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Regards de mamans issues de milieux défavorisés sur l’école maternelle

Regards de mamans issues de milieux défavorisés sur l’école maternelle
La relation compliquée entre les familles pauvres et les enseignants n’est pas un phénomène nouveau. Elle provient en partie d’une incompréhension entre les parents de milieux défavorisés et les enseignants. Nous avons voulu comprendre la façon dont les parents de milieux défavorisés perçoivent le monde scolaire en partant de  quatre entretiens biographiques approfondis réalisés auprès de mamans de milieu social défavorisé ayant des enfants à l’école maternelle.

La méthode d’analyse des entretiens biographiques pour cette recherche est l’analyse structurale de récits. Cette méthode accorde une importance extrême à la « parole des gens ». « Le mot n’entre pas dans l’expression à partir d’un dictionnaire mais à partir de la vie » disait Mikhail Bakhtine. Le discours est inévitablement lié au langage, on pourrait croire qu’il est facile de saisir la parole des gens tant cela semble renvoyer à une compétence ordinaire partagée par tous, mais pour saisir scientifiquement, méthodiquement la parole, une méthodologie rigoureuse est nécessaire.

Chaque maman et chaque récit sont uniques, chaque manière de prononcer et de relier les mots est dissemblable, chaque manière de percevoir le monde social et scolaire est différente. Cette méthode de travail permet d’aller à la rencontre de quatre mamans de milieux défavorisés et de les amener à argumenter à propos du sens de leur vie, de leur ressenti et de leur manière de percevoir l’école maternelle, le monde social dans lequel elles vivent. Ainsi la maman met elle-même en mots ses croyances à propos de son monde, elle donne sens à la réalité, elle produit le sens de « sa » réalité. Cette méthode permet également de construire le monde symbolique de ces mamans, de ces femmes par rapport à la culture de l’école et aux instituteurs. C’est en comprenant la perception des quatre mondes distincts des mamans que nous déchiffrons leurs réalités, leurs valeurs et leurs regards sur l’école maternelle et sur les enseignants.

Trois des mamans rencontrées ont un parcours social et culturel presque similaire. L’une a un parcours plus différent, cette dernière élève ses enfants avec son mari. Toutes se battent pour un mieux-être dans la famille et pour rassembler la famille au complet. Ces quatre mamans aspirent toutes à une amélioration de leur vie quotidienne et familiale pour elles-mêmes, leurs enfants et pour l’une d’entre-elle, pour son mari. Elles ont une manière de représenter leur but, leur quête  qui leur est propre et une manière différente de se représenter et d’investir l’école.

Certaines mamans voient l’école comme un moyen. Pour l’une, séparée de son compagnon, l’école est une manière d’entrer en contact avec le papa de l’enfant. Cette maman souhaiterait que l’école crée le lien entre le papa et la maman. Pour une autre, c’est l’école qui doit donner une éducation stricte aux enfants, elle attend de celle-ci une grande collaboration. Pour une troisième maman, l’école permet de s’intégrer dans le village, dans l’école, d’entrer en contact avec d’autres parents. Pour la dernière, l’école est vue comme un obstacle, elle n’a pas confiance en l’école, elle a très peu de contact avec les instituteurs et ne participe pas du tout à la vie de l’école.

A travers leurs quêtes et les différentes stratégies utilisées par les mamans, nous constatons un lien avec la confiance : en l’école, en soi et aux instituteurs. Un ressenti positif de l’école entraine la participation de la maman à la vie de l’école. Bien entendu, tout cela n’est pas dû seulement à la seule responsabilité de la maman. Une des mamans en est le parfait exemple, celle-ci s’inscrit dans une démarche très participative vis-à-vis de l’école, et elle ne reçoit pas de retour de l’école, elle se décourage et sa confiance en l’école s’en voit diminuée. L’école doit faire le premier pas et doit permettre cette confiance et ce contact avec les parents.

Leur réseau

De ces récits de ces mamans, ce qu’il en ressort très fortement, c’est le rôle essentiel joué par le réseau familial, amical ou institutionnel dans l’histoire de ces mamans et de la représentation du monde. Plus les mamans ont un réseau « d’aidants » (personnes qui les aident à atteindre leurs objectifs) large et fort, au plus ces mamans pourront faire face à leurs « opposants » (personnes les empêchant d’atteindre leurs buts) ainsi qu’aux nombreux obstacles qu’elles rencontreront. Ce réseau a une influence sur les choix et les stratégies développées par les mamans.

Pour toutes, ce qui est le plus important dans la vie de chacune, c’est la famille et  la communauté familiale. Trois des mamans sont séparées –au moins partiellement- de leurs enfants, il est dès lors encore plus difficile de s’impliquer dans une vie associative, à la vie de l’école. La priorité de trois de ces mamans est le retour de leurs enfants au sein du foyer et leur bien-être. Une fois que ces dernières auront réuni leurs enfants, peut-être pourront-elles penser à d’autres priorités comme une participation active à l’école.

Les réunions de parents

Certaines mamans s’y rendent car ce sont pour elles des moments importants. D’autres aimeraient y participer mais ne sont pas tenues informées ou reçoivent trop tard l’information et donc ne participent pas à ces réunions. D’autres s’y rendent et ne se sentent pas accueillies et attendues. D’autres ne se rendent pas aux réunions…

Cette fréquentation irrégulière et les absences des familles à l’école s’expliquent notamment par «  la distance culturelle qui existe entre l’école et la famille. Les plus pauvres ne fréquentent pas l’école comme ceux qui appartiennent à d’autres classes sociales. » [1]. Une des premières raisons est parce qu’ils doivent faire face à de nombreuses difficultés et aussi parce qu’ils sont, en général, méfiants à l’égard de l’école suite aux expériences négatives qu’ils y ont sans doute vécues.

Dans l’exploration de la littérature, plusieurs auteurs esquissent différents profils des parents issus de la pauvreté et expliquent les raisons de leurs fréquentations irrégulières à l’école pour certains :

  • Ils ont peur, ils ont honte. Parfois certains parents ne savent ni lire, ni écrire, ils ne savent pas ce que l’école attend d’eux.
  • Ils se sentent jugés
  • Les conditions de vie des familles : sommeil insuffisant, problème de santé et d’hygiène, démarches administratives lourdes, la garde des petits quand les parents travaillent,…
  • Expériences négatives des parents par rapport à l’école
  • L’emploi : souvent du travail en noir avec un horaire très variable
  • Les moyens de transport, difficulté des parents d’amener leurs enfants à l’heure, car tous ne vont pas dans la même école, et ils ont des horaires différents.

 

« L’absentéisme scolaire de nos enfants est souvent interprété comme une preuve que nous sommes de mauvais parents, alors qu’il est plutôt la conséquence de toutes nos difficultés quotidiennes accumulées. »[2]

 

L’école, c’est essentiel

A l’issue de cette recherche, les mamans ont exprimé leur satisfaction d’avoir été « prises au sérieux ». Elles ont rappelé l’importance d’une bonne collaboration entre

parents et enseignants. C’est pour elles essentiel que les enseignants et les parents s’accordent sur l’éducation reçue à la maison et sur l’éducation donnée à l’école. Une des mamans explique que son fils a changé de classe et qu’il a une nouvelle institutrice et qu’il se sent mieux en classe et que son comportement s’améliore. Cette maman explique également que cette institutrice est très ouverte et qu’elle va à la rencontre des parents, du coup cette maman se sent plus à l’aise d’interpeller l’institutrice. Alors elles peuvent ensemble réfléchir sur le comportement difficile de son fils. Elle souligne également que malgré un bon contact avec l’institutrice, elle a cependant encore peur de contrarier l’enseignante si elle n’est pas en accord avec celle-ci, car elle redoute que si un conflit s’opère, que ce soit l’enfant qui en subisse les conséquences.

Les mamans ont insisté pour dire que l’école est importante pour elles et pour leurs enfants. Elles y mettent beaucoup d’espoir.  L’école est perçue comme un moyen pour leur enfant de sortir de la pauvreté, « pourvu qu’ils n’aient pas la même vie que nous »[3]. Et pourtant, très souvent les enseignants pensent que les parents de milieux défavorisés se moquent de l’école et de ses apprentissages. Alors que de nombreuses études sont unanimes pour dire que l’école est importante pour les familles de milieux défavorisés, même si ces dernières ne connaissent pas les codes, les manières, les comportements à adopter pour réussir à l’école. C’est donc à ce moment, dès les premiers contacts entres parents et enseignants que le rôle des instituteurs est primordial. Ils doivent avoir cette connaissance de la méconnaissance des familles sur ce qu’elles attendent de l’école et/ou de ce que l’école attend des familles.

Pour comprendre ces familles, pourquoi ne pas aller à leur rencontre plutôt que d’attendre un signe de leur part ?

A travers la paroles de ces mamans, nous constatons qu’il est essentiel d’encourager les instituteurs et les familles de milieux défavorisés à se rencontrer et à dialoguer pour se comprendre, pour collaborer et pour modifier les représentations et les préjugés de chacun. Ces rencontres entre parents de milieux défavorisés et enseignants permettraient de mettre des mots et de comprendre le sens caché de certains comportements : ne pas se rendre aux réunions de parents, les absences irrégulières, les retards, les parents qu’on a jamais vus,…Derrière ces différents comportements, dûs en partie à des situations de grande pauvreté se cachent de la peur, de la méfiance et de l’insécurité vis-à-vis de l’école et des enseignants. Ces derniers en prenant connaissance de ces histoires, en rencontrant les parents, pourront dénouer ces nœuds et construire ensemble une collaboration permettant d’aboutir à des objectifs communs.

Amandine Dewez

 

Cet article est une synthèse d’un mémoire de master en sciences politiques, économiques et sociales (Fopes-UCL 2015) sous la supervision d’Eric Mangez et Georges Liénard, intitulé « Regards de parents de milieux défavorisés sur l’école maternelle. Une approche par l’entretien biographique »

[1] Rapport Général sur la Pauvreté, réalisé à la demande du Ministre de l’Intégration sociale, Fondation Roi  Baudouin, en collaboration avec ATD-Quart Monde Belgique, Union des Villes et commune belges, section CPAS, Bruxelles, 1994,  p.327

 

 

[2]Idem, p.340

[3] Ibidem, p.333