Actualité: Coronavirus - Confinement, Formation à distance

Les formations en « distanciel », levier pour repenser la pédagogie

Les formations en « distanciel », levier pour repenser la pédagogie

SOMMAIRE DU DOSSIER

Marc Hamelrijckx a deux casquettes. Il accompagne, d’une part, les presque 600 enseignant·e·s de la Haute Ecole Francisco Ferrer au niveau « technopédagogique »[1], d’autre part, il forme des professionnel·le·s aux nouveaux outils numériques pour des organismes tels que l’IFC[2], le CPEONS[3], ou La Ville de Bruxelles. Il a vécu de l’intérieur le passage du présentiel au distanciel au niveau de la formation pour adultes.

Eduquer : Cette dernière année, avec les différents confinements et la mise en place généralisée des cours et formations en ligne, vous avez dû largement être mis à contribution ?

Marc Hamelrijckx : Oui, tout à fait. Au mois de mars, au niveau de la Haute Ecole, j’ai été submergé de demandes de collègues enseignants qui souhaitaient que je les aide à basculer leur enseignement du présentiel au distanciel. Cela a été l’explosion, c’était très difficile de répondre à tout le monde. Heureusement, mon service avait déjà été créé et on avait commencé à former pas mal d’enseignants aux outils numériques. On a organisé des webinaires, des tutoriels, mais on a été débordé par les rendez-vous individuels en vidéoconférence ; entre mars et juin 2020, entre un tiers et la moitié des 580 enseignants, dont certains plus de vingt fois. Beaucoup se posaient la question : comment mettre de l’interactivité de manière à capter l’attention ? Ils avaient aussi beaucoup de questions par rapport aux examens…

Eduquer : Quels outils les profs ont-ils surtout utilisés ?

M.H : Avant le Covid, je formais les enseignants aux outils numériques utilisés dans la Haute Ecole ; tout ce qui est serveurs, TBI (ndlr : tableaux blancs interactifs), ce qui tourne autour des différents réseaux auxquels on a accès, dont Moodle, par exemple, un espace de création de cours. C’est une plateforme utilisée dans la plupart des universités et Hautes Ecoles. Comme elle manque un peu d’interactivité, elle est seulement utilisée comme espace de stockage de documents, d’exercices, et parfois d’examens puisqu’elle est très sécurisée. Depuis le Covid, on travaille largement avec Teams sur lequel il est possible de faire des vidéoconférences (ce qui n’est pas le cas de Moodle). Heureusement, cela faisait déjà un an que tous les profs y avaient accès, même s’ils ne connaissaient pas toutes les fonctionnalités. Le format vidéo est vraiment devenu la norme au niveau de l’enseignement. Après, il a fallu imposer des règles à l’échelle de l’institution, pour éviter la dispersion, parce que beaucoup de collègues préféraient utiliser Zoom, WhatsApp, Facebook…

Par ailleurs, un super outil qui est très utilisé en ce moment, c’est l’application Wooclap, créée par des étudiants de l’ULB. Le formateur peut sonder son public et dynamiser les activités en permettant à tout le monde de participer. L’outil permet aussi d’interroger son auditoire via les smartphones et ainsi appréhender l’attention et la compréhension des participants. Souvent, lorsqu’on pose des questions à un public, ce sont souvent les trois mêmes personnes qui répondent, les autres se sentant jugés par les autres. Avec Wooclap, tout le monde peut participer, et cela de manière anonyme. Au début de la crise, il y avait seulement 1 000 utilisations de l’outil, aujourd’hui, on en est à 35 000 utilisations.

Eduquer : Est-ce que ce passage en distanciel a eu des avantages au niveau pédagogique ?

M.H : Oui, on a d’ailleurs lancé, il y a peu de temps, des questionnaires d’évaluation à destination des enseignants, et l’un des aspects qui nous a marqués, est le fait que les enseignants sont davantage devenus des formateurs plutôt que des transmetteurs de contenu. C’est un aspect très positif de cette crise. Les enseignants se sont rendu compte que ce qu’ils faisaient en présentiel, donner leurs PowerPoint, leurs syllabus aux élèves et se contenter de les raconter, cela ne fonctionnait pas du tout lors des cours à distance. Ils ont donc mis en place un suivi beaucoup plus personnalisé, souvent en mettant les étudiants en activité par petits groupes. On est entré dans un enseignement hybride, très riche.

Eduquer : Au sein des formations que vous dispensez, avez-vous aussi constaté des avantages ?

M.H : Pour l’IFC et le CPEONS, j’observe que grâce à Teams, il y a un suivi beaucoup plus important. En effet, quand la formation se termine, les participants continuent à avoir des contacts entre eux via la plateforme, cela continue à créer de l’interaction. En outre, comme pour les profs, il y a eu un basculement vers des travaux en petits groupes, avec des moments où les formateurs pouvaient décrocher, une fois que les participants étaient mis au travail. C’est plutôt pas mal parce que les formations durent souvent une journée entière, ce qui n’est pas simple lorsqu’on est derrière un écran. Par contre, de manière générale, les formateurs se plaignent de productions moins importantes…

Eduquer : Et comment se déroulent les examens en distanciel ?  

M.H : Du côté des enseignants, s’il a vraiment fallu les tranquilliser au départ sur les questions de triche aux examens, il y a un effet très bénéfique puisque le distanciel est totalement en train de changer le contenu des évaluations. On sait qu’habituellement, les examens, dans les premières années, sont surtout de la restitution pure et dure du cours, avec le distanciel, on est davantage sur des questions de réflexion. En effet, si les profs posent des questions « googleables », la triche est très facile. Les profs ont donc pris conscience que leurs questions n’avaient pas beaucoup de sens et les étudiants ont aimé le fait qu’il y ait moins de « par cœur ».

Par ailleurs, certains étudiants ont vraiment apprécié l’organisation d’examens oraux par vidéoconférence, par rapport au gain de temps lié à l’absence de déplacement et à l’obligation pour les jurés de se tenir au timing prévu pour ne pas tout décaler. En mai et juin, l’année dernière, il y avait des inquiétudes quant aux oraux en vidéoconférence, mais en janvier, cette année, il y avait beaucoup plus de sérénité puisque les étudiants connaissaient le système. Le problème, évidemment, reste la question des inégalités sociales ; ceux et celles qui ne se trouvent pas dans de bonnes conditions pour travailler chez eux. C’est à la fois un souci du côté des étudiants mais aussi du côté des enseignants, dont la connexion internet est parfois catastrophique.

Eduquer : Qu’est-ce qui a été mis en place pour pallier ces problèmes d’inégalités matérielles ?

M.H : La Haute Ecole a mis à disposition des locaux pour que les étudiants puissent passer leurs examens et La Ville de Bruxelles a fait un effort considérable en fournissant 300 ordinateurs portables. Mais il n’empêche que si on est une famille de cinq personnes, si les deux parents sont en télétravail et si les trois enfants ont des vidéoconférences, cela reste difficile. La question des inégalités entre étudiants a été une grosse difficulté à gérer, il faudra être très attentif pour la suite.

Eduquer : On parle d’une fracture numérique, qui se traduit au niveau matériel mais aussi au niveau des compétences, qu’en est-il ?

M.H : Au niveau des formations que j’ai données, je trouve que cela a été assez difficile de mettre les formés en activité, il y a un analphabétisme numérique réel chez la plupart des enseignants. J’ai passé beaucoup de temps à expliquer comment passer d’une application à une autre ou comment installer un logiciel. Mes formations étaient beaucoup moins efficaces. Souvent, les personnes pensent qu’elles savent faire, en fait non, pas forcément. Par exemple, quand on doit basculer entre les écrans de partage d’une application et la vidéoconférence, on perd des gens, ils paniquent. Ce sont aussi les échos que j’ai eus de la part d’autres formateurs. Du coup, les petits soucis prennent beaucoup de place. Il y a aussi certains participants qui ont de bonnes bases, mais qui sont découragés parce qu’on passe trop de temps sur les problèmes techniques des autres. La fracture numérique est importante en général, moins chez les étudiants quand même, même si certains savent seulement utiliser Facebook…

Eduquer : Si certains étudiants manquent de compétences numériques, cela veut donc dire qu’à l’école, la formation informatique n’est pas suffisante ?

M.H : Oui tout à fait, mais « grâce » au Covid, la plupart des écoles ont été obligées de s’équiper et ça, c’est une chance. On a franchi un cap ; la preuve : les étudiant de première année bac de cette année ont plus de facilités par rapport aux étudiant de l’année dernière. Ils ont déjà fait un apprentissage du numérique en secondaire.

Eduquer : Distanciel, présentiel, qu’en est-il de la suite si la vaccination nous permet de nous réunir à nouveau?

M.H : La question a été posée au niveau institutionnel et il y a un gros tiers des enseignants qui ont l’intention de continuer à donner leur enseignement à distance. L’idée serait donc d’organiser des cours à la fois en présentiel et en distanciel. Pour cela, nous avons organisé des locaux où il y a des kits, des pieds de caméras, des tableaux (important pour les matières telles que les mathématiques), pour que les enseignants puissent se filmer en différé ou en direct. Mais évidemment, il faut un certain retour en présentiel, puisque les contacts sociaux manquent beaucoup aux étudiants.

Juliette Bossé, responsable de la revue

Illustration: Photo by Christin Hume on Unsplash

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Quelques questions à Christelle Messiant, formatrice à la Ligue de l’Enseignement

Eduquer: Quelles formations dispensez-vous? Auprès de quel public? 

Christelle Messiant: Pour la Ligue, formation en facilitation visuelle. Je donne aussi d’autres formations en communication graphique et visuelle pour des centres de formation et entreprises.

Il y a tous les publics qui s’inscrivent à ma formation. Essentiellement non-marchand mais aussi venant du secteur marchand.

Eduquer: Comment avez-vous vécu le passage de la formation en présentiel à la formation en distanciel à cause du Covid? 

C.M: Le passage du présentiel au distanciel a été très soudain. Il a fallu se réinventer très rapidement, être réactive et créative. C’était à la fois stressant, comme le climat ambiant d’ailleurs, et motivant. J’ai réussi malgré tout à considérer ça comme un nouveau challenge.

Eduquer: Étiez-vous préparée? Comment vous êtes-vous organisée? Quelles ont été les difficultés? 

C.M: J’y avais déjà pensé, vu l’augmentation de l’offre de formation en ligne sur le marché, mais je n’étais absolument pas prête à franchir le pas.

Pour moi, revoir le contenu et le déroulé de ma formation s’imposait. Je ne pouvais pas concevoir de donner la même formation qu’en présentiel. Ma formation étant essentiellement basée sur le dessin et les interactions entre les personnes, il n’était, dès lors, pas question de basculer en ligne sans une complète remise en question.

Comment créer de l’interaction ? Comment favoriser l’apprentissage dans ce contexte virtuel ? Comment atteindre les objectifs pédagogiques ? Comment faire dessiner les personnes sans voir leur main, sans pouvoir les accompagner physiquement ? Comment gérer le temps sans lasser le public désireux de continuer à se former malgré la situation ?

La technologie n’était pas un problème, je pouvais apprendre facilement de nouveaux outils. Je me suis surtout documentée au niveau pédagogique pour trouver un nouveau tempo, j’ai fait une multitude de séquences interactives multi-supports pour rendre ces journées de formation les plus agréables et  fluides possibles.

Eduquer: Selon vous, quels sont les avantages et les inconvénients de la formation en ligne? Au niveau pédagogique, au niveau organisationnel, au niveau humain? 

C.M: Pour les participants, les avantages sont liés au fait qu’ils évitent les déplacements, qu’ils peuvent rester dans leur cadre de travail ou de vie, qu’ils peuvent pratiquer directement en lien avec leur activité.  Concernant les inconvénients, les participants ne sortent pas de leur contexte, n’ont pas l’occasion de prendre du recul, ont souvent d’autres choses à faire en même temps, n’ont pas d’espace de discussion, pas de rencontres physiques avec les autres membres du groupe (bien que certains gardent des liens grâce aux groupes WhatsApp créés pour l’occasion), le fait qu’ils doivent se procurer eux-mêmes le matériel nécessaire.

Pour la formatrice, il n’y a plus de questions logistiques avec le centre de formation comme réserver et préparer une salle, plus besoin de préparer le matériel, il n’y a pas non plus de déplacements. Si tout est organisé en amont, le temps est ainsi plus facile à gérer.

Les inconvénients, par contre, résident dans le fait qu’on reste seule chez soi, que le non-verbal est plus difficile à analyser, qu’il est plus difficile d’utiliser l’humour, et que les coûts de la prestation sont plus élevés (chauffage, internet, etc.).

Eduquer: Aujourd’hui, quel bilan? Qu’allez-vous garder de ce que vous avez appris en travaillant en ligne quand les formations en présentiel reprendront? 

C.M: Je vais continuer d’explorer les deux façons de faire car le présentiel et le distanciel sont devenus indissociables en ce qui concerne l’offre de formation.


Quelques questions à Stan Kinnaer, participant à la formation en facilitation visuelle de la Ligue

Eduquer : Comment avez-vous vécu le passage de la formation en présentiel à la formation en distanciel à cause du Covid? 

Stan Kinnaer : En tant que participant, les premiers mois (voire même la première année), tout le monde a dû chercher un peu ses repères. Comme je suis également formateur et comme j’ai été obligé de passer en distanciel, j’étais très curieux de savoir comment s’y prendraient mes collègues et j’ai donc participé à de nombreuses formations en ligne. A mon regret, j’ai dû constater que la plupart d’entre elles étaient de qualité vraiment médiocre, non seulement au niveau technique/logistique, mais surtout au niveau du contenu et de l’adaptation didactique à cet outil plutôt inconnu. La formation que j’ai suivie à la Ligue était vraiment une agréable surprise car elle était dynamique, participative, bien dosée (« less is more » et « keep it simple »).

Dans beaucoup d’autres formations, il n’y avait guère de « réel » contact entre le formateur et les participants – et moi personnellement, quand je ne sens pas la connexion, je n’arrive pas à m’impliquer et je décroche (je quitte la formation). Une formation en ligne, ce n’est pas juste répéter le contenu habituel devant un écran d’ordinateur ! Il faut beaucoup d’inspiration, de créativité et de courage (car beaucoup de préparatifs) de la part du formateur !

Eduquer : Selon-vous, quels sont les avantages et les inconvénients de la formation en ligne?

S.K : Les avantages : c’est moins fatigant en tant que participant car il n’y a pas de déplacements (pas d’embouteillages). Cela permet, dans certains cas, plus d’intimité car on se sent plus en sécurité chez soi (en fonction de la thématique de la formation). Du côté des désavantages, il n’y a pas l’aspect convivial, informel, la connexion avec les autres comme on peut l’avoir en présentiel – et selon la thématique, certains exercices sont moins impactants en distanciel.


Sommaire du dossier: Covid: nouveaux enjeux autour de la formation en ligne

 

 


[1] La science qui étudie les méthodes d’enseignement intégrant les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

[2] Institut de la Formation en Cours de Carrière.

 

[3] Conseil des Pouvoirs organisateurs de l’Enseignement Officiel Neutre Subventionné.