Actualité: Désobéissance civile, Société

Quand la jeunesse désobéit

Quand la jeunesse désobéit
Sommaire du dossier
Face à l’inaction des politiques, et sous l’impulsion de l’adolescente suédoise Greta Thunberg, des millions de jeunes, partout dans le monde, sèchent l’école pour alerter sur les dangers du changement climatique.
Climat: désobéir pour faire bouger les lignes

Les mouvements de jeunes et d’enfants ont toujours existé mais on en parle peu. Dans un article paru dans le Éduquer de juin 2018[1] , la sociologue Elsa Roland expliquait que «l’histoire de l’école n’était pas ce fil continu et progressif vers l’émancipation que raconte la mythologie modernisatrice». En effet, les jeunes se sont toujours révoltés contre l’institution scolaire. Citons, par exemple, pendant la première moitié du XIXe siècle en Allemagne, le «Judenbeweging», un mouvement de jeunes revendiquant à la fois le refus d’être éduqué par des adultes et le droit à l’auto-éducation. Autre exemple, en Angleterre, en 1911, une grève menée par des dizaines de milliers d’enfants s’organise dans plus de 62 villes pour demander une diminution de l’obligation scolaire, des vacances pour le travail saisonnier, l’abolition de la ceinture et du travail à la maison, etc.

Par ailleurs, toujours selon Elsa Roland, «les jeunes et les enfants sont également bien souvent à la base des révoltes et des mouvements de résistance»: pour exemple, la participation massive de la jeunesse dans les mouvements d’agitation populaire durant l’Ancien Régime ou leur présence dans les mouvements de résistance au nazisme pendant la Deuxième Guerre mondiale (50% des Forces Libres auraient été constituées de jeunes de moins de 20 ans). Aux USA, lors de la guerre du Vietnam, deux organisations se constituent: Student for a Democratic Society et Youth Liberation of Ann Arbor qui participent toutes deux à l’abaissement du droit de vote à dix-huit ans. En Italie, dans les années 60, au moment où un tiers des ouvriers des usines Fiat refuse d’aller travailler, jusqu’à 30% des écolier·e·s refusent d’aller à l’école. En France, dans la foulée de Mai 68, on assiste, en 1971, à la création éphémère du Front de libération de la jeunesse…

Mais pourquoi si peu d’informations sur ces mouvements? Selon la chercheuse, «les résistances juvéniles sont marquées par leur caractère éphémère et fragmentaire. Sans capacité d’institutionnalisation de leur propre mémoire – qui leur permettrait de s’installer dans la durée -, ces rébellions constituent autant de discontinuités à la fois sur le plan temporel et spatial».

La désobéissance civile au cœur de l’action

Le mouvement des jeunes pour le Climat qui a émergé ces deux dernières années trouve son origine dans l’action menée par Greta Thunberg, jeune Suédoise née en 2003. Diagnostiquée autiste Asperger, elle est touchée, dès l’enfance, par les enjeux climatiques. En 2018, elle participe à un concours d’écriture dont elle est lauréate, son article porte sur ses craintes face au changement climatique. Dans ce cadre elle commence à participer à des groupes de réflexion encadrés par un écologiste célèbre, Bo Thorén, qui suggère l’idée d’une grève scolaire sur le modèle de celle qui a été menée aux USA, suite à la fusillade de Parkland. Pour rappel, un mois après la tuerie, des lycéen·ne·s, partout sur le territoire américain, étaient sorti·e·s de leur établissement pendant 17 minutes, qui correspondaient au nombre de morts lors de la fusillade, réclamant ainsi une législation plus stricte sur le port d’armes. Greta Thunberg choisi de faire grève quand les autres militant·e·s du groupe optent, quant à eux, pour une marche. Elle se retrouve donc seule devant le parlement à Stockholm, avec sa célèbre pancarte: «Grève de l’école pour le climat», exigeant que le gouvernement suédois réduise les émissions de dioxyde de carbone d’origine anthropique, comme prévu par l’accord de Paris. Elle négocie avec ses parents le droit de manifester chaque vendredi, et utilise sur les réseaux sociaux les hashtags #Klimatstrejka, #ClimateStrike et #FridaysforFuture. Son appel «Fridays for Future» a tout de suite été très relayé par les médias, devenant viral.

Les jeunes se mobilisent

Suite à l’appel de l’adolescente suédoise, le 29 décembre 2018, en Belgique, deux lycéennes, Anuna De Wever et Kyra Gantois, invitent les étudiant·e·s belges à faire grève chaque jeudi. Ainsi, parallèlement aux marches organisées par la société civile, dès janvier, des dizaines de milliers de jeunes commencent à battre le pavé, tous les jeudis, dans les rues de Bruxelles et dans les autres villes du pays. Ils seront 35 000 le 24 janvier. Greta Thunberg reste leur mentor[2] : «Elle est notre source d’inspiration», assure une élève de l’Institut Saint-Jean Berchmans de Bruxelles dans une manifestation. «C’est très fort de la voir en chair et en os. Elle est ma déesse» explique Adélaïde Charlier, l’une des figures du mouvement dans la partie francophone du pays. D’autres jeunes, partout dans le monde, prennent le relais, comme Nakabuye Hilda Flavia en Ouganda, par exemple, ou encore Ralyn Satidtanasarn, en Thailande.

Pourquoi tant de filles? Selon la sociologue Vanessa Jérôme, «L’écologie citoyenne fait partie ‘des causes délaissées par les hommes’, ce qui laisse plus de place aux femmes pour s’y investir (…) Il y a plus de femmes car il n’y a pas de pouvoir à prendre», résume-t-elle. «Mais, ce sont des mouvements émergents. Il faudra voir s’il y aura encore autant de femmes dans quelques années»[3] . Par ailleurs, Oriane Petteni, doctorante en philosophie politique, expliquait dans Le Soir, «Greta est dans le discours des émotions, un nouveau style politique puisqu’en matière de climat, les émotions avaient été mises à distance, tout le débat était jusqu’ici très scientifique. Or, les femmes sont beaucoup plus socialisées à exprimer leurs émotions. On a le droit de le faire. C’est même ce qu’on attend de nous. Contrairement à un homme qui sera vu comme moins viril s’il s’attendrit pour le destin d’un ours polaire[4] ».

La crainte de l’avenir

Dans les discours des jeunes engagés, la peur de l’avenir est omniprésente. Le 4 décembre 2018, Greta Thunberg s’adressait à la COP24, le sommet des Nations-Unies sur les changements climatiques: «Ce que nous espérons atteindre par cette conférence est de comprendre que nous sommes en face d’une menace existentielle. Ceci est la crise la plus grave que l’humanité ait jamais subie. Nous devons en prendre conscience tout d’abord et faire aussi vite que possible quelque chose pour arrêter les émissions et essayer de sauver ce que nous pouvons.» Plus tard, en septembre 2019 à l’ONU, elle renchérit: «Comment osez-vous? Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles creuses».

De son coté, Timothée, 14 ans, présent à la manifestation du 24 octobre à Bruxelles nous explique: «Je regarde l’avenir avec peur, je ne suis pas rassuré (…) Les jeunes s’engagent parce qu’ils veulent une vie correcte, on a peur de plus pouvoir faire machine arrière, que cela devienne trop grave». Pour Achille, 19 ans, membre de Génération Climat, «si les gouvernements sont encore en place, ils vont devenir de plus en plus autoritaires. J’ai peur qu’on arrive à une encore plus grande crise sociale dans les années à venir, justement à cause du climat. Si on continue comme ça, c’est même pas dit qu’on laisse la possibilité aux générations suivantes de vivre sur la planète. J’ai pas envie d’éduquer des enfants dans ce monde». Un discours aussi qui fait la part belle aux scientifiques, et porte sur l’incapacité des politiques à agir. Greta Thunberg expliquait «Nous savons que la plupart des politiques ne veulent pas nous parler. Bien. Nous ne voulons pas leur parler non plus. Nous voulons qu’ils parlent aux scientifiques, qu’ils les écoutent». Son entourage donne d’ailleurs, plusieurs noms de scientifiques réputés qu’elle consulterait régulièrement. Achille, de Génération climat, reste, malgré tout, très défaitiste: «Concrètement à quoi ça nous a servi tout ça? On n’est nulle part…».

Comment le monde les regarde?

Les adultes, sont-ils sensibles aux arguments des jeunes? Une bonne partie, oui. Certains parents déjà. Greta Thunberg avait testé sa capacité à convaincre auprès de sa famille, qui était alors devenue végan, sa mère avait aussi abandonné sa carrière de chanteuse d’opéra pour ne plus prendre l’avion et son père acheté une voiture électrique. Même chose chez Timothée, «J’encourage mes parents, je les force à acheter des trucs locaux. Je pense que les ados ont un rôle à jouer. La plupart du temps, c’est ça qui marche, convaincre les enfants qui vont alors convaincre les parents. Parce que les parents ont d’autres choses en tête». Chez Achille, «Quand on n’est pas d’accord, avec mes parents, je leur dis: c’est quelle génération qui nous a plongé dans ce bordel, et quelle génération va devoir faire face?».

Et puis beaucoup d’autres adultes les soutiennent aussi: des politiques comme Barack Obama ou le maire de New York, Bill de Blasio, qui a autorisé les écolier·e·s, les collégien·ne·s et les lycéen·ne·s – soit potentiellement 1,1 million de jeunes – à sécher les cours l’après-midi pour afficher leur engagement auprès de Greta Thunberg en visite à New York; des célébrités aussi, comme Leonardo Dicaprio. Notons que Greta Thunberg a même été pressentie pour le Nobel de la paix 2019 (finalement attribué au premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed).

Si Greta Thunberg suscite l’admiration de beaucoup, elle essuie aussi un nombre incroyable de critiques de la part de personnes plus âgées, d’hommes surtout.

Les mois de septembre et d’octobre nous ont offert un joli florilège de commentaires négatifs ou déplacés à son égard. Le 24 septembre, Emmanuel Macron s’exprimait ainsi au sujet de l’adolescente: «Des positions très radicales, c’est de nature à antagoniser nos sociétés», après que la Suédoise, aux côtés de quinze autres jeunes, ait déposé une plainte devant le Comité des droits de l’enfant de l’ONU contre cinq pays, l’Argentine, le Brésil, la Turquie, l’Allemagne, mais aussi la France. Bernard Pivot, quant à lui, écrivait sur Twitter, le 25 septembre: «Dans ma génération, les garçons recherchaient les petites Suédoises qui avaient la réputation d’être moins coincées que les petites Françaises. J’imagine notre étonnement, notre trouille, si nous avions approché une Greta Thunberg…». Tollé sur la toile! le 12 octobre, c’est au tour du ministre des Affaires étrangères Brésilien, Ernesto Araujo, d’ironiser sur la jeune militante et de critiquer «l’idéologie» du «climatisme» lors d’un forum d’ultra-conservateurs organisé à Sao Paulo. À Rome, le 7 octobre, un mannequin à l’effigie de Greta Thunberg a été pendu sous un pont de la ville. Et sur France Inter, la secrétaire d’État à la Transition écologique et solidaire, en France, Brune Poirson disait: «Quelles sont les solutions qu’elle met sur la table? Je ne sais pas.» N’est-ce pas plutôt à une ministre de l’écologie de proposer des solutions?

L’espoir

Timothée nous disait: «le seul moyen d’avoir de l’espoir, c’est de venir à des manifestations comme celle-ci et de voir qu’on n’est pas tout seul». Pour Achille: «la lutte en elle-même, c’est un moyen de s’émanciper, dans une action directe, ça me fait du bien, au moins je résiste, je fais quelque chose, cela n’engage que moi mais cela m’aide pas mal à tenir le coup». Car oui, face à une situation alarmante, l’espoir reste le leimotiv de ces mouvements de jeunes. «Le monde se réveille, et le changement arrive, que cela vous plaise ou non. Merci», avait conclu Greta Thunberg devant l’ONU à New York.

Juliette Bossé, secteur communication

 

[1] https://ligue-enseignement.be/ quand-les-enfants-se-revoltent/

[2] Le Parisien, 21/02/2019.

[3] Le Berry.fr, 31/03/2019.

[4] Le Soir, le 22/03/2019.


Désobéissance civile: définition

C’est l’américain Henry David Thoreau qui est le premier à avoir utilisé ce terme en 1849 dans son ouvrage La Désobéissance civile (qui inspirera d’ailleurs Martin Luther King et Gandhi) qu’il écrit après avoir été incarcéré pour avoir refusé de payer une taxe à l’État qui pratiquait alors l’esclavagisme. «La désobéissance civile est une action illégale et non violente. C’est dire qu’entre ce que dit la justice et la loi, on choisit de désobéir à la loi.
Toute désobéissance n’est pas une désobéissance civile: il faut que cela se fasse dans l’intérêt général» explique Manuel Cervera-Marzal auteur de «Les Nouveaux Désobéissants: citoyens ou hors-la-loi?». La désobéissance
civile, plus qu’un moyen pour construire un autre monde, est aussi un vecteur de changement social. C’est l’analyse qu’en fait Jérôme Dupont pour Barricade: «Les processus qui la traversent participent à créer la société
que les acteurs désirent voir demain – avec toutes les tensions qui peuvent en naître. Dès lors, elle apparaît porteuse de transformation sociétale, par sa stratégie certes, mais aussi par la manière dont elle est mise en pratique (participation active de tous dans la prise de décision horizontale au consensus, la quête d’autonomie de l’individu et du collectif, la reconnaissance de l’autre dans sa singularité , la convivialité , la solidarité …».

1. Jérôme Dupont, «La désobéissance civile, vecteur de changement social?» Barricade, 2013. Téléchargeable en ligne: www.barricade.be/sites/default/files/ publications/pdf/2013-jerome-desobeissance_civile.pdf

Manon Legrand


Une grande méconnaissance des élèves sur les enjeux climatiques

En 2018, Christophe Schoune (lire notre interview) a fondé l’association Climate Voices , qui regroupe aujourd’hui une trentaine d’acteurs du monde de la science, des médias, de la culture. Son objectif: informer et sensibiliser les jeunes de manière novatrice sur les enjeux climatiques et créer des ponts entre les jeunes de tous les continents. Une nécessité, constate Christophe Schoune car les manifestations des jeunes pour le climat ne doivent
pas faire illusion. Tous ne sont pas conscientisés et informés. «J’en ai fait l’expérience personnellement. En 2018, nous avions tourné au Sénégal des vidéos qui montraient l’impact du changement climatique sur la population locale. Nous les avons présentées dans plusieurs écoles techniques et professionnelles. Nous avons été sidérés de constater la très faible connaissance des mécanismes du changement climatique et une ignorance plus grande encore sur la question de la justice climatique. Notre intuition était la bonne: il faut aller vers ces jeunes peu conscientisés. Les manifestations des jeunes pour le climat sont très visibles mais elles ne concernent qu’une
minorité».
La connaissance et la conscientisation des enjeux climatiques sont liés à la fracture sociale, culturelle dans l’enseignement. C’est confirmé, souligne Christophe Schoune, par une récente enquête menée par l’APED (Appel pour une école démocratique). Elle compare les compétences acquises par les jeunes sur les enjeux climatiques en 2015 et en 2019 «et cette enquête est très inquiétante car elle montre que les savoirs sont en recul tant du côté néerlandophone que francophone». L’étude de l’APED montre aussi que plus les élèves proviennent d’un milieu défavorisé, plus leur ignorance et leur indifférence à l’égard du changement climatique est grande. «Un jeune sur deux dans les écoles techniques et professionnelles confond la cause du réchauffement climatique avec la question de la diminution de la couche d’ozone. Dix pour cent des jeunes dans l’enseignement général ignorent que le réchauffement climatique existe, 16% dans l’enseignement technique et professionnel. Les causes du réchauffement sont peu identifiées et les conséquences encore moins. Visiblement, quelque chose ne fonctionne pas dans la transmission des savoirs par les enseignants. Il est urgent que l’école se mobilise sur ces enjeux. Il faut aussi une action politique qui aille au-delà des opérations ponctuelles de sensibilisation des jeunes. L’enjeu, c’est la formation des profs».

À l’automne 2020, Climate Voices et l’agence Tempora organiseront une grande exposition itinérante sur le changement climatique, adressée prioritairement aux élèves de l’enseignement secondaire. Ce sera une exposition  ludique, interactive où les jeunes pourront s’informer, s’exprimer et même voter. «L’expo ciblera particulièrement les jeunes issus de milieux défavorisés qui ne bénéficient pas du même niveau d’information et d’inclusion sur les enjeux climatiques».

Martine Vandemeulebroucke