Actualité: Coronavirus - Confinement

Liberté, société, confinement

Liberté, société, confinement
CARTE BLANCHE:
Le confinement met notre liberté personnelle à rude épreuve. Il porte, en effet, atteinte à l’expérience la plus intime que nous avons de la liberté, à savoir, à la libre disposition de nous-mêmes, ou, pour le dire plus concrètement, à la faculté de nous mouvoir, de penser, de nous exprimer, de vaquer à nos occupations, d’entrer en relation avec les autres, sans entrave.

Confinement et libertés publiques

Que les mesures de confinement soient l’occasion d’exercer ou d’établir un contrôle policier sur chacune et chacun d’entre nous dans le but de restreindre de manière illégitime la liberté personnelle des citoyen·ne·s, est un risque que toutes les situations d’exception (guerres, famines, violences, calamités naturelles) génèrent. La protection de l’état de droit et de nos libertés requiert toujours de ce point de vue la plus grande vigilance.

Mais le confinement, en tant que tel, est-il liberticide ou nous apprend-t-il quelque chose sur notre liberté même ?

Confinement et liberté personnelle

Disons les choses simplement : le confinement nous empêche de tout faire. A chaque instant, nous ressentons une entrave, un empêchement, à faire spontanément et sans réfléchir tout ce qu’en d’autres circonstances nous aurions aimé faire. Il nous indique ce qu’est d’abord subjectivement notre liberté : pouvoir tout, être tout. 

Mais ce « tout », n’est-il pas lui-même l’expression d’une conception liberticide pour la liberté d’autrui ? Si je puis tout faire, sans limite, ma liberté ne déborde-t-elle pas sur la vie d’autrui jusqu’à l’empêcher d’être ? Si je peux tout, si je suis tout, que reste-t-il à l’autre pour exister tel qu’en lui-même ? Pour que ma liberté ne soit pas liberticide pour les autres, elle doit donc inclure, en son sein, l’existence d’autrui. C’est seulement ainsi qu’elle échappe au pur égoïsme. N’est-ce pas d’ailleurs à ce prix, qu’elle commence à devenir vraiment humaine, c’est-à-dire, fraternelle ? 

C’est ce que l’article 4 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen avait fort bien exprimé en 1789 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ».

Cette conception restrictive de la liberté a pour elle de nous laisser totalement libre dans l’usage que nous faisons de nous-même, tout en mettant une limite à l’exercice que nous faisons de notre liberté pour protéger autrui. 

Le confinement est, à bien des égards, une traduction concrète de cette conception abstentionniste de la liberté : ma liberté s’arrête là où commence la liberté d’autrui afin de ne pas lui nuire. C’est exactement ce que nous faisons, quand nous nous abstenons d’entrer en contact avec les autres pour éviter de leur nuire, en leur transmettant l’infection virale.

La liberté par abstention

Cette conception de la liberté, pour précieuse qu’elle soit, d’un point de vue juridique et politique notamment, est aussi très pauvre. Elle m’indique, en effet, où s’arrête ma liberté, mais elle ne me dit pas, ce que, positivement je dois en faire. Dans l’histoire du XXe siècle, cette conception abstentionniste de la liberté a pu conduire, à de multiples reprises, à cette sorte d’indifférence pour autrui, qui conduit à détourner le regard et à s’abstenir de s’engager pour les autres, quand dans leur détresse ils font appel à l’aide.

Cette conception de la liberté, pour précieuse qu’elle soit, d’un point de vue juridique et politique notamment, est aussi très pauvre.

Le confinement dans lequel se trouve la majorité d’entre nous traduit aussi, à sa façon, cette sorte d’abstention qui voisine avec l’indifférence pour les malheurs d’autrui. Mais cette existence retirée n’est pas vraiment indifférente ou inconsciente d’elle-même, car elle est habitée par un sentiment diffus de culpabilité : celui de ne rien faire et de rester le simple spectateur·trice de la tragédie qui frappe les autres.

Ce que nous ressentons, en étant confiné·e·s, ce n’est pas simplement d’être contraint·e·s à rester dans un espace restreint. Nous avons le sentiment que c’est notre existence elle-même qui est rabougrie. Nous sommes, en effet, retranché·e·s d’une partie de nous-même par cette limitation posée à notre pouvoir d’agir.  

Cette limitation du pouvoir d’agir n’est en rien l’expérience de celles et ceux qui, pendant cette crise, sortent de la protection du confinement et exposent leur propre vie pour s’occuper d’autrui. Que nous apprennent-elles que nous ne pouvons savoir dans notre existence confinée ?

La liberté héroïque

La CNE, le syndicat chrétien des employés, a rendu public récemment (communiqué de presse du 2 avril 2020), les témoignages de ces personnes qui, infirmières, aide-ménagères, puéricultrices, caissières, prennent soin des autres, au risque de se nuire à elles-mêmes.  Car, tandis qu’en restant confiné·e·s, nous nous protégeons nous-mêmes en protégeant les autres, en prenant soin des autres, ces personnes se mettent en danger, et, indirectement, exposent à ce même danger les personnes auxquelles elles tiennent le plus.

Tous les soirs, à 20H, nous sortons sur le pas de notre porte ou nous nous mettons à la fenêtre pour applaudir celles et ceux que nous voyons comme des héros et héroïnes. Mais nous ne savons plus ce qu’est un héros car la société dans laquelle nous vivons est totalement étrangère à la culture héroïque. Celle-ci est basée sur le sacrifice de soi : l’héroïne et le héros sont ces combattant·e·s qui placent la mort au-dessus de la vie au nom de leur combat, de leurs valeurs, de leurs idéaux. Car seule la mort authentifie que leur sacrifice était total. 

Dans la culture héroïque, le véritable héros finit par aspirer à la mort, à la placer au-dessus de la vie. Car seule la mort peut authentifier le caractère absolu du sacrifice. Il n’est donc pas de héros vivant. Et pour survivre en tant qu’héroïne ou héros, il faut donc atteindre une notoriété suffisante pour que la mémoire de l’héroïsme soit entretenue, voire célébrée.

Il n’y a rien de tout cela dans les témoignages que la CNE ou la presse nous livrent. Les personnes professionnelles ou bénévoles du soin qui témoignent sont anonymes et parfaitement inconnues. Elles ne bravent pas la mort mais la craignent et même, dans leur détresse, elles se révoltent ou appellent au secours. Elles sont toute entière tournées vers la vie et les vivant·e·s qu’elles soignent. Elles ont peur pour elles-mêmes et plus encore, peur d’infecter celles et ceux qu’elles aiment.

La liberté pour l’autre

Loin de chanter l’héroïsme et le sacrifice de soi, elles se sentent sacrifiées, inutilement exposées par l’incompétence de certains décideurs et décideuses, empêchées de mener à bien leur tâche à cause de l’inconséquence d’une société insouciante d’elle-même. Dans leurs témoignages, elles dénoncent sans relâche les conditions dans lesquelles elles doivent œuvrer, – ces conditions qui montrent au grand jour la négligence de notre société pour les plus humbles ou pour les gestes simples qui entretiennent la vie. 

Elles dénoncent sans fard comment la société s’est oubliée elle-même à coups successifs de rationalisation dans l’accueil des enfants, l’éducation, le système hospitalier, les maisons de retraites, les soins à domicile, l’accueil des plus faibles : les pauvres, les handicapés, les repris de justice, toutes celles et tous ceux qui forment le revers de notre société ignorante d’elle-même. 

Dans les maisons de repos

Particulièrement touchées sont les Maisons de repos et de soins, car la vie y est fragile et les conditions de vie déjà confinées en temps ordinaire :

« J’ai lu l’article ce matin sur la non hospitalisation de nos résidents malades (atteints du covid 19). Apres lecture, toutes les émotions se bousculent dans ma tête. J’me dis : c’est pas possible… J’interpelle donc mes chefs à ce sujet… En effet, la directive reçue hier est de n’envoyer aucun résident corona à l’hôpital!

Ah, mais on n’est pas formé à prendre en charge de si grosses épidémies, nos maisons ne sont pas des hôpitaux mais des lieux de vie! Pas de sas de décontamination, encore pas mal de chambres doubles. Pas de matériel adapté (on attend toujours les.ffp2 et nous n’avons pas de poubelles « virus ») pas de blouses en suffisance, pas de dépistage (mis à part la prise de température), nos résidents se baladent dans toute la maison parce qu’il faut bien se dire qu’un confinement dans une pièce de 12m2, sans lien social, c’est juste semblable à une cellule de prison… éviter les contacts physiques, c’est impossible! Entre eux également! Ils sont sourds, il faut bien qu’ils se rapprochent pour comprendre ce qu’on leur dit… Les personnes démentes déambulent sans comprendre, etc.

Pour le moment, je touche du bois, pas de cas! Mais je redoute le jour où ça va arriver! Pour la première fois, ce putain de virus me fait peur, vraiment peur!

Je comprends les hôpitaux (il faut choisir qui sauver et de toutes façons leur vie est derrière eux, beaucoup n’attendent que ça…) mais pas comme ça !

Nos maisons vont- elles redevenir des mouroirs? J’ai en tête la vision de cette maison espagnole… nos résidents partiront- ils de façon indigne, seuls, en train d’étouffer avec pour seul médication un peu d’oxygène, du paracétamol, un patch de morphine et de la scopolamine? Et notre désarroi…

Nous savons que si le virus entre, ce sera un vrai carnage! Parce qu’entre le moment où le virus rentrera, et le début des premiers symptômes, il y aura au moins 10 contaminés!

Nous ne sommes pas prêts, nous ne sommes pas équipés…Nos maisons ne sont pas conçues pour ça!

Je suis sans doute trop morose… mais pour moi, c’est un génocide… l’Etat sacrifie ses vieux… et ne leur laisse que très peu de chances! C’est un massacre autorisé…

Et nous, travailleurs des maisons de repos, on se retrouve là-dedans… dans un combat qu’on ne connaît pas. Nos infirmiers trop peu qualifiés qui n’arrivent déjà pas à faire le travail quotidien de façon satisfaisante… le personnel de soins déjà mis constamment sous pression et ne pouvant faire face qu’à des épidémies de gastro ou de bronchite… parce que des épidémies comme le corona, on a jamais vu ça!

J’ai le sentiment d’être mise sur le côté… si nous n’avons pas notre bienveillance et notre professionnalisme pour interpeller les directions, rien ne se fait. Nous ne sommes au courant de rien. Les directions locales gèrent comme elles peuvent avec ou sans bon sens (tout dépend de là où tu travailles…).

Avec un peu de chance, on te donne des directives +/- claires, un minimum de matériel et on  ne rechigne pas à t’en donner. Ou alors, tu n’en a pas (de chance) et là, c’est impro pour la survie… C’est hallucinant… ». (Témoignage dans une Maison de repos)

On sait malheureusement que depuis lors, l’épidémie a envahi les Maisons de repos…

Avec les personnes handicapées

La sécurité sur le plan sanitaire et l’effectuation du soin sont d’autant plus difficiles à assurer que les personnes soignées sont peu autonomes, les infrastructures inadaptées, le matériel manquant et les compétences nécessaires souvent absentes. Ainsi, par exemple, dans une structure accueillant des personnes handicapées :

« (…) nous comptons aujourd’hui, un cas de covid-19 transféré à l’hôpital et 6 cas confinés sur près de 60 bénéficiaires.

Entrer dans la chambre d’une personne handicapée est difficile par manque de moyens (masque, blouse, lunette, charlotte..) et à cela s’ajoutent les problèmes comportementaux dus au confinement.

Aussi, nous sommes des vecteurs de la maladie. 

Depuis le début du confinement des résidents, nous avons demandé des masques pour éviter la contamination du personnel vers les personnes handicapées. Les bénéficiaires ne sortant plus, ne recevant plus de visites, nous étions les seuls à porter et transporter le virus.

Aujourd’hui, nous recevons des masques au compte-goutte. Nous n’avons pas de quoi nous protéger les cheveux, les yeux et les chaussures. 

Nous recevons une blouse et un masque par prestation pour l’intervenant qui entrera dans la chambre du confiné pour le nourrir ou le soigner (prestation de 11 heures maximum pour l’instant). Ce matériel sera alors réutilisé plus tard pour une autre intervention (voir photo). Les autres intervenants ne sont, donc pas protégés alors qu’ils sont ou porteurs ou récepteurs possibles. 

Le risque de contamination par la réutilisation vient s’ajouter. De plus, nous n’avons pas d’indication sur comment enfiler ou retirer les protections avec soin. Comment et où stocker le matériel à réutiliser. Le personnel n’est pas formé et manque d’indication.

La sécurité sur le plan sanitaire et l’effectuation du soin sont d’autant plus difficiles à assurer que les personnes soignées sont peu autonomes, les infrastructures inadaptées, le matériel manquant et les compétences nécessaires souvent absentes

Nous demandons des thermomètres laser pour que nous puissions prendre la température des résidents le matin et le soir. Les thermomètres traditionnels ne facilitent pas la prise de température pour les bénéficiaires qui pour la plupart ne savent pas le garder sous l’aisselle sans bouger.

La peur de contaminer les autres ou être contaminé gagne tout le monde. Le virus et l’angoisse se propagent parmi le personnel. 

Les ressources humaines diminuent de jour en jour.  Ceux qui restent sont sur le pont.

Les travailleurs se mobilisent pour un appel au don de matériel de protection ou de confection de masque en tissu. La direction prend la décision de la fabrication de masque également. 

Nous vivons avec cet ennemi invisible et contribuons à sa propagation. 

En l’absence de protection suffisante, nous risquons une contamination large du personnel et des bénéficiaires, – bénéficiaires qui, nous le savons, paieront un lourd tribut de par leur vulnérabilité. 

Nous espérons recevoir les protections suffisantes pour sortir de cette crise avec le moins de dommage possible. » (Témoignage dans une institution accueillant des personnes handicapées).

Le travail à domicile

La situation est tout aussi précaire pour les personnes qui travaillent au domicile des personnes comme les aides-familiales. Alors que les employés de bureau et les cadres sont mis à l’abri grâce au télétravail et au travail à distance, les aides-familiales sont requises de briser la règle du confinement et travailler chez les usager·e·s.

Les aides-familiales sont bien conscientes du caractère paradoxal de leurs conditions de travail. Au plus proche des usager·e·s, transgressant la règle du confinement, elles doivent, à l’intérieur de celui-ci, remettre de la distance

Ainsi, tandis que les fonctions administratives et dirigeantes sont de visu mises entre-parenthèses, apparaissent au grand jour, le caractère essentiel des activités habituellement les plus modestes et les moins bien considérées. Ce sont pourtant bien toutes ces tâches ménagères et de soin, universellement mésestimées, qui assurent l’entretien de la société et sont à la base de l’autonomie dont nous jouissons dans notre vie sociale, culturelle, politique et économique. 

Les aides-familiales sont bien conscientes du caractère paradoxal de leurs conditions de travail. Au plus proche des usager·e·s, transgressant la règle du confinement, elles doivent, à l’intérieur de celui-ci, remettre de la distance : « (…) et pour nous aides-familiales, les travailleurs à domicile, qu’a-t-on mis en place ? La distanciation avec le bureau ok, mais rien n’est mis en place pour éviter la propagation du virus et protéger les travailleurs… les masques, parlons-en ! On en fait et on les distribue nous-même, peur que le virus passe par le bureau, mais il est urgent que le personnel les reçoivent rapidement. Je suis pour ne pas laisser les personnes isolées seules, mais mettons aussi de la distanciation, de la sécurité avec les personnes à domicile. » (témoignage d’une aide-familiale). Et lorsqu’elles doivent rentrer chez elles, elles doivent assumer la réversibilité du danger auquel elles exposent leurs proches dans leur propre domicile : « on voulait aussi vous (demander) de dire à toutes les aides qui ont le kit qu’il faudrait qu’elles achètent des sacs ou sachets fermés avant de rentrer chez elles aujourd’hui pour pouvoir mettre leurs masque sale dedans et ne pas rentrer chez elles avec le masque qu’on a porté la journée pour pas, si contaminé, amener ça à leurs domicile (…) on peut pas prévoir qui a le virus donc il faut être prudent quand on rentre chez nous (…) » 

Après-demain

Les mesures de protection sont d’autant plus difficiles à exécuter que l’ennemi est invisible et se propage via la relation entretenue avec les usager·e·s. Véritablement, l’épidémie contamine la relation elle-même, en imposant la distance, le retrait, quand elle ne conduit pas à la crainte ou à la méfiance vis-à-vis de la relation. Par un effet en retour, le risque viral contribue à rendre palpable ce qui habituellement demeure invisible : c’est-à-dire la relation qui est à la base de tous les métiers centrés sur l’aide, le soin, l’apprentissage.

Dans le silence de la ville, que ne trouble ni le bruit des avions, ni le ronronnement de la circulation automobile, j’entends la sirène des ambulances qui traversent la ville à vive allure alors que, comme beaucoup d’entre nous que la crise a jusqu’ici relativement épargné, j’attends et j’espère le retour du temps insouciant où je pouvais vaquer librement à mes occupations et au travail qui me passionne. Mais ai-je vraiment envie de revenir en arrière, ou ai-je surtout peur, qu’après la crise, chacun revienne à la normalité comme si rien, ne s’était passé, et qu’oublieux de la crise, nous refassions les mêmes erreurs que par le passé ? Echapperons-nous, par exemple, à la tentation de réduire encore un peu plus, les relations pleines et entières qui mettent en présence des personnes vraies, au profit de relations distanciées et abstraites, comme y invitent lourdement les réseaux sociaux, l’Internet, les vidéoconférences et les tutos d’apprentissage ? Echapperons-nous à la tentation de travailler, produire et consommer toujours plus et plus vite au détriment des personnes et des soins que nous nous devons de leur prodiguer, alors qu’elles sont la finalité vraie de toute notre activité ?

Patrick Hullebroeck, Directeur