Actualité: Coronavirus - Confinement

Lutte contre le Covid-19 : les étudiant·e·s infirmier·e·s sous pression

Lutte contre le Covid-19 : les étudiant·e·s infirmier·e·s sous pression

SOMMAIRE DU DOSSIER

D’ici quelques jours, les étudiant·e·s retourneront finir leurs stages sur le terrain. Une mesure qui « déconfine » les stagiaires et leur impose de prendre des risques s’ils/elles veulent être diplômé·e·s.

Depuis le 18 mars, le Centre National de Sécurité a décidé de confiner le pays tout entier. Très rapidement et vu l’ampleur de la crise sanitaire que le monde traverse, la participation des étudiant·e·s infirmier·e·s à la lutte contre le Coronavirus a été suspendue essentiellement pour des raisons de sécurité. La grosse

majorité des stagiaires à l’hôpital ont été arrêté·e·s. C’est le cas de Camille, 22 ans, étudiante en 4e année Paramédical à l’Henallux (Haute École de Namur-Liège-Luxembourg) qui au moment du confinement, était stagiaire au service pneumologie du CHR de Namur depuis un mois. « Au tout début de la crise, pendant une semaine, je n’ai eu que des informations contradictoires. Un jour, les stagiaires allaient être isolés loin des unités Covid-19, puis le lendemain, on allait rejoindre l’unité de suspicion au Coronavirus pour filtrer les patients… On m’a changé deux fois de service en 4 jours. Vu le contexte et la peur ambiante, c’était hyper stressant de voir mes repères changer quotidiennement. Devoir sans cesse m’adapter à un nouveau service, une nouvelle équipe, des nouveaux patients… tout cela sans positionnement clair de la part ni de la ministre, ni de mon école. Rien ni personne sur qui s’appuyer ». 

Depuis un mois maintenant, la plupart des étudiant·e·s en soins infirmiers sont donc confiné·e·s 100% de leur temps, en kot ou en famille, dans l’attente d’éclaircissements quant à la poursuite de leur année et à leur réussite scolaire. « Même si je sais que dans la région de Charleroi, qui est par ailleurs plus touchée par le Covid-19, des stagiaires ont été maintenus. Il n’y a pas eu clairement de volonté dans le chef du gouvernement d’uniformiser nos situations et cela a créé directement des inégalités entre ceux qui pouvaient prendre part à la lutte et emmagasiner des heures de stage et les autres, bloqués et laissés à la débrouille et au stress ».

Mais le 7 avril, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a rappelé aux hautes écoles, les obligations européennes de faire revenir les stagiaires. Il a également été décidé de prolonger l’année scolaire jusqu’au 10 juillet afin de permettre aux étudiant·e·s de prester toutes leurs heures de stage. La Ministre de l’Enseignement supérieur Valérie Glatigny (MR) communique les nouvelles dispositions pratiques en vigueur et se justifie : « La Commission européenne a récemment transmis des signaux qui laissent présager du maintien strict des normes en vigueur (…) il convient de permettre à une nouvelle génération de diplômés d’entrer rapidement sur le marché du travail, de limiter l’impact de la pandémie sur le déroulement de la prochaine année académique et d’éviter un allongement des études ». Pour certaines professions, comme les médecins, pharmacien·nes, sage-femmes notamment, il existe en effet des exigences définies par des directives européennes. Pour être diplômé·e comme infirmier·e responsable de soins généraux, il faut avoir presté 2.300 heures de stage. Le message de l’Europe et de la Belgique est clair : si ces étudiant·e·s souhaitent être diplômé·e·s e en juin 2020, il va falloir prester ces heures et retourner sur le terrain. 

Sur le terrain, la peur au ventre

Une mesure qui résonne un peu comme une menace pour Camille :  » Si c’est un fait que j’ai envie de retourner en

Camille, 22 ans, étudiante en 4e
année à l’Henallux en paramédical

stage et d’être diplômée en juin pour poursuivre mes objectifs et faire mon master l’an prochain, il n’en reste pas moins que je suis très angoissée à l’idée d’être confrontée au Covid-19 et de mettre en danger mes proches. Je ne voudrais pas être responsable de leur contamination, tout ça pour avoir mon quota d’heures de stage… ».

Les ministres de la santé régionaux à Bruxelles et en Wallonie garantissent un accueil en toute sécurité pour les étudiant·e·s sur leurs lieux de stage.
Plusieurs interrogations restent encore en suspens quant à leur encadrement sur le terrain par des équipes déjà surchargées. 
Les écoles travaillent actuellement sur des conditions que les hôpitaux devront remplir pour accueillir à nouveau les stagiaires. Il leur est demandé notamment de fournir une assurance où le Covid-19 est compris, également du matériel de protection et des tenues de stage. On le sait, la crise sanitaire liée au Covid-19 accentue encore davantage les dysfonctionnements et particulièrement ceux de nos soins de santé. Manque de personnel, pénibilité des conditions de travail, trop d’heures prestées, stress, charge mentale liée à la profession… Pour les étudiant·e·s stagiaires en soins infirmiers, cette crise risque de les réduire à de la main d’œuvre pas chère, peu encadrée et facilement exploitable. 

Une crise qui renforce encore les dysfonctionnements

 Le collectif des étudiant·e·s « infis en ARCA », créé il y a un peu plus d’un an, craint que la crise accroisse encore les dysfonctionnements massifs autour des études en soins infirmiers. 

« Il y a 4 ans, pour répondre à des exigences européennes, la formation pour devenir infirmier responsable en soins généraux en Fédération Wallonie-Bruxelles est passée de 3 à 4 années, explique Emmanuelle qui est étudiante en 4e année à la Haute École Léonard De Vinci. L’allongement des études a plusieurs conséquences qui se cristallisent aujourd’hui avec la crise du Covid-19 : il y a un manque cruel de personnel ce qui est aggravé par le fait qu’aucun infirmier n’est sorti des écoles cette année. Le métier n’attire plus, le nombre d’étudiants inscrits en première année est en diminution constante, moins 9% pour l’année 2020-2021 et les étudiants sont très nombreux à abandonner les études en cours de route. Dans l’état de crise actuelle, on sent bien le poids de notre condition. Les autorités se fichent des inégalités qu’elles font peser sur nous du moment qu’on vient travailler, peu importe les conditions. Nous sommes de la main d’œuvre et rien d’autre ». Pour le collectif des étudiant·e·s « infis en ARCA », rouvrir les stages c’est accepter le fait que beaucoup d’étudiant·e·s n’en trouveront pas parce que tous les hôpitaux ne pourront pas les accueillir. 

Jessica, 37 ans, reprise d’étude, 3e année soins infirmiers au Condorcet

L’allongement de l’année scolaire jusqu’au 10 juillet va également impacter de manière très problématique les soins de santé, soulève Olivier Gendebien, directeur des soins de santé au CPAS de Woluwe-Saint-Lambert. « Je compte sur les jobistes en juillet et en août. Cette décision de prolonger l’année scolaire remet en question tous mes plannings… dans les maisons de repos et dans les hôpitaux, cela aura des impacts énormes. Et pour beaucoup d’étudiants, ne pas pouvoir jobber cet été, c’est ne pas pouvoir se payer un kot. Celles et ceux qui sont déjà dans des difficultés financières vont devoir encore se battre… ».

Un statut pour les stagiaires

Le flou juridique qui entoure, déjà en temps habituels, les questions de sécurité des stagiaires et de bien-être au travail, ainsi que la question des récupérations des jours de stage en cas de maladie inquiète aussi les étudiant·e·s qui souhaiteraient que l’on établisse un cadre juridique les protégeant en tant que stagiaire. Le collectif lutte également pour un défraiement lié aux stages, et l’obligation pour les équipes infirmières de répartir la charge de travail indépendamment de la présence de stagiaires, ceux-ci venant seulement en appui et devant réserver leur temps aux apprentissages.  

Emmanuelle du collectif des étudiant·e·s « infis en ARCA » s’interroge : « Déjà en temps normal, l’étudiant stagiaire est souvent considéré comme faisant partie de l’équipe, comme un membre du personnel à part entière, se retrouvant souvent seul en soins, peu accompagné, non encadré comme le demande le contexte de stage. Ça débouche forcément sur des violences… Nos conditions de stage sont à la limite de l’inacceptable tellement on dépend d’un système sous-financé où les équipes sur place sont elles-mêmes à la merci de ces logiques financières. C’est très compliqué pour elles de prendre du temps pour nous accueillir et nous former déjà en ‘temps normal’, mais alors là, avec le Covid-19, on est encore davantage fragilisés et on a la nette impression que tout le monde s’en fout ». 

Maud Baccichet, secteur communication

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SOMMAIRE DU DOSSIER:


Trois questions au collectif des «Infi en ARCA» :

1. À partir du 27 avril, les étudiant·e·s en soins infirmier retournent en stage dans les hôpitaux. Craignez-vous pour leur sécurité sur les lieux de stage ?
Effectivement, les stagiaires retournent progressivement en stage. La Ministre de l’Enseignement supérieur demande de ne pas les envoyer dans des unités Covid. Il est difficile de penser qu’aucun étudiant sera confronté au virus sachant que, pour le moment, tous les patients ne sont pas testés. Cependant, le retour en stage est la seule façon de moins pénaliser les étudiants dans leurs années futures.

2. Malgré la crise sanitaire liée au Covid-19, les directives européennes en vigueur imposent aux étudiant·e·s un quota d’heures de stages à prester. C’est une condition sine qua non pour l’obtention de leurs diplômes ?
En effet, sans positionnement de l’Europe sur une éventuelle souplesse de ces directives, il est difficilement envisageable de continuer à ne pas prester ces heures et à devoir les rattraper sur la suite du cursus pour tous les étudiants, le cursus étant déjà très lourd et conséquent de base. Nous avons reçu des échos d’écoles qui savent qu’elles ne pourront pas replacer tous les étudiants en stage car de nombreuses institutions refusent les étudiants pour le moment. Nous trouvons que les directives récentes sont, certes compréhensibles de manière théorique, mais ne tiennent pas compte des réalités de terrain et du facteur humain et vont creuser les inégalités entre étudiants. On est en droit de se demander comment on va choisir quel étudiant va en stage ou non ? Quel étudiant devra rattraper ou non ses heures ? Nous attendons d’avoir des nouvelles des syndicats européens que nous avons contactés. De plus nous avons lancé un appel à témoignage vidéo pour récolter les témoignages des étudiants et sensibiliser plus largement à ce problème.

3. Dans le cadre de la lutte contre le coronavirus, la Ministre appelle les étudiant·e·s sur base volontaire. Que pouvez-vous nous dire de plus sur ce procédé ?
Les dernières dispositions de la Ministre parlent de valoriser les heures de stage des étudiants qui font du volontariat, et ce, sous deux conditions. Pour les étudiants qui se sont engagés volontairement afin de soutenir les structures de soins de santé, il appartient aux jurys d’examiner la possibilité de valoriser comme heures de stages, en totalité ou en partie, les compétences acquises durant la période de volontariat, dans le respect total des prescrits européens. L’adéquation entre la nature des tâches effectuées sur une base volontaire et celles qui sont prévues par la législation relative aux stages requis devra être démontrée, tout comme la réalité d’un encadrement pédagogique. Si l’un de ces deux éléments ne peut être démontré, les heures de volontariat ne pourront pas être valorisées comme heures de stage