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Leur place n’est pas à la rue!

Leur place n’est pas à la rue!

SOMMAIRE DU DOSSIER

Plongée dans le quotidien d’une association de terrain avec Yann Descendre, coordinateur pour la structure Abaka à Bruxelles.

Éduquer: Quelle est la mission d’Abaka?

Yann Descendre: Abaka est un lieu destiné aux mineur·es; l’hébergement y est prévu pour une semaine, renouvelable une fois, sachant qu’il est possible d’y revenir. Des jeunes ont fait une vingtaine de séjours chez nous, certain·es en font trois, quatre par an, ce qui n’est pas bon signe… En 2020, on a eu 180 jeunes dont 130 qui ont dormi ici au moins une nuit. Ielles ont entre 12 et 18 ans, c’est lié à l’agrément et ça a du sens je trouve, bien qu’il y ait un vrai manque pour les 18-25 ans. On peut prolonger l’accompagnement jusqu’à 22 ans révolus si on a connu le jeune avant sa majorité. Si le jeune arrive après 18 ans, on a un devoir de réorientation: on lui trouve un service qui lui convient, mais ce n’est pas de l’accompagnement. Dans notre façon de travailler, l’hébergement est un outil. Deux semaines c’est court, et si c’est vu comme une fin en soi, ça peut être très violent. Donc on héberge des jeunes pour travailler quelque chose avec elleux. Après de nombreuses ruptures dans leur parcours, on a souvent l’impression qu’ielles sont orphelin·es, comme s’il n’y avait pas de parents… alors qu’il y a des parents! On pense qu’il y a un nœud à ce niveau-là et on travaille la crise. Le travail qu’on fait avec les familles nous différencie des autres services. Pour héberger un·e jeune ici, on est obligé d’avoir l’accord parental, sans quoi ce serait l’équivalent d’un kidnapping. à chaque fois on a un·e responsable légal·e à contacter, même quand le·la jeune est suivi·e par un·e juge ou par le SPJ[1] . Quand il n’y a plus de parents parce qu’ils sont décédés ou parce qu’ils sont déchus, on demande l’accord à un·e tuteur·trice qui a été nommé·e. Donc chaque jeune a une personne responsable jusqu’à ses 18 ans. C’est important à avoir en tête: ce ne sont pas juste des jeunes à la rue. Non, il y a quelqu’un qui est responsable.

Éduquer: On parle du «triangle d’or» dont Abaka, SOS jeunes (Bruxelles) et le Point Jaune (Charleroi) seraient les trois angles, de quoi s’agit-il?

Y.D: On est les trois centres d’hébergement pour jeunes non mandatés[2] en Belgique franco[1]phone. On a un public en commun, des jeunes qui se sont fait virer partout, dont les institutions man[1]datées ne veulent plus. Il faut dire que certain·es ne sont pas évident·es à encadrer, mais leur place n’est pas à la rue! Pour certain·es, la rue peut être un passage, d’autres y sont tout le temps. Ielles disent parfois que c’est un choix mais je ne le crois pas. C’est plutôt: «Je ne veux pas de ça donc je vais à la rue». Pour cette part de jeunes qui sont appelé·es les «incasables», et je n’aime pas ce mot, le «triangle d’or» devient le triangle des Bermudes quand les instances ne proposent plus rien. Quand il n’y a plus de solution pour elleux, alors ielles se mettent à naviguer entre les 3 services: deux semaines chez nous, trois jours au Point Jaune, trois jours chez SOS jeunes, puis à nouveau deux semaines chez nous…

Éduquer: On tombe communément sur ce genre de formule: «les institutions d’aide à la jeunesse sont démissionnaires», qu’en pensez-vous?

Y.D: Il y a de ça. Par exemple, je trouve que dans l’aide à la jeunesse, le travail avec les familles n’est pas assez fait. Parce que c’est compliqué de travailler avec des parents, surtout quand on sait qu’ils ont fait des choses moches. Dans le décret, il est écrit que ce n’est pas forcément le retour en famille qui doit être travaillé, mais la relation, et je trouve que ce n’est pas assez fait. Mais, pour prendre la défense des institutions, certains jeunes sont très difficiles à prendre en charge, ielles peuvent tout faire péter. Peut-être parce que ces institutions ne sont pas assez humaines… C’est une réalité et le mouvement est double: les institutions ne veulent plus d’elleux et elleux ne veulent plus des institutions.

Éduquer: SOS Jeune et Point jaune aussi accueillent des jeunes jusqu’à 18 ans maximum?

Y.D: Oui. Après il y a @Home, le projet des Petits riens pour les 18-24 ans. Mais ce n’est que pour des jeunes hommes. Ça convient très bien à certains, mais pas forcément pour les jeunes dits en errance, souvent quand on les oriente là-bas, ils tiennent deux jours. Nous on a une pratique bas seuil. Si un jeune arrive systématiquement en retard aux rendez-vous, on va plutôt fixer une plage horaire. Ou bien, dès qu’il est là on se mobilise: il faut bosser avec lui quand il est là. Après, pour rentrer ici, ça peut se faire sur un simple coup de fil s’il y a une urgence, mais l’entrée classique se fait par un entretien d’une heure. Chez SOS jeunes et Point Jaune, un·e mineur·e peut être hébergé·e sur un simple coup de fil.

Kim: «Ce persil n’est pas parfait, mais il réussit à vivre. Je le trouve beau, avec ce vert clair, avec le texte à côté. C’est comme la vie, belle et impar faite. Il me rappelle aussi le premier plat que j’ai appris à cuisiner, une spécialité géorgienne avec de la viande. J’adore cuisiner. Sur tous les plats que je fais, je mets du persil dessus. C’est la base. Les boutons étaient sur une de mes robes préférées. Je les ai toujours avec moi. J’adore la couture, les créations. J’en faisais avec ma grand-mère: elle m’a appris à coudre et à repriser les trous. Je m’étais fait une robe en satin pour un nouvel-an, et des chaussettes en tricot pour un bébé qui venait de naître. Un jour j’ai voulu essayer le basket-ball. J’ai lancé la balle et j’ai raté le pannier. J’allais faire de mi-tour en pensant «je n’y arrive pas». Et en fait je me suis dit «il faut recommencer jusqu’à ce que j’y arrive». A la fin je faisais que marquer. Depuis ce jour-là, j’ai appris que je peux tout réussir malgré les difficultés. On réussira malgré le temps que ça peut prendre. L’eye-liner c’est pareil: je l’ai tou jours avec moi même si je sais pas en mettre. J’ai regardé des tutos, c’est pas encore parfait mais petit à petit je réussis. Le but c’est pas d’avoir de l’eye liner sur les yeux, juste de réussir à en mettre. Parce que ce que j’aime c’est la simplicité. Je ne porte que du mascara. J’aime être naturelle.» Photo: Axelle Pisuto.

Éduquer: Une flexibilité que n’ont pas les institutions, et dont certain·es jeunes ont pourtant besoin?

Y.D: Exactement. Et ça c’est la pratique du bas seuil qui se joue dans les règles mises en place pour ne pas les expulser. On est dans une philosophie de non-renvoi. Ça ne veut pas dire qu’on ne met pas fin à des hébergements, mais on ne met jamais fin à l’accompagnement. Parfois on doit arrêter quand c’est trop dangereux pour le jeune et pour les autres, voire pour les éducateurs·trices. En cas de décompensation, ou lorsqu’il y a un jeune qui est vraiment dans la défonce et qui peut être violent… on arrête pendant un temps et il peut revenir si ça va mieux. Pour la décompensation ça nous arrive parfois d’avoir recours à la procédure Nixon (ndlr: procédure légale pour contraindre quelqu’un à être hospitalisé en unité de soins psychiatriques), lorsqu’on n’a vraiment pas le choix… pour assurer leur sécurité et celle des autres. C’est dur à faire, mais on a le devoir de faire ça. Dans certains cas on doit apporter du soin psychiatrique. Je me souviens d’un jeune qu’on connaissait depuis ses 12 ans et là il en avait 16, il avait fait l’IPPJ et ça l’avait complètement ravagé. Quand il est arrivé chez nous, il se prenait pour Batman. Il était Batman, et lors[1]qu’il était dehors, on avait peur pour lui… C’est dans une logique de protection qu’on le fait et c’est très rare. Quand on met fin à des séjours parce qu’il y a eu de la violence, c’est symbolique: on cherche des solutions avec SOS jeunes, Point Jaune, ou chez les familles, les amis. A l’époque, on travaillait avec le squat 123 qui a fermé. Cela convenait très bien à certain·es jeunes qui y sont allés. Le ou la jeune peut revenir 2 jours plus tard et on reprend le travail avec lui ou elle.

Éduquer: Contrairement à d’autres lieux, votre public est mixte, dans les accompagnements, avez-vous une approche genrée?

Y.D: Pas forcément parce qu’on a une approche individuelle. Et même entre deux jeunes femmes ou deux jeunes hommes ou deux jeunes transgenres, ce ne sera pas le même accompagnement. Alors effective[1]ment, on est plus inquiet de voir une jeune fille à la rue qu’un jeune homme. C’est peut[1]être un tort de notre part, puisqu’on se rend compte qu’il y a des jeunes hommes aussi qui se prostituent pour avoir un hébergement, notamment des jeunes migrants qui pendant leur parcours se prostituent avec des hommes. Peut-être qu’ils le disent moins, ou que nous, on y pense moins, c’est peut-être plus honteux, je me pose la question. On a moins ces discussions avec eux qu’avec les jeunes filles. Mais j’ai l’impression qu’on pense qu’une jeune est plus en danger qu’un jeune. C’est peut-être plus comme ça qu’on le fait mais c’est pas forcément théorisé ou réfléchi, c’est plus instinctif.

Éduquer: Et il y a peu de littérature et de chiffres sur le sujet. Revenons au travail que vous faites au niveau de la réaffiliation des jeunes et du lien avec les familles…

Y.D: L’objectif n’est pas forcément qu’ils retournent en famille, ça peut l’être par moment, quand c’est possible. L’idée, s’il y a eu rupture, c’est de recréer du lien. S’il y a un gros conflit, c’est d’éviter la rupture totale. C’est recréer une nouvelle forme de relation parent-enfant qui peut se faire sous différentes modalités. On travaille avec le courant systémique et ça se fait lors de rendez-vous qu’on appelle les «moments thérapeutiques». On a déjà vu des choses bien évoluer en cinq à dix entretiens d’une heure. Parfois, au début, les jeunes et les fa[1]milles ne veulent pas se voir. Dans ce cas l’hébergement permet l’apaisement. Dans la logique de crise, on travaille en deux temps, d’abord l’apaisement: le jeune souffle, la famille souffle aussi, ça fait du bien à tout le monde! Et après seulement, on peut faire un travail par les entretiens sans que ce soit Bagdad ici. Généralement, le sentiment d’urgence et de conflit s’apaise entre 4 et 7 jours à peu près. C’est un peu schéma[1]tique, parfois ça ne s’apaise jamais. En entretien avec les familles, ça peut être difficile d’être en empathie avec les parents, comme un papa qui a mis des coups de ceinture. Autant tu rentres facilement en empathie avec le jeune qui est victime de violences, autant le bourreau…

Éduquer: Qui a aussi, peut-être, été victime de violences…

Y.D: Tout à fait, mais parfois sur le moment il peut être infâme et il faut pouvoir dépasser ça. Être empathique ne veut pas dire accepter les violences. Certaines familles qui ont grandi avec des coups pensent que c’est comme ça qu’on apprend. Pour eux c’est ça être un bon parent, mettre des limites, mettre des coups. C’est ça, ce qu’on doit déconstruire. Ils essaient d’être des bons parents, même s’ils le font très mal. Ce n’est pas facile, tu te dis «les parents tapent les enfants, on doit protéger les enfants de ces salauds de parents!» Mais ça, ça peut faire rupture, et c’est justement ce qu’on essaie d’éviter.

Éduquer: Il y a des mécanismes chez les jeunes pour protéger leurs parents, et qui les mettent continuellement en échec, pouvez-vous nous expliquer?

Y.D: Parfois, certains jeunes vont être particulièrement difficiles, et vont dire «Regardez, même vous, vous n’y arrivez pas, donc le problème, ce n’est pas mes parents, puisque dans l’institution ça se passe très mal aussi!» Et si ce processus-là n’est pas travaillé, le jeune peut continuellement faire tout péter, par loyauté vis-à-vis de ses parents. En disant «le problème, c’est moi», ou «c’est le système», il sauve l’image qu’il a de ses parents.

Dans certaines situations on pense qu’il doit faire un deuil familial, faire le deuil du papa ou de la maman rêvé·e, il doit donc se rendre compte… Ça doit passer éventuellement par vivre ensemble pendant un temps ou faire des entretiens, passer du temps ensemble pour qu’il puisse l’admettre et en faire quelque chose. Et s’il a compris ça, il peut tourner la page et passer à autre chose. Mais s’il reste dans le fantasme d’un papa idéal que le système lui a arraché de façon totalement injuste, il peut recréer les mécanismes qui le maintiennent dans une dynamique de conflit problématique…

Éduquer: Il y a aussi les relations avec l’école, qui est obligatoire jusqu’à 18 ans… Pour les jeunes mineur·es en errance com[1]ment travaille-t-on sur cet axe, du droit à l’éducation?

Y.D: C’est une obligation légale, on le rappelle aux jeunes parce que c’est important, mais bien souvent pour eux ce n’est pas la priorité. Quand on te dit «Yann, je veux bien aller à l’école, mais moi je sais pas où je dors ce soir», on trouve d’abord un logement, et après on s’occupera de l’école. On l’a en tête, mais ce n’est pas la première chose qu’on travaille: comment veux-tu aller apprendre, quand ton besoin de sécurité n’est pas satisfait? C’est impossible… On ne peut pas envoyer un gamin à l’école alors qu’il n’a pas de lieu de vie, ce serait maltraitant. Oui, l’école permet de s’insérer dans la société, mais déjà faut-il avoir un logement.

Éduquer: Y a-t-il des outils spécifiques dont vous aimeriez parler et qui seraient à développer?

Y.D: Il y a un projet lié à l’autonomie qu’on aimerait développer et dont on a déjà parlé. On a des logements à prix modérés, de beaux apparts. Ça fonctionne et, encore une fois, on le fait avec l’accompagnement familial, c’est un outil en plus. Ce sont des conventions qui peuvent aller jusqu’à 1 an et demi, dans l’idée de remettre le jeune dans le logement avec un bail classique ensuite, et de remettre la famille dans la situation. Nous les invitons par exemple à participer à l’installation de leur enfant: amener des rideaux, de la vaisselle, ce qu’ils peuvent avec les moyens qu’ils ont.

Des projets, on en a plein mais un qui me tient à cœur c’est le projet «Itinérance». On s’est dit «on va aller errer avec les jeunes» mais de façon organisée! C’est plutôt des treks avec sac à dos, on a fait ça il y a deux ans. Ils sont partis de Bretagne jusqu’à Marseille, à pied, en train, etc. Bon, avec des jeunes comme ça c’est compliqué à gérer, mais ce qui est frappant, c’est que parmi ces jeunes-là, maintenant l’un fait du «wwoofing[3] » dans le sud de la France, et un autre est parti faire son service citoyen quelque part en Europe. Ici, ils étaient vus comme des «clodos» ou des jeunes drogués, et là c’est comme si c’était une errance socialement acceptable. Ils vont faire des expériences ailleurs, c’est très bien, c’est une autre manière d’appréhender le phénomène, de le rendre positif.

Annabelle Locks, étudiante à la FOPES (Faculté ouverte de politique économique et sociale

[1] Service de protection de la jeunesse.

[2] Qui ne travaillent pas sur mandat d’une autorité chargée de l’aide ou de la protection de la jeunesse, c’est-à dire du SAJ (Service d’aide à la jeunesse) ou du SPJ (Service de la protection de la jeunesse), qui est chargé de mettre en œuvre les décisions du Tribunal de la jeunesse.

[3] Le Wwoof est un réseau de fermes biologiques où en échange du gite et du couvert, les woofers participent à la vie de le ferme.

 

Photo: Axelle Pisuto