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«Nouvelles masculinités», une croyance absurde

«Nouvelles masculinités», une croyance absurde
«Nouvelle masculinité», «Homme nouveau», ces termes font aujourd’hui la Une des magazines… Pourtant, l’histoire de la masculinité n’est qu’une suite de renouvellements, dont le point commun demeure, sans exception, la domination des femmes. Et si l’égalité entre les êtres humains, ne pouvait voir le jour qu’en éliminant petit à petit les marqueurs matériels et symboliques de la séparation des sexes?
Eduquer 136: On ne naît pas homme, on le devient

Comme l’a mis en évidence l’anthropologue Françoise Héritier, la hiérarchisation entre les parties mâle et femelle de l’humanité, s’est fondée sur une mauvaise compréhension des phénomènes biologiques de la reproduction par nos ancêtres, il y a 200 000 ans. Observant que les uns déposaient dans le corps des autres du sperme qui y faisait naître un petit, ils et elles en ont déduit fort logiquement que c’étaient les hommes qui se reproduisaient dans le ventre vide des femmes. Celles ci devenant du même coup un outil de reproduction, objet qu’il est possible d’échanger,  de céder ou de détruire.

Sur cette méprise qui sera seulement déconstruite au XIX siècle par la compréhension du mélange des gamètes, l’humanité débutante a ainsi établi les premières briques conceptuelles qui ont servi, des dizaines de millénaires plus tard, à fonder les différentes civilisations sur base de la hiérarchie des sexes. La masculinité se définissait moins par des faits biologiques que par une position sociale  et l’exercice du pouvoir sous toutes ses formes dont le titre de propriété du corps des femmes.

La puissance de la norme

Aujourd’hui, lorsque l’on tente de définir la masculinité, il est rarement question de description physiologique puisqu’il y a, sur ce thème, un consensus évident; chacun connait les différences organiques qui séparent femmes et  hommes. Les oppositions naissent dès qu’il s’agit de donner une définition sociale d’un sexe dont on sait qu’elle est le résultat d’une construction culturelle. La puissance de la norme force chaque être humain selon son époque et sa culture, à considérer dans leur «normalité» un ensemble de critères qui définiront ce qu’est un homme (ou une femme). Une évidence porte chacun à considérer tel comportement, tel usage, telle attitude,  elle fonction comme masculine par exemple.

Et la reconnaissance intellectuelle de la construction sociale ne semble rien changer à l’affaire puisque même les auteurs et autrices travaillant à ces sujets continuent d’apparaître  visiblement au monde en parfaite cohérence avec leur sexe. On pourrait s’attendre à ce qu’ils et elles brisent les codes, ne serait-ce que d’un point de vue vestimentaire, or il n’en est rien, à quelques rares exceptions près. C’est que la remise en question des normes de genre peut s’avérer socialement coûteuse: ostracisme, moqueries voire violences en tout genre.

Même en pleine conscience du phénomène, chacun reste donc cloîtré dans sa colonne sexuée, pour le bénéfice des hommes qui détiennent des privilèges dans tous les domaines de la vie et au détriment des femmes.  Evidemment, des transformations sociales profondes et souvent sans rapport avec la hiérarchie de sexe, ont modifié  les rapports entre hommes et femmes. Celles-ci ont obtenu en occident les mêmes droits que les hommes  et une égalité formelle s’est peu à peu établie. Beaucoup d’hommes d’aujourd’hui, portés inconsciemment par des évolutions  culturelles ont adopté des comportements radicalement différents de ceux de leurs aïeux.

La masculinité sans cesse redéfinie

Du coup, l’idée d’une nouvelle forme de masculinité a fait surface, comme si toutes les formes de masculinité n’étaient pas toujours nouvelles par rapport à celles qui les ont précédées et très différentes selon les peuples et les classes sociales. À la cour du roi de France, les hommes étaient maquillés et portaient perruques et talons hauts, ce qui ne les empêchait pas d’apparaître comme parfaitement virils aux yeux de leurs contemporains.

«L’homme nouveau» fait aujourd’hui la Une des magazines, dans la parfaite ignorance que l’histoire de la masculinité n’est qu’une suite de renouvellements dont le point commun demeure sans exception la domination des femmes. L’histoire même de la construction sociale des deux genres ne peut d’ailleurs se définir qu’à partir de ce rapport de domination. Il n’existe pas de définition culturelle des hommes ou des femmes en soi mais toujours  en termes relatifs. La masculinité n’a jamais été autre chose que l’ensemble des caractères normatifs de la moitié de l’humanité par rapport à l’autre moitié sur laquelle elle exerçait son pouvoir,  quelque soit son sexe biologique. En effet, il existe des exemples où ce sexe biologique ne correspond pas au sexe social, comme chez les Burneshe (Albanie et pays environnants), ces femmes physiologiques devenues hommes sur le plan social  dans les familles privées d’héritier mâle. On connaît aujourd’hui les transsexuels qui choisissent également un sexe social différent de leur sexe physiologique et se retrouvent, du même coup, dans toutes les normes de leur  sexe apparent.

Pour l’égalité: refuser les normes de genre

Autrement dit, «être un homme» correspond à s’inscrire dans la norme sociale d’un groupe culturel, en dehors de toute orientation sexuelle, voire même de sexe biologique. Et remettre en question la masculinité ne peut  s’opérer qu’en réduisant les différences sociales qui séparent les deux sexes (exercer les mêmes fonctions, occuper les mêmes positions symboliques) et donc effacer ce qui définit socialement l’homme et la femme. L’égalité entre les êtres humains, quelque soit leur sexe, ne pourra donc s’établir que quand il n’y aura plus d’hommes ni de femmes sur le plan social.

L’idée même d’une «nouvelle» masculinité et d’une féminité à développer dans le cadre de l’égalité est tout simplement impossible puisque ces deux termes ne se définissent qu’en rapport à une hiérarchie de sexe, l’un par  apport à l’autre.Conscient que cette affirmation puisse choquer certains lecteurs, voire lectrices, je propose d’inverser le raisonnement en le pliant par l’absurde. Imaginons une société parfaitement  égalitaire où les rôles seraient distribués sans tenir compte des sexes. Chacun serait en haut ou en bas de l’échelle professionnelle, participerait aux tâches ménagères et parentales de façon égalitaire sans jamais bénéficier d’une promotion symbolique selon son sexe et toute forme de violence de genre aurait disparu. Dans cette société d’égalité, qu’est-ce qui différencierait encore l’homme de la femme? Puisque toutes les tâches, positions, revenus,  libertés seraient distribuées de manière non sexuée,la seule différenciation des deux groupes se résumerait à l’aspect biologique. Le sexe social serait effacé et il n’y aurait, sur ce point, plus d’hommes ni de femmes. Le sexe biologique n’exercerait plus l’injonction à appartenir à un groupe social dominant ou dominé puisque ceux-ci auraient disparu…

Nouvelle masculinité: nouvelle forme de domination

De ce point de vue, on peut considérer que l’apologie des nouvelles masculinités n’est rien d’autre que celle de la domination sous des formes acceptables à nos contemporain.e.s. Ce qui était tolérable hier ne l’est plus  aujourd’hui et l’on voit que, petit à petit, la frontière entre les deux groupes sociaux se réduit à mesure que la domination est rabotée par de nouvelles évolutions. Depuis peu, il n’est plus tolérable de pincer les fesses de sa  collaboratrice, attitude qui était pourtant quasiment normative chez les hommes de pouvoir.Et ce qui est parfaitement tolérable voire encouragé aujourd’hui, comme la galanterie, sera demain insupportable. Ce quel’on nomme de  façon péjorative le «politiquement correct» rassemble quantité d’attitudes nouvelles et non encore assimilées massivement, qui éliminent petit à petit tous les marqueurs matériels et symboliques de la séparation des sexes. De  de fait, on admet que rappeler à une femme qu’elle est une femme (au travail, par exemple) consiste à souligner la position infériorisée qu’elle est censée occuper traditionnellement. Les blagues sexistes jouent le même rôle,  raison pour laquelle elles sont de moins en moins tolérées.

On voit donc pourquoi les hommes résistent parfois aussi farouchement à ces évolutions. La fin de l’assujettissement des femmes entraîne la fin de la suprématie masculine et la disparition des deux groupes sociaux dont l’un  est tellement confortable à ceux qui l’habitent. Elle entraîne l’apparition d’une société où la position de chacun, dans tous les domaines de la vie sociale, n’est plus imposée par la possession des organes génitaux. Après 200 millénaires, le patriarcat se dissout comme une falaise attaquée par les vagues. La dernière en date s’appelant Weinstein.

 

Patric Jean, réalisateur, auteur, conférencier

Patric Jean est auteur, réalisateur, conférencier. Il a notamment réalisé le film «La Domination masculine» (UGC) et écrit deux livres à propos de l’abolition de la prostitution et de l’égalité femmes hommes. Il a été porte-parole de Zéromacho (mouvement  international d’hommes pour l’égalité)  pendant plusieurs années. Patric Jean donne des conférences à propos de l’égalité, l’engagement des hommes, la révolution non-linéaire, les écritures interactives, l’abolition de la prostitution, le masculinisme…

Sommaire du dossier


La Domination masculine
Patric Jean, 2009

«Je veux que les spectateurs se disputent en sortant de la salle», c’est ce que disait Patric Jean en tournant «la domination masculine». Peut-on croire qu’au XXI siècle, des hommes exigent le retour aux valeurs ancestrales  au patriarcat: les femmes à la cuisine et les hommes au pouvoir? Peut-on imaginer que des jeunes femmes instruites recherchent un «compagnon dominant»? Que penser d’hommes qui subissent une opération d’allongement du pénis, «comme on achète une grosse voiture»? Si ces tendances peuvent de prime abord sembler marginales, le film nous démontre que nos attitudes collent rarement à nos discours. L’illusion de l’égalité  cache un abîme d’injustices quotidiennes que nous ne voulons plus voir. Et où chacun joue un rôle. e