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Méritocratie: les paradoxes du rôle de l’école

Méritocratie: les paradoxes du rôle de l’école

Dans son ouvrage «Se ressaisir», la sociologue française Rose-Marie Lagrave, directrice de recherche au sein de la prestigieuse École des hautes études en sciences sociales (EHESS), décortique son parcours de transfuge de classe. Entre enquête sociologique et autobiographie, elle tente de mettre à jour les grains de sable qui ont enrayé la machine à reproduction sociale.

«Encenser le mérite, c’est donner bonne conscience à ceux et celles qui mettent l’accent sur une école aplanissant les inégalités sociales, et ne cessent d’agiter les exceptions pour confirmer la règle. Je ne veux pas avec mon cas leur donner bonne conscience». Le message est clair, si Rose-Marie Lagrave évoque son parcours de transfuge de classe, ce n’est pas pour valoriser une vision méritocratique. A travers son histoire, c’est tout un système de domination de classe, domination de genre, qui se dévoile. L’école y tient une place singulière: dénoncée comme reproductrice des inégalités sociales, elle est aussi le salut de l’autrice. Retour sur quelques faits relatés dans cette «enquête autobiographique» mettant en évidence les contradictions du rôle de l’institution scolaire.

Des valeurs familiales conformes aux valeurs scolaires

Comment, venant d’un village pauvre de Normandie, issue d’une famille de onze enfants subsistant grâce aux allocations sociales, devient-on une chercheuse reconnue dans un monde académique très sélectif? Quels mécanismes ont changé la donne?

Pour le comprendre, les premiers chapitres du livre ne font pas l’économie de la généalogie familiale. Si les origines sont, du côté maternel et paternel, très modestes, les parents nourrissent pourtant l’espoir d’une ascension sociale, stoppée nette par la maladie du père. Tous deux transmettent malgré tout un certain capital culturel: le père, un savoir scolaire acquis au séminaire, la mère, ancienne gouvernante chez des grands bourgeois, leurs manières qu’elle a adoptées: «sur cette photo (…), on la dirait façonnée par une classe sociale plus élevée que la sienne». Malgré la pauvreté, sont mises en œuvre par les parents diverses stratégies pour dissimuler l’indigence. Contrainte de déménager à la campagne, la famille garde alors «une distance respectueuse à l’égard des gens du village (…) mon père entendait signifier qu’il appartenait à un autre monde: son éducation classique, son goût pour la lecture, ses règles morales concernant ce qu’il concevait comme une bonne éducation, sa manière de s’habiller, son ironie, étaient des façons de reconvertir son déclassement économique et social en éclat culturel». Les enfants ont l’interdiction de fréquenter la jeunesse du village. L’«activisme catholique» parental est aussi un levier actionné pour se distinguer des autres familles. Éducation à la dure, «les corps et les esprits sont dressés» dans une soumission inconditionnelle. Ainsi, au moment où la fratrie entre à l’école publique, «on pourrait penser que la confrontation entre catholicisme et laïcité fait des vagues. Non, rien de tel; elle s’en félicitait même, l’école, puisqu’elle accueillait des élèves tout bien dressés et disciplinés à souhait, de sorte qu’elle ne fut jamais, pour nous, un camp de redressement; c’était déjà fait».

Des élu·es parmi les pauvres

Loin du mythe d’une école neutre, dont seul le talent départagerait les élèves, le récit de Rose-Marie Lagrave met l’accent sur les facteurs extérieurs (contextes, personnes) qui orientent les parcours scolaires. Par exemple, elle évoque «la concordance (…) entre les dispositions culturelles et morales acquises dans le cadre familial et les attentes d’instituteurs, trop heureux de voir débarquer une flopée d’enfants déjà formatés et capables de s’ajuster au savoir scolaire, prédisposés qu’ils étaient à concevoir leur salut dans et par l’école». à ce moment-là, en effet, les instituteurs du village n’ont pas encore réussi à envoyer un de leurs élèves au lycée, ils s’investissent alors d’autant plus auprès de la fratrie et seront qualifiés par la sociologue de «bouées de sauvetage». Une anecdote est racontée: l’un des enseignants, faute de car scolaire, emmène la petite Rose-Marie avec sa propre voiture pour passer l’examen d’entrée en sixième.

En miroir est évoqué le cas d’autres camarades, qui eux, sont laissés pour compte. Ce garçon par exemple, avec lequel elle rivalisait pour décrocher la première place, qui ne fut pas présenté pour passer l’examen d’entrée de sixième: «D’une famille pauvre et sans bagage culturel, tout laisse à penser que les instituteurs n’ont pas misé sur lui». Face à ces injustices, comment réagissait-elle à l’époque? «J’avais franchi un cap, sans un regard pour mes camarades de classe. (…) sur le moment, aucun état d’âme de ma part face aux inégalités, trop heureuse que j’étais de partir au lycée, je laissais mes camarades à leur destin, alors qu’à présent je discerne toute la force de la violence symbolique incluse dans l’exclusion dont ils faisaient l’objet». Si l’école a permis à davantage d’élèves d’accéder à de nouvelles compétences par rapport à un analphabétisme antérieur, elle a aussi «sanctionné l’absence d’un héritage culturel familial de la majorité des élèves (…) aux yeux des villageois, nous étions des héritiers».

Bien vite, avec le soutien d’un réseau amical et d’une poignée de professeures, à travers le contenu de certains cours, et par l’accès à la culture légitime, le sentiment d’être déplacé s’est mué en une progressive conviction que les études secondaires constituaient une étape décisive pour une transition sociale

Conscience de classe

L’arrivée au lycée. «Bien vite, avec le soutien d’un réseau amical et d’une poignée de professeures, à travers le contenu de certains cours, et par l’accès à la culture légitime, le sentiment d’être déplacé s’est mué en une progressive conviction que les études secondaires constituaient une étape décisive pour une transition sociale». Passer «d’une réalité diminuée à une réalité augmentée», concept de Bernard Lahire, utilisé par l’autrice. Là encore, il y a des enseignant·es qui se mobilisent pour leurs élèves, dont cette directrice, pionnière dans les nouvelles pédagogies, qui fait confiance aux élèves: «nous valions aux yeux de l’institution».

Violence symbolique

Mais si d’un côté, l’espoir, l’exaltation, naissent, il y aussi l’apprentissage de la différence et de la honte: «Je me suis découverte pauvre (…) pour les élèves de ma famille tout était d’occasion, il manquait toujours un livre ou un stylo à l’appel (…) nous nous empressions donc de justifier l’absence d’un matériel scolaire par un oubli de notre part». Rose-Marie Lagrave raconte ce moment, l’arrivée à l’internat, où, heureuse d’avoir pour la première fois de son existence quelque chose lui appartenant, son propre trousseau, elle découvre en comparaison avec ceux des autres, sa grande vétusté: «Ce fut le premier choc». Il y a aussi les moqueries des camarades, le mépris de classe de certaines surveillantes. Chez elle, la honte sociale se transforme en anxiété scolaire. La crainte de ne pas y arriver la poursuivra d’ailleurs pendant toute sa carrière: alors qu’elle est fraichement élue aux fonctions de directrice d’études, elle raconte «J’étais à nouveau ramenée à un sentiment d’illégitimité, comme si j’avais usurpé un titre dont je n’étais pas digne».

L’État Providence

«Sans le contexte de plein emploi et l’essor de l’État providence durant ces années (…) rien n’eut été envisageable (…) Le terme d’assisté, je le revendique parce qu’il recouvre avec justesse l’apport financier de l’État sans lequel, en une seule génération, ma famille n’aurait pu connaitre l’ascension sociale décisive». La sociologue établit le type d’aides dont la famille a pu bénéficier: pension d’invalidité pour son père et son frère handicapé, prise en charge des séjours en sanatorium pour deux de ses sœurs, bourses allouées à sept enfants sur onze, au lycée et pour certains, pendant les études supérieures. «Dans l’examen des processus d’ascension sociale des classes désargentées, on oublie trop souvent le rôle correctif marginal des politiques sociales. Or dans notre cas, ces politiques ont joué à plein régime, il faut donc en prendre la mesure (…) Je pense que cet assistanat, contrairement à une idée reçue, fut un bon placement productif sur le moyen terme. Cet investissement public dans la scolarisation fut, en effet, payé de retour par un investissement scolaire des enfants de ma famille, dont l’expérience lycéenne et la réussite aux examens apportent un sérieux démenti de corrélation faite entre aides publiques et oisiveté». Et la sociologue de s’inquiéter plus tard face au désinvestissement actuel de l’État français en matière de soutien social. Et de conclure en ces mots: «Les transfuges de classe, parce qu’ils participent de plusieurs mondes sont de possibles lanceurs d’alerte sur les inégalités et injustices de nos sociétés (…) Ne pas se résigner à son sort, c’est savoir qu’aucun sort n’est jeté par avance, mais qu’il faut lutter collectivement pour abolir la domination masculine et la société de classe, de sorte qu’on n’aurait plus à passer d’une classe à l’autre».

Juliette Bossé, responsable de la revue Eduquer

Illustration:  Portrait de Rose-Marie Lagrave


Le déni de l’effet de genre

Outre le rôle de l’école dans le parcours de Rose-Marie Lagrave, son ouvrage aborde d’autres aspects, qui tous mériteraient que l’on s’y arrête: la découverte et l’accès à la culture quand s’ouvre la vie étudiante, le fait de travailler parallèlement aux études, la navigation au sein du très codifié milieu académique… Mais l’une des spécificités fortes de l’ouvrage est la prise en compte de son statut de femme, et l’impact que le militantisme féministe a eu sur sa vie…

Rose-Marie Lagrave explique: «Les Ego-histoires et les témoignages écrits par des universitaires transfuges de classe qui ont fait leur ‘coming out’ sont tous des auto-analyses masculines. Ce n’est pas un hasard mais un privilège. Ces revisites, qui restituent avec justesse et émotion des parcours ascendants, ne disent rien sur ce que ces ascensions sociales doivent au fait d’être un homme (…) qu’ils soient homosexuels ou hétérosexuels, ces auteurs n’en restent pas moins des hommes dont la socialisation masculiniste oriente leur façon sexuée de s’adapter à l’école». Elle ajoute: «Les trajectoires ne sont pas ressaisies à partir de cette position spécifique, mais uniquement à travers le prisme de la réussite scolaire et de la consécration sociale, et pour certain, tel Edouard Louis, en raison de leur orientation sexuelle. Or tout laisse à penser que les réseaux culturels qu’ils ont su construire autour d’eux, et leur investissement dans les jeux sociaux, ne sont pas étrangers aux ressources détenues ou accumulées en tant qu’homme, et que, encore trop souvent, les femmes ne détiennent qu’à travers les hommes».

Ainsi, le travail de l’autrice prend encore une autre dimension puisqu’elle met à jour les éléments genrés qui ont influencé son parcours. Une socialisation différenciée: cours de couture pour les filles, orientation vers les métiers de la coiffure évitée de justesse… Les différentes façons dont la honte face à sa pauvreté est gérée que l’on soit fille ou garçon. Elle explique, par exemple, que si nombre de transfuges de classe masculins transforment leur honte en caractère rebelle face à l’institution scolaire, elle, à l’instar de l’écrivaine Annie Ernaux, se construit une «carapace de romantique désespérée»: «telle une peau de chamois, la honte s’est retournée en morgue […) Je m’abimais dans la lecture de Baudelaire, recopiant ‘sois sage ô ma douleur’(…) j’étais dans une tristesse sans fond». Elle compare aussi sa trajectoire à celle de Bourdieu, lui aussi transfuge de classe: «Pour sa part, Bourdieu souligne une certaine propension à la fierté et à l’ostentation masculine, un gout avéré de la querelle (…) mélange de timidité agressive et de brutalité grondeuse, voire furieuse, mis au compte de son ancrage provincial, sans songer qu’il est aussi le résultat d’une éducation à la virilité».

C’est aussi l’urgence économique de sa position de mère divorcée avec deux enfants à charge, ignorant les codes de cooptation académique, qui lui permit de demander un travail à son directeur de thèse qui finit par accepter. Elle raconte aussi la place que le féminisme a eu dans sa vie «Ce fut une école de formation à l’autonomie intellectuelle, à la critique sociale, au dévoilement des pièges de neutralité axiologique dans les sciences sociales, tout comme il a orienté mes objets de recherches et conforté la pente ascendante de ma trajectoire».

Concernant le fameux sentiment de honte des transfuges, elle explique avoir pu le juguler «en l’appréhendant comme le résultat d’une violence symbolique» dont elle s’est libérée par la connaissance sociologique et féministe.