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Rudolf steiner, pédagogue controversé

Rudolf steiner, pédagogue controversé
Rudolf Steiner, à la fois philosophe, pédagogue, artiste, est l’auteur prolifique deplus de 300 volumes. Sa pédagogie s’appuie sur les conceptions philosophiques de l’anthroposophie («science de l’esprit») qui se base essentiellement sur la créativité artistique de l’enfant et sur son ouverture au monde, en s’adressant tant à la tête,  qu’au corps ou au «cœur». Aujourd’hui, beaucoup d’écoles, surtout en Allemagne, s’inscrivent dans la pédagogie Steiner, même si elle reste contestée.

Rudolf Steiner naît en 1861 en Croatie, dans un petit village près de la frontière austro-hongroise. Son père y est employé aux chemins de fer. Il baigne ainsi, dès son enfance, dans un monde où se mélangent technique et

Rudolf Steiner

nature, qui sera essentielle dans sa conception de l’enseignement.

Dès l’âge de 14 ans, Rudolf finance ses études secondaires puis universitaires en donnant des leçons particulières. Il étudie ensuite les sciences à Vienne, dans le but de  devenir enseignant. Il devient précepteur d’un garçon que l’on croyait  attardé, et qui, grâce à sa méthode pédagogique particulière, parvient à rejoindre l’enseignement normal. Ce dernier  deviendra même médecin.

Autour de 1892, Steiner est  chargé d’élaborer des commentaires sur les œuvres scientifiques de Goethe et présente ses recherches dans de multiples conférences. Il est également apprécié comme  philosophe et critique littéraire.

Pendant 5 ans (de 1899 à 1904), il travaille comme professeur pour adultes à l’Université Populaire de Berlin. Ses élèves se souviennent avec enthousiasme de son enseignement.

Du côté de la spiritualité

Les années 1900 marquent  un tournant important dans la vie de Steiner: il commence à exposer prudemment certaines de ses expériences et recherches dans le domaine des sciences dites spirituelles ou occultes. En effet,  dès l’âge de sept ans, Rudolf Steiner eut des expériences intérieures qui devaient l’imprégner sa vie durant: il vivait les mondes suprasensibles comme une réalité permanente (…)», mais n’osait pas parler de ses expériences   son entourage. 

Ses craintes étaient fondées: plus il fait connaître ses idées au grand public, qui s’y intéresse vivement, plus ses adversaires deviennent nombreux. Les mondes académiques et culturels lui tournent le dos. Mais son activité de conférencier reste extrêmement riche: il donne au total  plus de 6.000 conférences sur des sujets très variés (médecine, économie, agriculture, architecture, éducation…) et ce dans de nombreuses villes européennes.

Il faut dire que «L’étrangeté et le caractère le plus souvent ésotérique de ses textes posent des problèmes quasi insolubles aux scientifiques et aux philosophes» 2.

Nous allons mettre cette question de côté ici pour plutôt nous intéresser  à ses idées sur l’éducation, qui sont restées les plus répandues, principalement dans les pays germanophones (moins chez nous, en francophonie).

Éduquer «à la liberté»

Au regard de ses fondements anthroposophiques, la pédagogie de Steiner se différencie fortement des  autres pédagogies actives que nous avons développées dans nos articles précédents (Decroly, Freinet, Montessori).  L’idéal de Steiner est  d’éduquer «à la liberté», afin que chacun.e puisse choisir de mener sa vie comme il/elle  l’entend, et pas nécessairement une vie dictée par les impératifs économiques de la société: «Plus nos potentialités d’expression sont riches et diversifiées, plus le moi de l’homme peut consciemment utiliser ses ressources afin d’arriver à une décision juste, plus notre liberté intérieure est grande»3 . Sa philosophie se fonde sur l’idée que l’amour, la confiance et l’enthousiasme, en lieu et place de l’ambition, la crainte et la compétition, dotent les enfants de la sérénité et des forces qui leur seront indispensables pour avancer dans un monde incertain, y réaliser   leur projet d’existence, tout en contribuant au progrès humain.

«Rythmes + rituels = développement harmonieux d’un enfant»4

Pour Steiner, les rythmes du développement de l’enfant sont découpés en périodes de 7 ans (les septaines), chacune correspondant à une méthode différente d’apprentissage.

Dans la première période, qui va jusqu’à7 ans, on  n’enseigne que par le jeu et l’imitation. Il n’est donc pas question dans une école Steiner de commencer à lire ou écrire avant  cet âge. Le jeu libre y est encouragé pour développer  l’imagination, sont proposés des matériaux naturels uniquement:laine, tissu, bois…

De 7 à 14 ans, une place importante est donnée à la création artistique. Celle-ci doit stimuler la curiosité de l’enfant et son intérêt pour la connaissance, tout en favorisant le développement de sa personnalité. Enfin, de 14 à 21 ans, ce sont les facultés d’intellectualisation et de raisonnement qui vont être mises en avant. En principe, les enfants appartiennent au même groupe classe pendant toute leur scolarité et gardent le même professeur pendant  chaque septaine.

La répartition 1/3 d’activités intellectuelles, 1/3 d’activités manuelles et physiques et 1/3 d’activités artistiques laisse plus de place à la partie créative que dans les autres pédagogies. Elle est volontairement maintenue tout au  long du cursus scolaire pour viser le développement globalet  unique de chaque élève. «Le dessin, la peinture, le modelage, la musique, le chanté veillent la créativité, mais contribuent aussi à mieux assimiler les  apprentissages fondamentaux et les matières générales» 5. Par exemple, le modelage est utilisé pour que les élèves forment leurs premières lettres ou plus tard apprennent l’anatomie ou la géométrie.

Le déroulement de la journée est un autre élément clé. Chaque jour comporte une succession précise de moments et de rituels qui varient selon l’âge des élèves. La matinée commence, par exemple, par la  récitation d’un poème-prière rendant hommage à la nature, puis, par roulement, par celle d’un poème personnel. Ce processus de répétition, tout en étant structurant, permet aussi de ne pas submerger les élèves d’informations ou de nouvelles activités.

Steiner va encore plus loin dans l’importance qu’il donne au rythme. Il développe avec sa deuxième épouse Maria Von Sivers un nouvel art du mouvement appelé eurythmie. Sa caractéristique est de représenter des idées au  moyen de mouvements corporels (gestes pour le sens, pour les sonorités, les phrases, les notes, etc.). «On ‘marche’ les rythmes, les positions des pieds les plus variées sont aussi des moyens d’expression, mais avant tout on ‘marche’ dans l’espace des formes qui peuvent être linéaires ou circulaires, individuelles ou collectives, géométriques ou libres et poétiques»6 .

Une différence forte par rapport  aux autres pédagogies actives est la place plus importante donnée à l’enseignant.e. La disposition des tables l’indique clairement: alors que dans une classe Freinet, Montessori ou Decroly les tables sont disposées en petits groupes ou en U, dans une  classe Steiner elles font face au tableau, comme dans une école traditionnelle.

Les écoles steiner-Waldorf en Belgique et dans le monde

Son école a été créée en 1919 pour les enfants du personnel de la fabrique de cigarettes Waldorf-Astoria, de sorte que le nom Waldorf est souvent attaché à celui de sa pédagogie active.

Les écoles Steiner prennent surtout leur essor après la 2 guerre mondiale, essaimant d’abord en Allemagne et en Europe du Nord.

En Belgique, c’est en Flandre que cette pédagogie est la plus appliquée: on y dénombre une vingtaine d’écoles fondamentales et secondaires. Une école seulement est recensée pour la partie germanophone du pays. Du côté francophone, on compte 3 jardins d’enfants, une école à Court-St-Etienne  et l’autre à Templeuve (maternelle et primaire). Depuis  014, l’école EOS a ouvert ses portes à Bruxelles avec des sections maternelles et les premières classes de primaire, l’idée étant de proposer le cursus complet dans le fondamental d’ici les 5 prochaines années.

Cette pédagogie alternative a fait des adeptes sur tous les continents, avec actuellement un millier d’écoles et 2.000 jardins d’enfant pour 250.000 élèves, le plus grand nombre se situant en Allemagne et  aux Pays-Bas.

La plupart des enseignant.e.s  disposent d’une double formation: le diplôme officiel pour enseigner dans leur pays et en plus un cursus spécifique de formation à la pédagogie Steiner. Celui-ci dure 2 à 3 ans et comprend des  stages pratiques supervisés.

En conclusion

La pédagogie Steiner, par les valeurs qu’elle véhicule et son mode d’organisation spécifique a ses partisan.e.s et ses détracteur.trice.s. L’aspect mystique de son œuvre, qui en rebute certain.e.s, n’est pas un problème pour d’autres, qui sont justement attiré.e.s par le rapport à la nature ou la relation corps-esprit qui serait favorable aux apprentissages.

 

Nathalie Masure, Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente

1. «Éduquer vers la liberté. La Pédagogie de Rudolf Steiner, Les Trois Arches, 1972, p 8.
2. «Quinze pédagogues. Leur influence aujourd’hui», sous la direction de Jean Houssaye, Bordas, 2002. P 107.
3. «Éduquer vers la liberté. La Pédagogie de Rudolf Steiner, Les Trois Arches, 1972, p 261.
4. «Le grand guide des pédagogies alternatives. + de 140 activités de 0 à 12 ans», M. Deny, A-C. Pigache, Eyrolles, 2017, p 101.
5. Ibidem.
6. www.eurythmiste.be/ eurythmie/eurythmie.htm


Une pédagogie très controversée

La pédagogie prônée par Steiner fait encore l’objet de nombreuses controverses. Certains parents ont notamment peur des dérives sectaires qui lui ont été attribuées. La FELSI (Fédération des Établissements Libres Subventionnés Indépendants), qui doit veiller à ce que les écoles qui demandent leur affiliation respecte la réglementation de la Fédération Wallonie-Bruxelles, nous signale avoir dû refuser celle d’une école Steiner. Ce refus a  été motivé pour deux raisons: d’une part le redoublement en maternelle y est instauré en fonction de la maturité de l’enfant. D’autre part, les professeur.e.s ont l’obligation de suivre des formations payantes à leurs frais le week-end.


Un programme immuable

C’est étonnant! Les écoles Steiner d’aujourd’hui fonctionnent encore selon le programme établi par leur fondateur il y a 100 ans. Tous les élèves des écoles Steiner voient donc les mêmes thèmes au même âge. Par exemple, les jeunes de 13-14 ans se penchent sur «les grandes découvertes», «les conditions matérielles et économiques des sociétés»… L’eurythmie est toujours pratiquée à raison d’environ 2 heures par semaine.


Dates-clés

1861: Naissance de Rudolf Steiner en Croatie.
1891: Il obtient son doctorat de philosophie.
1899: Mariage avec Anne Eunike, dont il se sépare après quelques années.
1907: Série de conférences sur la pédagogie.
1913: Création de la société anthroposophique .
1914: Mariage avec Marie Von Sivers, sa principale collaboratrice.
1919: Fondation de la 1ere école Steiner à Stuttgart.
1925: Décès à Dornach, en Suisse.