le terrain des transformations sociales : famille, école, santé, logement… Être une force d’interpellation et de propositions constructives, être un lieu de solidarité pour toutes les personnes disséminées dans les institutions »3 .

Toutefois, des tensions ne tardent pas à surgir car le nouveau groupe est considéré par de nombreux enseignants et institutions comme dissident par rapport à d’autres mouvements pédagogiques déjà existants et s’inspirant également de l’Éducation Nouvelle.

Vers l’auto-socio-construction des savoirs 

Le GBEN veut contribuer au développement d’une pédagogie ouverte, participative, solidaire et émancipatrice. Constatant que l’école, qui devrait être une pépinière d’intelligence, freine en réalité le développement des potentialités des élèves et engendre la compétition et ce dès l’école maternelle, le GBEN s’interroge sur les pratiques pédagogiques à mettre en place afin de ne pas faire de l’école un lieu de reproduction des inégalités sociales mais surtout à faire en sorte que les apprentissages sociaux et scolaires soient réussis par tous (« Tous capables pourvu qu’ils en aient le désir »). Il prône ainsi le remplacement de la transmission classique des savoirs selon les principes de la pédagogie traditionnelle, par la recherche en groupe renforcée par une recherche individuelle préalable (auto-socio-construction des savoirs) au cours de laquelle, on découvre, on expérimente, on invente, on s’exprime, on se trompe et on élabore ensemble des savoirs. Le défi majeur « consiste à rendre l’école épanouissante pour tous les élèves. Elle se doit de les préparer à s’approprier des savoirs et, donc, de susciter chez eux le projet d’apprendre et d’en faire des demandeurs de savoirs »4.

Le chef-d’œuvre pédagogique

Mais la spécificité du GBEN, par rapport aux autres pédagogies alternatives, est de se positionner politiquement et pédagogiquement en dénonçant l’utilisation de la notation qu’il considère comme génératrice de compétition,  de rivalités et de classement et dont il a fait le fer de lance de son action Il plaide pour la réalisation d’un chef-d’œuvre pédagogique en remplacement de l’examen du certificat d’études de base (CEB) et par l’« objection de conscience à la notation ».

La Maison des Enfants  : une école pas comme les autres

Ces principes, le GBEN trouve les moyens de les mettre en pratique en redémarrant en 1992 l’école communale de Buzet fermée depuis de nombreuses années. Buzet est très loin de l’image de l’école classique où le maître dispense savoirs et discipline et où les enfants doivent assimiler les matières. Mais surtout cette école, dans l’esprit de l’Éducation Nouvelle, supprime le mesurage des points, des bulletins, des récompenses, des punitions, de la compétition entre les enfants… préférant permettre à ces derniers de développer leur goût d’apprendre. L’erreur est considérée, non point comme une faute, mais comme une composante essentielle de l’apprentissage. Les  notions sont présentées sous la forme de défis de recherche : les élèves vont dans un premier temps émettre seuls des hypothèses qu’ils confronteront ensuite en duos ou en trios avant que le porte-parole de chaque groupe ne vienne les exposer devant la classe donnant lieu à un débat général. Cette méthode permet de développer l’esprit de solidarité, l’aisance de parole et le désir d’apprendre. La Maison des Enfants devient très vite un sujet d’études pour les sciences de l’éducation. Le GBEN, fort de cette nouvelle notoriété, multiplie les interventions et les formations dans les hautes écoles et les universités aussi bien en Belgique qu’à l’étranger afin de faire connaître son projet pédagogique. Tandis que l’école de Buzet, suivie peu après par l’école communale de Saint-Gérard qui s’inscrit à son tour dans le courant de l’Éducation Nouvelle, entrent dans la littérature scientifique pédagogique, le GBEN organise les mercredis après-midi de l’Éducation Nouvelle, participe à l’Intermouvement pédagogique afin de diffuser sa conviction que « Tous les apprenants sont capables » et diffuse Pratiques  d’éducation nouvelle, une série de publications réalisées par des praticiens du mouvement qui y présentent des démarches et des outils testés et proposés aux enseignants. Dans les années 2000, alors que le mouvement tend à s’essouffler en Belgique faute de renouvellement de ses membres, la demande de formations en provenance de l’étranger s’intensifie. L’Amérique Latine, et plus particulièrement la Bolivie, devient un nouveau terreau pour la diffusion des idées portées par le GBEN. Le redémarrage de la Ligue Internationale d’Éducation Nouvelle (fondée en 1921) sous le nouveau nom de Lien International renforce les contacts et les  échanges des sympathisants de l’Éducation Nouvelle, et donc, aussi au GBEN qui prend une part active à l’organisation des Rencontres Internationales. Aujourd’hui, le GBEN, qui s’oriente vers le concept d’Éducation Nouvelle Contemporaine, rencontre un regain d’intérêt pour ses pratiques de la part d’enseignants soucieux de construire une « Toute autre école ».

 

Florence Loriaux, CARHOP asbl

Historienne de formation, Florence Loriaux travaille au Centre d’animation et de recherche en histoire ouvrière et populaire (CARHOP).

Plus d’infos : www.carhop.be

 

  • 1. Bodson, X. et Lemaigre, T., «Échec et décrochage : la fausse transparence des labyrinthes de verre», dans Derenne, C., Gailly, A.-F. et Liesenborghs, J. (dir.), Désenclaver l’école. Initiatives éducatives pour un monde responsable et solidaire, Éditions Charles Léopold Mayer-Éditions Luc Pire, ParisBruxelles, 1998, p. 106.
  • 2. On peut citer à titre d’exemple les précurseurs de ces courants Friedrich Fröbel, Johann Pestalozzi Maria Montessori, Rudolf Steiner, Célestin Freinet, Ovide Decroly ou encore John Dewey et Adolphe Ferrière, Janusz  orczak…
  • 3. Orientations du GBEN, document dactylographié, s.d., Ermeton-sur-Biert, archives privées Charles Pepinster.
  • 4. « Enseignant… un nouveau métier pour de nouveaux défis », note dactylographiée de Philippe Meirieu, Lille, janvier 1991, Denée, archives privées Léonard Guillaume.

« Au lieu d’amener au maître la tâche effectuée, les enfants choisissent quelque chose à faire apprendre aux autres. Il existe une grande différence entre se soumettre au maître en lui rapportant la tache obligatoire et faire connaître aux autres volontairement le fruit d’une recherche. Dans l’école communale primaire de Buzet, j’ai mis en place les devoirs au choix. Pour une raison double : satisfaire les parents et les élèves. Ayant déjà supprimé les examens notés, les punitions et les récompenses, les dénonciations aux familles, etc., j’ai maintenu l’implication des parents, qui le souhaitent, dans le processus d’apprentissage (au lieu de les effrayer en quittant  toutes leurs habitudes). Papa et maman peuvent donc aider leur enfant si celui-ci désire présenter en classe “quelque chose qui pourra intéresser les autres”, par exemple un tour de magie, un mot croisé, une sonate de Mozart, une multiplication arabe… Ainsi donc, les élèves qui le décident, “travaillent” chez eux, mais dans un climat serein, non pas pour se soumettre le lendemain à un professeur qui les sanctionne mais pour rencontrer  des condisciples ouverts à l’apprentissage. Il est arrivé qu’un élève ait préparé six devoirs au choix, alors que d’autres ne prévoyaient rien encore… »

PEPINSTER, Charles, Comme un roman pédagogique, manuscrit inédit, Ermeton-surBiert, archives privées Charles Pepinster.


Pour en savoir plus :

 

  • Eloy, E., Un jardin d’enfance d’éducation nouvelle. Dépasser le spontané par le construit, Lyon, Chroniques sociales, 2014.
  • Guillaume, L. et Manil, J.-F., Penser la société à travers l’école. Pour une école plus humaine, Lyon, Chronique sociale, 2011.
  • Guillaume, L. et Manil, J.-F., Agir dans l’école pour une autre société. Des activités émancipatrices pour une école plus humaine, Lyon, Chronique sociale, 2011.
  • Guillaume, L. et Manil, J.-F., 7 facilitateurs à l’apprentissage. Vivre du bonheur pédagogique, Lyon, Chronique sociale, 2016.
  • Loriaux, F., Transformer la société par l’éducation. 30 ans de réflexions et d’actions du Groupe Belge d’Éducation Nouvelle, CARHOP, Bruxelles, 2016.
  • Vellas, E., L’expérience de Charles Pepinster. Quand la liberté du privé s’invite dans le public, L’éducateur, numéro spécial 2009, école privée – école publique, p. 51-54.
  • Internet:
    www.gben.be
    www.panote.org
    www.lamaisondesenfants.be
    www.lelien.org