L’Extension universitaire de Bruxelles – Une initiative libérale généreuse soutenue par la Ligue de l’Enseignement

A la fi n du XIXe siècle, dans le secteur de l’Education permanente, la Ligue joua un rôle important en participant au lancement de l’Extension universitaire de Bruxelles.
Cette association avait été créée à Bruxelles, en 1893, par un groupe de professeurs, d’étudiants et d’anciens étudiants issus de l’Université libre de Bruxelles sur le modèle des extensions universitaires britanniques qui, depuis une vingtaine d’années, dispensaient des cours décentralisés à un public non universitaire.
Elle se donnait pour but de démocratiser les études supérieures et l’éducation populaire et de diffuser la culture scientifique basée sur le principe du libre-examen. La première extension se créa à Gand, en 1892, appuyée par l’Université de l’Etat. L’Extension bruxelloise fut
immédiatement soutenue financièrement et moralement par la Ligue de l’Enseignement. Le 23 novembre 1893, les bureaux réunis de la Ligue et de l’Extension prirent les décisions suivantes : la Ligue de l’Enseignement organisera et subventionnera, chaque année, un ou plusieurs comités locaux de l’Extension universitaire à condition que les membres de ces comités soient ou deviennent membres de la Ligue et que les membres de la Ligue puissent assister gratuitement aux cours de l’Extension.
La lettre ci-après envoyée au Président de la Ligue, Léon Leclère (1893-95), par le comité local de l’Extension de Tournai donne une idée de la vie de ces comités locaux.
Namur, le 10 octobre 1893
Monsieur,
J’ai l’honneur de vous informer que le Comité namurois de l’Extension universitaire est constitué de la manière suivante : Président d’honneur : M. Lemaitre, bourgmestre de Namur Président : M. Th. Baron, artiste peintre à St-Servais Vice-Président : M. le docteur Ronvaux, Secrétaire-Trésorier : M. Frappart, étudiant à l’Université de Bruxelles demeurant à Namur Ste-Croix Membres : MM. Soufret, professeur à l’Athénée, R. Wodon, étudiant
en médecine à Bruxelles, Herman, rédacteur de l’Opinion libérale, Roussel, rédacteur de La Lutte, Grafé, avocat à Namur, Bodart, artiste peintre, J. Chalon. Dans notre réunion de samedi dernier, nous avons décidé de commencer par un cours et nous allons demander « Les grandes maladies infectieuses ».
Nous espérons que la Ligue de l’Enseignement voudra bien nous aider par un sérieux subside financier, car il est à craindre que les adhésions des auditeurs ne seront pas assez nombreuses pour couvrir les frais, du moins au début… Je suis membre fidèle de la Ligue depuis 1874, MM. Grafé, Baron, Wodan, Frappart et Soufret susnommés m’ont déclaré hier souscrire chacun pour cinq francs… Recevez, Monsieur le Professeur, l’assurance de ma parfaite considération.
J. Chalon¹
Cette lettre nous informe sur les attentes de ce type de comité et sur les qualités de ses membres. Les archives de la Ligue contiennent de nombreuses demandes de ce genre.

Des leçons de qualité

A Bruxelles, d’après le rapport de l’Extension universitaire daté du 15 mai 1894, les conférenciers réunissaient un grand nombre de participants pour des leçons de qualité.
Voici quelques sujets abordés :
  • par M. le Professeur E. Vandervelde : les doctrines sociales au XIXe siècle (6 leçons) ; 
  • par M. le docteur Warnots : le système nerveux central (20 leçons) ;
  • par M. le Professeur Léon Leclère : Histoire contemporaine (6 leçons) ;
  • par M. G. Cornil : le contrat de travail (6 leçons).
Aux leçons présentées par le Professeur Vandervelde, 200 à 250 personnes y assistaient. Le public semble avoir été composé de 1/5e de dames et jeunes filles, 2/5es d’employés, 1/5e d’ouvriers et 1/5e d’étudiants.
M. Warnots réunit 400 à 450 auditeurs, M.Leclère 130. Quelques mois plus tard, à la suite des incidents qui aboutirent à la création d’une « Université nouvelle », concurrente de l’Université libre de Bruxelles, une institution d’esprit libéral progressiste, l’Extension universitaire
de Bruxelles se déchira. Un groupe de personnalités restées fidèles à l’Universitémère fit sécession et créa une « Extension de l’Université libre de Bruxelles » le 29 juin 1894. Cette nouvelle extension concurrença la précédente qui resta liée à « l’Université nouvelle ».²
Léon Leclère (1893-95)
Léon Leclère (1893-95)
La Ligue fut perturbée par ces événements. Elle cessa d’aider l’Extension universitaire de Bruxelles pour, par la suite, aider exclusivement la nouvelle « extension ». Elle subit le contrecoup de ces divisions car son président, Léon Leclère, et plusieurs membres du Conseil général de la Ligue, fidèles à la première extension, démissionnèrent des instances dirigeantes de la Ligue.
L’Extension de l’Université libre de Bruxelles prit le pas sur son aînée, en particulier à cause de l’interdiction faite aux professeurs de l’ULB de collaborer avec l’extension universitaire.
Dès 1895, l’Extension de l’Université libre de Bruxelles comprit 25 comités répartis aussi bien en Flandre qu’à Bruxelles et en Wallonie.
Le nombre de cours passa de 19 à 40. Les deux institutions fusionnèrent dans l’entre-deux–guerres, mais progressivement, les cours diminuèrent au profit des conférences.
La fondation de la VUB (Vrije Universiteit Brussel) en 1969 provoqua une nouvelle scission entre l’Uitstraling Permanente Vorming, qui regroupe les sections flamandes, et l’Extension de l’ULB, qui se recentre sur la Wallonie et Bruxelles.
Aujourd’hui, constituée en ASBL, cette dernière reste fidèle aux objectifs qui furent ceux de ses fondateurs. Ses activités principales
sont toujours les conférences auxquelles s’ajoutent des expositions, des colloques, des excursions.
Sa vingtaine de sections réparties sur Bruxelles et la Wallonie contribuent à faire connaître l’ULB et les valeurs dont elle se réclame, notamment par des activités à l’intention des élèves qui terminent leurs études secondaires.
René Robbrecht, administrateur et membre du Bureau exécutif de la Ligue

Notes: 

¹ Les comités des extensions universitaires étaient animés, à Bruxelles et ailleurs, par des personnalités libérales et laïques comme : Louis de Brouckère (1870-1951), professeur à l’ULB et homme politique socialiste, ou Isabelle Gatti de Gamond (1839-1905), créatrice du Cours d’éducation pour jeunes filles.
² L’Université nouvelle : l’Université de Bruxelles avait été fondée par de grands bourgeois doctrinaires et spiritualistes dont Pierre Théodore
Verhaegen était l’archétype. Pour eux, le libre examen, c’était le refus des dogmes, de l’argument d’autorité, mais toujours dans l’ambiance spiritualiste de l’époque.
La génération suivante de professeurs fi t apparaître les progrès du positivisme, du matérialisme et de l’athéisme. Pour cette nouvelle génération, le libre-examen ne se bornait plus au refus de l’argument
d’autorité, mais était aussi l’admission sur un pied d’égalité des systèmes les plus divergents, à condition qu’ils aient acquis droit de cité dans le domaine de la science.
Deux incidents contribuèrent à perturber l’atmosphère à l’ULB : les aff aires Dwelschauwers et Elisée Reclus.
L’aff aire Dwelschauwers : en août 1890, la Faculté de philosophie et lettres refusa d’accepter, parce que plus ou moins déterministe, une thèse de doctorat présentée pour l’agrégation par un jeune doctorant, Georges Dwelschauwers. Une querelle éclata à ce sujet au sein du corps professoral de l’Université et s’étendit aux étudiants, aux anciens étudiants et lors des tenues maçonniques où se retrouvaient
beaucoup de protagonistes du conflit. L’incident Elisée Reclus : célèbre géographe français, Elisée Reclus (1830-1905), docteur agrégé de l’ULB, fut invité, en 1893, à donner un cours de géographie comparée à l’ULB. Ce cours devait se donner à partir de mars 1894. Mais peu de temps auparavant avait été commis à la Chambre des Représentants française un attentat anarchiste dans lequel était impliqué un membre de la famille du géographe.
Suite à cet évènement, le Conseil d’administration de l’ULB pria Elisée Reclus de reporter son cours « sine die ». Cette décision allait provoquer la démission du recteur de l’ULB . Plusieurs professeurs démissionnèrent et décidèrent de fonder une Université concurrente répondant plus à leurs convictions philosophiques,  matérialistes et positivistes. C’est ainsi que naquit, en 1894, l’Université nouvelle de Bruxelles à la fondation de laquelle Elisée Reclus devait prendre part.
Les premiers cours de cette Université se donnèrent dans les locaux de la Loge « Les Amis Philanthropes
», rue du Persil à Bruxelles. Y enseignèrent des personnalités éminentes : Emile Vandervelde, Louis de Brouckère, Paul Janson, Edmond Picard… Cette sécession prit fin en 1918.