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Pour en finir avec la fabrique des garçons

Pour en finir avec la fabrique des garçons
Maths, sport et technologie pour les garçons, littérature et arts plastiques pour les filles… Skate, hip-hop, graf et rock pour les uns, danse, gym, équitation pour les autres… Quels sont les mécanismes de séparation et de hiérarchisation des
Eduquer 136: On ne naît pas homme, on le devient
sexes à l’œuvre à l’école et dans les activités périscolaires?

Quelque chose ne tourne pas rond chez les garçons. Les chiffres parlent d’eux-mêmes: au collège, ils représentent 80% des élèves sanctionnés tous motifs confondus, 92% des élèves sanctionnés pour des actes relevant d’atteinte aux biens et aux personnes ou encore 86% des élèves des dispositifs Relais (accueillant les jeunes entrés dans un processus de rejet de l’institution scolaire). Tous ces garçons ont-ils des problèmes, voire des troubles du comportement et/ ou de l’apprentissage? Des travaux récents sur la construction de l’identité masculine à l’école  montrent que leurs transgressions et leurs difficultés scolaires sont, le plus souvent et quel que soit leur milieu social d’origine, des conduites sexuées.

Très jeunes et surtout pendant les années de collège, période où la puberté vient sexuer toutes les relations, les garçons se retrouvent pris entre deux systèmes
normatifs. Le premier, véhiculé par l’école, prône les valeurs de calme, de sagesse, de travail, d’obéissance, de discrétion, vertus traditionnellement associées à la féminité. Le deuxième, relayé par la communauté des pairs et  la société civile, valorise la virilité hétéronormative et encourage les garçons à tout le contraire: enfreindre les règles, se montrer insolents, jouer les fumistes, monopoliser l’attention, l’espace, faire usage de leur force physique, s’afficher comme sexuellement dominants… Le but est de se démarquer hiérarchiquement et à n’importe quel prix de tout ce qui est assimilé au «féminin» y compris à l’intérieur de la catégorie «garçons», quitte à  instrumentaliser l’orientation scolaire, l’appareil disciplinaire ou même la relation pédagogique (qui, ne l’oublions pas, est aussi une relation sexuée).

Cette injonction paradoxale reflète celle de nos sociétés contemporaines qui  acceptent la coexistence du principe d’égalité entre les femmes et les hommes et d’une réalité fondée sur l’inégalité réelle entre les sexes, dans tous les champs du social. Le problème n’est pas de sauver les garçons, ni  de lutter pour l’égalité entre les filles et les garçons, ni même de combattre une homophobie qui structure leur construction identitaire. Le problème est d’en finir avec la fabrique des garçons. D’explorer la manière dont familles,  école et société projettent sur les «petits  mâles» des rêves, des désirs ou des fantasmes qui influent sur leurs identités et leurs carrières.

De décrypter les situations qui permettent à ces enfants d’intégrer et  d’expérimenter les mille et une ficelles du métier d’homme. Et de contrer enfin, les mécanismes de séparation et de hiérarchisation des sexes à l’œuvre à l’école et dans les activités  périscolaires. Tout ce qui encourage les enfants de sexe masculin à réprimer peu à peu leurs goûts personnels, leurs émotions, leurs affects, à rompre la relation à soi-même et à autrui.

Construction de l’identité masculine

S’il y a eu beaucoup de travaux sur les femmes dans une approche féministe, il y en a encore trop peu sur les hommes et sur la manière dont se construit leur identité masculine. Dès leur plus jeune âge, on éduque les garçons à l’agressivité, la compétition, à refouler le «je» au profit du «nous» du groupe de pairs, à masquer leurs émotions, à ne pas pleurer. C’est le prix à payer pour pouvoir dominer, plus tard, presque toutes les sphères  de la vie publique. Malheureusement, ils en subissent et en font payer les conséquences: 96.5 % de la population pénitentiaire est masculine; 69 % des tués en voiture sont des hommes [40 % des femmes tuées sont des passagères]; 78 % des personnes SDF sont des hommes et 35 % des femmes qui le sont ont fui un conjoint violent; 83.6 % des auteurs de crimes conjugaux sont des hommes; 80 % des personnes décédées par overdose sont des hommes, 75 % des personnes décédées par suicide sont des hommes.

À l’école, on dit aux garçons qu’il faut être obéissant, s’appliquer, mais s’ils sont trop sages, leurs camarades vont les traiter d’intellos, de  gonzesse», de «soumis». Cette pression exercée par les pairs et naturalisée par l’école («les garçons sont naturellement plus turbulents, moins appliqués, etc.» entend-on régulièrement) entraîne le fait qu’ils sont quatre fois  plus souvent punis que les filles, se retrouvent plus souvent en échec scolaire. Ils sont poussés à investir dans leur scolarité les matières à «haute valeur virile ajoutée» – les maths, le sport, la technologie – et à rejeter ce qui serait le «domaine des filles» – la littérature, les arts plastiques. La mixité, qui est pourtant un grand pas en avant, ne suffit pas à réduire ces différences puisque les garçons se construisent en se distinguant hiérarchiquement  de tout ce qui est féminin.

Dans les loisirs

Cette fabrique des garçons se prolonge hors de l’école. Dans un cadre que les enfants choisissent progressivement eux mêmes et qui tend à la séparation des sexes, les activités périscolaires, culturelles et sportives participent fortement  à la construction d’identités sexuées stéréotypées. La non-mixité des activités est particulièrement favorable aux garçons qui bénéficient de près de 75% des budgets publics destinés aux loisirs des  jeunes. Cela ne fait que renforcer une masculinité hégémonique qui se construit dans les«maisons des hommes» (stades, lieux de répétition des musiques et de cultures urbaines, terrains de sport, etc.) productrices de sexisme et d’homophobie. Le sport,parce qu’il désigne l’homme comme l’être le plus fort, apparaît comme un temple du masculin, même si la place des femmes,minoritaires, n’a cessé de progresser. Dans le monde de la culture, les pratiques des filles se heurtent à un plafond de verre:alors que dans les écoles et conservatoires de théâtre, musique, danse et arts plastiques elles sont les plus nombreuses,les garçons sont partout aux commandes dans les professions de l’art et de la culture. Seuls les vacances et les loisirs organisés semblent permettre une plus grande fluctuation des rôles de genre entre filles et garçons, même si les activités proposées par les animatrices et les animateurs reproduisent le plus souvent les stéréotypes de genre.

Ces recherches sur les loisirs des jeunes analysent les mécanismes psychologiques et sociologiques qui font que filles et garçons ont des choix plus ou moins imposés: les filles à la danse ou au piano, les garçons au foot ou à la batterie. Elles analysent aussi les mécanismes implicites qui favorisent les garçons. Dans les entretiens avec des élu.e.s ou des responsables de service jeunesse, le skate, le hip-hop, le graf, le rock apparaissent comme  les activités importantes, qui permettent aux jeunes de canaliser leur violence, de s’intégrer, de vivre leur adolescence le mieux possible. Le fait que ces activités soient à presque 100 % masculines n’est jamais analysé, pas plus que le faible niveau de subventionnement de la danse, de la gym, du twirling bâton, de l’équitation, qui sont les activités choisies majoritairement par les filles. Les municipalités ont investi massivement ces trente dernières années dans des terrains de sport d’accès libre (skateparks, citystades) quisont exclusivement occupés par les garçons. Cherchez l’équivalent pour les filles? Ne reproduit-on pas implicitement l’antique partage de l’espace: les garçons dehors, les filles à l’intérieur ou à la maison?

Aller vers plus de liberté dans les rôles de genre

Il ne s’agit pas d’empêcher les garçons de devenir des hommes mais d’empêcher que les plus virils et dominants imposent leur loi à toutes et tous, dans la cour de récréation comme en bas des tours ou dans la rue. Pour cela  il nous semble contreproductif de dépenser des sommes considérables à construire des «maisons des hommes» productrices de sexisme et d’homophobie. C’est vrai pour les stades ou les équipements sportifs d’accès libre, pour les «cultures urbaines»; c’est vrai aussi pour les salles de répétitions des musiques actuelles qui pourraient, en faisant quelques efforts, mettre en place une politique plus égalitaire en aidant un peu plus les filles musiciennes.

Tant que les inégalités demeurent fortes, la distinction entre le féminin et le masculin reste pertinente. Elle le resterait sans poser de problème si les normes qui régissent ce que doit être un homme et ce que doit être une femme pouvaient s’assouplir. Si les garçons, par exemple, pouvaient choisir en  toute sérénité d’être un homme hétéro, gay, bi, trans, père au foyer ou célibataire acharné de travail, footballeur ou danseur de  tango. Certains disent  que l’égalité entre femmes et hommes, en supprimant les différences, supprimerait la séduction et le désir. L’utopie queer, c’est  l’inverse: pourquoi voudrait-on s’arrêter sur le chemin de ce qui est considéré comme un progrès social majeur par plusieurs générations depuis les années 1970 (la contraception, les lois sur le divorce, l’IVG, l’égalité dans le travail, la libération sexuelle, le mariage pour tous)? La violence masculine et son expression politique, le patriarcat, reste la clé de cette révolution inachevée.

Article paru dans le cadre du Séminaire 2017/2018 – Université des femmes, Genre et éducation.

 

Sylvie Ayral, docteure en sciences de l’éducation, Yves Raibaud, géographe

Ancienne institutrice, Sylvie Ayral est professeure agrégée d’espagnol et docteur en sciences de l’éducation. Elle est l’autrice de l’ouvrage La fabrique des garçons. Sanctions et genre au collège, Puf, Paris (2011).

Yves Raibaud est maître de conférences à l’Université de Bordeaux-Montaigne. Il a collaboré avec Sylvie Ayral à l’ouvrage Pour en finir avec la fabrique des garçons, vol. 1 et 2, MSHA, Pessac (2014).

Sommaire du dossier


Dessin animés et stéréotypes

Les médias populaires sont des machines de représentations sociales qui transmettent des éléments de construction identitaire, des valeurs et des lignes de conduite.

Ainsi, la télévision est une institution de socialisation informelle puisque nous apprenons en grande partie les codes et normes de la société par la diffusion de programmes divers. La télévision

véhicule des images auxquelles il faudrait ressembler ou des comportements auxquels il convient d’adhérer. Elle génère ainsi un système de représentations cristallisées auquel on s’identifie. Ces stéréotypes sont par ailleurs tellement ancrés dans les esprits qu’il est assez difficile de les débusquer. Actuellement dans les dessins animés, si les héroïnes sont plus aventurières, indépendantes et combatives qu’avant, ce n’est néanmoins pas un trait majeur.

Le modèle féminin présenté relève de la  sensibilité, de la séduction, de la beauté et de la soumission. Les héros, quant à eux, sont considérés comme gentils et corrects mais ça s’arrête là, ils ne montrent pas plus leurs sentiments pour autant.

Le modèle masculin se révèle appartenir au domaine de la force, de la  puissance, de l’humour et de l’espace public. Il convient donc, plus que jamais, d’accompagner les enfants, de les former à adopter un esprit critique vis-à – vis de ce qui les touche et focaliser nos forces sur l’éducation aux médias.

Alicia Novis, Chargée de communication au Monde selon les femmes, formatrice et conceptrice d’outils pédagogiques.


Le concept d’approche intégrée de l’égalité des femmes et des hommes (Gender mainstreaming)

Après le fédéral, en 2007, la Fédération Wallonie-Bruxelles a adopté, il y a deux ans, un décret Gender mainstreaming, portant sur l’intégration de la dimension de genre dans l’ensemble des politiques  de la Communauté française en vue d’éviter ou de corriger d’éventuelles inégalités entre les femmes et les hommes.

Concernant la partie «Gender budgeting», l’adoption du décret permet de classifier  les dépenses budgétaires selon qu’elles sont «neutres» (par exemple, l’achat de fournitures), «spécifiquement genrées» (les subventions aux associations luttant contre les mariages forcés, les subventions aux centres de planning familial pour des missions spécifiques de contraception…), ou «à genrer». Dans ce dernier cas, le décret oblige les politiques à s‘interroger sur l’impact des budgets alloués. Concernant les «subsides au monde du football» par exemple, plusieurs questions doivent-être posées: en plus de subsidier le football (sport intéressant traditionnellement davantage les hommes), octroie-t-on également des subsides aux sports qui  attirent plutôt les femmes? Ces subsides sont-ils répartis entre les équipes de football masculines et féminines? Ces subsides sont-ils utilisés pour briser les stéréotypes et éventuellement inciter les jeunes filles et les femmes à pratiquer le football? Etc.
L’adoption des textes de Gender mainstreaming est en lien avec l’engagement de la Belgique relatif aux droits des femmes et à l’égalité de genre lorsqu’elle a adopté, en 1995, la Déclaration et le programme d’action de Pékin des Nations Unies. Le Gender mainstreaming constitue désormais une obligation légale.

 

Crédits illustration: La Guerre des Boutons, de Yann Samuell, 2011. Copyright UGC Distribution